Diomaye et Sonko ne parlent pas le même français

L’adresse à la Nation du 31 décembre 2025, comparée à celle de décembre 2024, met en évidence une continuité marquée dans les prises de position et les engagements publics du chef de l’Etat. En effet, le discours de 2025 offre peu de nouveautés substantielles, donnant l’impression que les annonces formulées restent sensiblement identiques d’une année sur l’autre. Ainsi, le chef de l’Etat s’est à nouveau exprimé sur des thématiques majeures telles que la Justice, le système électoral, l’emploi des jeunes, la Cour constitutionnelle, le Conseil supérieur de la Magistrature et la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Sur chacun de ces sujets, les promesses et orientations réitérées rappellent celles énoncées lors de l’adresse précédente, sans qu’il n’y ait de véritables avancées ou de changements notables à signaler. Et en termes de bilan pour 2025, il y a très peu de choses à se mettre sous la dent à part les baisses des denrées et les produits des hydrocarbures dont l’impact se ressent faiblement à cause de la taxation tous azimuts.

Cette récurrence des engagements souligne, d’une part, l’importance accordée par le Président à ces domaines structurants pour la vie institutionnelle et démocratique du pays, mais, d’autre part, elle laisse transparaître une forme de stagnation dans la concrétisation des réformes attendues. Ainsi, l’opinion publique et les observateurs de la scène politique nationale relèvent que les annonces faites sur la Justice, l’organisation électorale ou encore l’emploi des jeunes restent pour l’essentiel dans le registre de la promesse, sans qu’un bilan significatif ne puisse encore être dressé.
Mais entre le 31 décembre 2025 et le 1er janvier 2026, la scène politique nationale a de nouveau été marquée par la continuation de la confrontation au sommet de l’Exécutif. En effet, le président de la République et son Premier ministre, dans la poursuite de leur «guerre froide», se sont livrés à un échange implicite, chacun occupant l’espace médiatique à sa manière. Dans une atmosphère feutrée, Ousmane Sonko, depuis Passy dans la région de Fatick, a laissé transparaître une réponse indirecte à l’adresse à la Nation prononcée par Bassirou Diomaye Faye. Ce jeu de répliques, bien que discret, témoigne de la dynamique particulière qui s’installe entre les deux têtes de l’Exécutif, chacune affirmant sa position au sein du pouvoir.

Diomaye, «Le patron, c’est moi»
Dans son discours officiel adressé à la Nation, le président Bassirou Diomaye Faye s’est exprimé avec une forte intensité politique, mêlant des éléments de programme et de défense de sa posture. Derrière les expressions rassembleuses mettant en avant l’intérêt général, l’unité nationale et la loyauté républicaine, on perçoit en filigrane une volonté manifeste de réaffirmer son autorité. «Le chef, le boss, le patron, c’est moi», semble-t-il dire. Cette démarche s’inscrit dans un contexte où des tensions subsistent au sein de la majorité, en particulier avec Pastef. Ainsi, le discours du Président s’attache à consolider sa légitimité et à rappeler l’importance de la cohésion gouvernementale, tout en répondant aux enjeux internes qui traversent la coalition au pouvoir.

«La haute charge que vous m’avez confiée me prescrit une hauteur d’esprit que j’entends garder en toutes circonstances», dit le président de la République, avant d’ajouter : «Je continuerai donc à remplir cette mission avec humilité, écoute et lucidité.» Et d’être plus ferme : «Rien ne m’en détournera. Rien ne primera sur l’intérêt général. Rien ne sera jamais placé au-dessus de la paix, de l’unité et de l’intégrité du Sénégal.» Car pour lui, «la République ne nous demande pas d’être parfaits. Elle exige de nous la sincérité des intentions, la loyauté des engagements et la constance dans l’effort commun».

Une telle posture semble indiquer que le président de la République a tourné le dos au «gatsa gatsa» de Pastef. Ce changement se manifeste dans le ton et l’attitude adoptés lors de son adresse à la Nation. En effet, ce repositionnement s’inscrit dans une volonté affirmée de consolider l’autorité présidentielle tout en privilégiant le dialogue, l’écoute et la cohésion au sein de la majorité politique au pouvoir. Le Président cherche ainsi à se démarquer des méthodes passées, en affichant une posture plus institutionnelle, plus consensuelle, axée sur la stabilité et la continuité de l’Etat, plutôt que sur la confrontation ou la radicalité prônée par une bonne frange de Pastef.

A peine le président de la République venait-il de clore son adresse solennelle à la Nation que son Premier ministre, dans une démarche subtile et sans ostentation, a pris la parole pour se démarquer nettement de la position présidentielle. Cette prise de parole du chef du gouvernement, loin d’être anodine, s’inscrit dans une dynamique d’échange implicite entre les deux têtes de l’Exécutif, chacune s’appropriant à sa manière l’espace médiatique et politique offert par la séquence des discours de fin et de début d’année. Par cette réponse indirecte, le Premier ministre marque sa volonté de s’affirmer dans le débat public et de se démarquer, sur le fond comme sur la forme, de l’orientation affichée par le Président lors de son intervention devant la Nation. En effet, dans ce qui ressemble à un meeting improvisé, Ousmane Sonko indique clairement ne pas être sur la même ligne que Bassirou Diomaye Faye.

Sonko : «Etre Premier ministre ne me lie pas»
Alors que le président de la République affiche une volonté d’apaisement, privilégiant l’unité nationale, la loyauté républicaine et la stabilité institutionnelle, son Premier ministre adopte une posture diamétralement opposée, insufflant une dynamique de tension et de confrontation au sein de l’Exécutif. Tandis que le chef de l’Etat cherche à consolider son autorité à travers un discours rassembleur, axé sur le dialogue et la cohésion gouvernementale, le Premier ministre, dans ses prises de parole publiques, n’hésite pas à se démarquer nettement de l’orientation présidentielle. Ainsi, à la volonté d’apaisement du président de la République, le Premier ministre souffle sur des braises, alimentant les divergences et affirmant sa propre ligne, souvent en opposition à celle du chef de l’Etat. Ou Diomaye et Sonko ne parlent pas le même français. Ou ils se parlent chinois et sanskrit.

Cette dualité au sommet du pouvoir vient illustrer la complexité des rapports internes au sein de la majorité, et révèle une dynamique de concurrence dans l’occupation de l’espace politique et médiatique, au risque d’éroder la cohérence de l’action gouvernementale. Ousmane Sonko rappelle d’ailleurs que sa fonction de Premier ministre ne l’empêche pas de dire ce qu’il pense, y compris lorsque ses positions ne s’alignent pas sur celles du président de la République. «Poste premier ministre teunkouma», comprenez «être Premier ministre ne me lie pas».

Il est clair que Ousmane Sonko fait feu de tout bois pour brouiller la communication présidentielle. Et ce n’est malheureusement pas une première. En effet, à chaque fois que le président de la République se retrouve au-devant de la scène, notamment lorsqu’il engrange des avancées significatives sur le plan international, son Premier ministre semble méthodiquement s’employer à brouiller le message, à noyer son action et à parasiter ses réussites, au risque d’affaiblir l’autorité de l’Etat et la cohérence de l’action gouvernementale.

L’obsession de 2029 en ligne de mire
La configuration politique actuelle du Sénégal est marquée par une dynamique singulière entre le palais de la République et la Primature. Ce «duumvirat», pas une nouveauté dans l’histoire politique du Sénégal, mais quoi que inédit de par sa nature, expose le sommet de l’Etat à des tensions structurelles latentes dont l’intensité est renforcée par l’obsession persistante de l’échéance de 2029. En effet, la cohabitation entre le président de la République et son Premier ministre s’inscrit dans un jeu d’équilibres délicats. Cette situation atypique, dans laquelle deux figures majeures du Pouvoir exécutif se partagent les rênes de l’Etat, engendre une concurrence qui, loin d’être anodine, vient exacerber les rivalités internes et alimenter la polarisation autour de l’enjeu de l’élection présidentielle à venir. Ainsi, la dynamique entre le Palais et la Primature révèle à la fois la complexité des rapports de force au sein de la majorité et la fragilité de la cohésion gouvernementale, alors que la hantise de 2029 s’impose, en toile de fond, comme le principal facteur de tension et d’incertitude pour l’avenir politique du pays.

L’attitude adoptée par Ousmane Sonko, marquée par l’irrévérence, l’irrespect et la discourtoisie envers Bassirou Diomaye Faye, suscite une interrogation profonde. Face à cette posture, certains pourraient être tentés de renverser la perspective et de soutenir que la véritable difficulté réside non pas dans les agissements du Premier ministre, mais dans la capacité du Président Bassirou Diomaye Faye à gérer cette situation. Diomaye n’est-il pas finalement le problème ?

Ce questionnement met en lumière la complexité des rapports de force et la dynamique particulière qui règnent au sommet du Pouvoir exécutif. Il pose la question essentielle de la responsabilité et de l’autorité présidentielles dans la préservation de la cohérence gouvernementale et l’affirmation de l’intérêt général, surtout dans un contexte où la concurrence entre le Palais et la Primature s’intensifie autour des enjeux de 2029.
Par Bachir FOFANA



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