De la mesure en toute chose !

Le propos qui se dégage de ces lignes n’a rien de personnel. Il ne procède ni de l’animosité ni du ressentiment. Il n’est pas «ad hominem». Je ne connais pas personnellement la personne en question et, mieux encore, de ce que je sais de sa trajectoire avant l’exercice de ses deux responsabilités ministérielles, elle eut, me dit-on, un parcours honorable au sein du système des Nations unies. Et cela n’est pas rien. Servir dans un tel univers exige du travail, de l’endurance, une capacité d’adaptation et, je le crois fermement, une certaine intelligence des rapports humains.
Mais précisément, toute expérience, si respectable soit-elle, ne prédispose pas nécessairement à toutes les charges. Gouverner, représenter un Etat, incarner une institution régalienne supposent une maîtrise de soi presque ascétique, le sens de la mesure, le tact et la capacité de distinguer la parole utile du bruit inutile.
En vérité, cette dimension essentielle de la responsabilité dépasse largement la personne elle-même. Elle interpelle d’abord celui qui propose et celui qui nomme aux fonctions, conformément à l’esprit et à la lettre de notre Constitution. Car dans toute démocratie sérieuse, la nomination aux plus hautes fonctions engage l’Etat, son prestige, sa continuité et parfois même sa crédibilité historique.
Or donc, dans le cas qui nous interpelle, parce qu’il y eut deux «loupés» magistraux, je puis dire : il était une fois, une incompétence criarde.
Incompétence criarde. Deux mots seulement. Un substantif et un qualificatif. Mais parfois deux mots suffisent à résumer un désastre public.
Le substantif d’abord : la compétence. Ce mot noble qui désigne l’ensemble des savoirs, des habiletés, des expériences, des dispositions morales et intellectuelles permettant à une femme ou à un homme d’assumer une charge, de porter une responsabilité, de servir une institution plus grande que soi. Or, voici que ce mot, dans le cas que je veux évoquer, se voit précédé d’un préfixe privatif qui le vide de sa substance.
Puis vient le qualificatif : criarde. Et il faut ici prendre le mot dans toute sa polysémie, dans son double fond, je veux dire dans sa double vibration. Criarde parce que visible, palpable et éclatante aux yeux de tout observateur attentif et objectif. Une évidence presque physique qui se prolonge en une maladresse devenue mé­thode, une pauvreté de pensée devenue posture. Mais criarde aussi parce que bruyante, excessivement bruyante. So­nore au point de relever pres­que de la pollution acoustique.
Sous ce rapport, un Gros calibre nous aura pompé l’air, du premier au dernier jour, de son entrée à sa sortie, transformant parfois l’exercice de l’Etat en un interminable vacarme. Cette incompétence criarde, qui se déploya sur deux stations ministérielles, se révéla à nombre d’observateurs lors de sa fracassante entrée dans ce ministère de souveraineté qui ouvre notre pays au vaste monde et qui, depuis l’indépendance, nous avait offert ce que ni l’arachide, ni le phosphate, ni même aujourd’hui le pétrole et le gaz ne nous avaient donné avec autant d’éclat : une réputation diplomatique de haute altitude, avec l’écho planétaire d’une voix dont le rayonnement n’avait jamais été proportionnel à la modestie de nos ressources.
Bravo à Léopold Sédar Senghor, chanceux ancien chef d’Etat qui, parti avant la proclamation, échappa au peloton d’exécution promis par un fougueux lointain aspirant à la charge qui fut la sienne vingt ans durant. Et encore, car certains semblent avoir le don funeste de tuer les morts !
Notre diplomatie fut longtemps une école de mesure, de tenue et de culture. Elle porta la marque de femmes et d’hommes qui savaient qu’un mot mal pesé peut détériorer des décennies d’efforts silencieux. Ils avaient compris que les relations avec le monde extérieur et les institutions qui le régissent relèvent moins de l’agitation que de l’art difficile de la maîtrise de soi, tout en allant vers ses objectifs.
Or, voici qu’entra dans cette maison délicate, une brutalité gesticulante, semblable à cet éléphant perdu dans un magasin de porcelaine. Dès lors, comment ne pas songer alors aux vers immortels de Corneille dans Le Cid :
Ô cruel souvenir de ma gloire passée ! Œuvre de tant de jours en un jour effacée !
Oui, la diplomatie est d’abord affaire de sérénité. Elle est écoute avant d’être proclamation. Fermeté certes, mais fermeté courtoise. Autorité sans vulgarité. Elle exige, pour un maximum de rendement, cette économie de mots qui caractérise les grandes écoles diplomatiques où une figure de style dite litote règne comme une souveraine discrète. Dans cet univers, on suggère plus qu’on ne vocifère, on pèse plus qu’on ne tonne, on construit plus qu’on ne parade. Et c’est précisément cette absence de retenue qui frappa les esprits.
Et elle ne fit pas preuve de sérénité lorsqu’elle prit fait et cause, avec une véhémence peu compatible avec les usages diplomatiques, pour une partisane qui, à l’étranger et dans l’espace clos d’un avion de ligne, s’était très mal comportée avec un ancien président de la République. Elle ne fit pas davantage preuve de mesure lorsque, dans un exercice de sorcellerie séditieuse, elle déclara, avec une assurance rageuse et imprudente, que jamais cet ancien Président ne figurerait parmi les candidats retenus pour succéder à l’actuel Secré­taire général des Nations unies.
Or, la réalité, parfois, possède cette ironie sévère par laquelle elle corrige les emballements humains, car la suite lui infligea un démenti cinglant puisque l’intéressé figure aujourd’hui parmi les quatre candidats retenus. La risée sur les réseaux sociaux, avec la Var à l’appui !
Après son passage calamiteux aux Affaires étrangères, c’est un pays stupéfait qui retrouva cette même incompétence criarde au ministère de la Justice, ce département hautement stratégique dont la mission est presque sacrée dans toute République digne de ce nom. La Justice n’est pas un plateau de télévision. Elle n’est pas une scène pour narcissismes blessés. Elle n’est pas davantage le théâtre des passions personnelles ou commanditées. Elle est cette institution austère et supérieure que les Anciens avaient placée sous le regard de Thémis, les yeux bandés, tenant le glaive et la balance, afin de rappeler que la loi doit voir sans haine ni parti pris, juger sans passion et frapper sans esprit de vengeance.
Mais là encore, elle choisit le fracas plutôt que la hauteur, la mise en scène plutôt que la retenue, l’exhibition plutôt que l’institution. Et que restera-t-il finalement de ce passage ? Rien, si ce n’est le trophée dérisoire d’une guerre personnelle perdue exhibé presque comme une prise de chasse : les deux téléphones portables de X et leur contenu X, devenus objets de communication politique.
Triste réduction d’un ministère régalien à l’échelle des ressentiments individuels. Avec son départ de l’attelage gouvernemental, comment ne pas voir dans cette éviction une forme de mesure de salubrité publi­que ?
Pour clore ce propos, il ne serait pas superflu de rappeler que notre pays regorge de ressources humaines d’une remarquable qualité. Des femmes et des hommes de formation solide, de culture administrative éprouvée, de compétence avérée et d’états de service honorables. Dans un monde où tant de nations peinent à produire des élites publiques, cette ressource demeure sans doute notre première industrie stratégique. Encore faut-il savoir l’honorer au lieu de lui préférer le vacarme, la posture et l’improvisation. Rien de personnel, donc, dans ces lignes. Je ne connais pas cette personne. Je ne lui voue aucune hostilité. Je constate simplement qu’elle n’était pas à sa place et que l’exercice de hautes fonctions exige hauteur et esprit de dépassement. En effet, il est des responsabilités où le manque de tact devient un danger public, où l’absence de sérénité finit par fragiliser l’institution elle-même. Et un pays qui cesse d’exiger finit tôt ou tard par décliner.
Hamidou SALL
Ecrivain



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