2025, la grande bascule

L’ordre international a depuis toujours été marqué par des bouleversements majeurs qui se sont manifestés au fur et à mesure sur la scène internationale. L’année qui vient de s’écouler a été un tournant décisif dans ces bouleversements, marqués par la rupture avec l’ordre de Westphalie, la remise en cause du Droit international et la guerre informationnelle qui bouleverse nos habitudes de pensée et d’action.

L’année 2025 confirme que non seulement le monde d’aujourd’hui n’est plus structuré selon le système westphalien qui avait consacré l’avènement de la République, mais marque également la fin des grands équilibres mondiaux que l’on connaissait depuis la fin de la guerre froide. Les Etats-Unis d’Amérique, que ces événements avaient consacrés comme seuls maîtres de l’ordre international, s’arcboutent désormais sur des logiques isolationnistes, aidés en cela par le retour du trumpisme.

La Chine dont le miracle imaginé en 1978 changea la vie d’un si grand nombre d’hommes et de femmes en un temps si court, semble désormais devancer les Usa sur de nombreux plans : économie, technologie et influence diplomatique. Ses nouvelles routes de la soie en sont l’illustration et témoignent d’une profession de foi en faveur du multilatéralisme. En s’isolant, les Etats-Unis laissent le terrain à la Chine qui, avec son «Made in China», ne se contente plus d’être l’atelier du monde, mais bien le nouveau cerveau de l’humanité.

Ce grand bouleversement du monde laisse aussi les Euro­péens désarçonnés. Le vieux continent, qui se réveille d’une longue somnolence sous le parapluie sécuritaire américain, n’est plus que l’ombre de lui-même. Il est dépassé dans cette nouvelle reconfiguration et ses dirigeants sont cordialement écartés des négociations pour le plan de paix pour l’Ukraine, qui se font désormais entre Russes et Américains. Il est même redouté une paradoxale alliance russo-américaine basée sur le recours permanent à des activités guerrières pour le partage des zones d’influence.

Le Droit international ne sert plus de boussole. La justice internationale peine à voir ses décisions exécutées. L’organisation internationale, garante de la sécurité collective, est marginalisée ; ses résolutions butent soit sur le veto de la Russie ou des Usa. A Gaza, des civils sont massacrés par milliers sous le regard impuissant de la Communauté internationale. Les colonies israéliennes prolifèrent en Cisjordanie, en violation systématique du Droit international ; le Groenland est menacé d’invasion par l’encombrant voisin américain, et le Venezuela est attaqué sans aucune base légale. Ses plus grands pétroliers sont interceptés en mer par les forces américaines. Plusieurs frappes en mer, avec plus d’une centaine de morts, ont été constatées par le groupe d’experts des Nations unies.

La chose est aussi vraie plus près de chez nous. Certains pays d’Afrique sont en proie aux guerres intestines, aux épidémies, aux trafics sordides, au retour systématique des régimes militaires et à leur corollaire qu’est la déliquescence des institutions. Au Soudan, la guerre a éclaté et le pays s’enlise dans la folie meurtrière entre factions sans aucune perspective de paix possible. Les civils sont massacrés impunément ; l’Onu parle de plus de 3000 morts entre janvier et juin 2025. Chiffres évidemment en deçà de la réalité en raison du black-out médiatique et de l’impossibilité pour les travailleurs humanitaires d’accéder à certaines zones. 2025 a été également dramatique dans le Nord-Kivu, où les combats se sont intensifiés malgré l’accord de façade signé à Washington devant un Trump plus soucieux de ses bénéfices sur les minéraux stratégiques que de la paix civile.

Quant au Sahel, il demeure l’épicentre du terrorisme islamiste, pour reprendre en substance la vice-secrétaire générale des Nations unies. 29 millions de Sahéliens seraient touchés en 2025 par la crise humanitaire.
On l’aura constaté, les événements s’enchaînent à une vitesse vertigineuse. On a à peine le temps de consommer un événement qu’il est déjà éclipsé par un autre. Que l’on soit historien, politologue ou citoyen averti, l’on ne peut s’empêcher de demeurer dans l’extrême inquiétude. Surtout avec l’avènement de l’Intelligence artificielle qui façonne les récits.

L’année 2025 a consacré l’explosion des récits et des régimes de vérité. La guerre informationnelle et la guerre cognitive sont généralisées, et nous sommes irréversiblement entrés dans l’ère de la conquête des esprits. La démocratie est partout en recul dans le monde. Car pour que l’on puisse parler de démocratie, il faut que le débat d’opinion puisse se dérouler dans un climat de relative sérénité. Nous voyons aujourd’hui combien les mutations des espaces informationnels conduisent à une fragilisation non seulement de notre capacité à distinguer le vrai du faux, mais également à l’impossibilité pour les moteurs de recherche de produire de la vraie information, car ils sont algorithmiquement programmés à produire du faux que l’utilisateur peu averti peut prendre pour une vraie information. Le fait qu’une part importante de la population accède à l’information et fasse des choix politiques en fonction des perceptions sur les réseaux sociaux bouleverse le jeu politique traditionnel. Les plateformes numériques ne sont pas neutres. Les algorithmes s’assurent que l’on passe le plus de temps possible sur les plateformes en nous proposant des contenus polarisants. Nous sommes devenus, avec les réseaux sociaux, les cibles publicitaires. On s’informe désormais dans un monde conçu non pas pour l’information mais pour l’excitation, un monde qui crée des bulles d’enfermement dans lesquelles on va voir des contenus qui nous plaisent, qui nous excitent, et qui sont très polarisants parce que c’est comme ça que les plateformes gagnent de l’argent.

La conséquence est que partout dans le monde, de sinistres personnages et ouvertement défenseurs des «démocraties illibérales» sont élevés aux nues grâce à cette guerre informationnelle. La surenchère, les propos outranciers et xénophobes sont le carburant pour attirer l’attention des enragés et l’orienter dans la direction politique souhaitée. Parce que de la surexcitation digitale à la récupération politique, il n’y a qu’un seul pas, pour paraphraser G. Da Empoli. Ce système de surenchères, de rage et de frustrations hargneuses ne pourra plus s’interrompre avec des politiciens qui en font leur raison d’être et leur fond de commerce. C’est même l’arme des populistes ; ils tiennent leur survie à l’amplification des divisions et à la polarisation des sociétés. Cette guerre moins visible mais tout aussi insidieuse ne se fait pas par le déploiement d’un arsenal militaire. Elle est faite de récits simplificateurs et de peurs amplifiées. Et l’on sait que le sentiment de peur n’obéit pas toujours à des considérations rationnelles. Car lorsqu’un homme, par ailleurs sain d’esprit, se transforme du jour au lendemain en tueur, il y a bien une transformation cognitive et il est vrai que le déferlement d’images et de mots ne favorise pas toujours l’esprit critique. Sinon comment expliquer qu’un simple «live» sur l’une de ces plateformes ait entraîné la mort d’un homme ? C’est le dernier exemple de fraîche date, mais les morts causées par le «squadrisme digital» savamment entretenu sur les réseaux sociaux font légion. Car Internet donne parfois un sentiment grisant d’invulnérabilité, et ce sentiment amène souvent à des comportements inconsidérés. Et il se trouve des politiciens pour faire du ressentiment un thème permanent de leur propagande. Au Sénégal, le chaos généré par les événements de 2021 et 2023 est dans cet ordre.

Face à cette barbarie des temps modernes, l’inertie est coupable et il serait suicidaire pour nous, partisans de la démocratie et de la diversité harmonieuse, de réagir par un haussement d’épaules ou de s’installer dans la résignation et la passivité, et de laisser le temps faire son œuvre. Le temps n’est pas notre allié, c’est notre juge, et nous sommes déjà en sursis. L’histoire nous montre que celles et ceux qui se battent contre l’obscurantisme, la violence, le fanatisme et l’ignorance peuvent souvent obtenir gain de cause, même si peu d’indices permettent d’espérer que nous arriverons à infléchir le cours de l’Histoire. Mais oui, l’Histoire n’est jamais écrite d’avance et cette histoire, nous devons l’écrire avec une foi inébranlable dans le respect de la dignité humaine, dans les valeurs universelles et la connaissance du monde qui nous entoure, au moment où il est de bon ton de répandre cette attitude populiste qui consiste à cracher sur la culture et à faire de l’inculture et du repli sur soi un gage d’authenticité. L’académicien Amin Maalouf en appelait déjà de ses vœux dans son essai d’une remarquable qualité -Le Dérèglement du monde- que «le monde ne se maintient que par le souffle des enfants qui étudient», en partant lui-même des enseignements du prophète de l’islam qui disait que «l’encre du savant vaut mieux que le sang du martyr».

Penda DIENG
Politiste
Doctorante en Sciences Politiques



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