Depuis le 21 décembre, le Maroc accueille la Coupe d’Afrique des nations (Can). Pour cette 35e édition de la grand-messe du football africain, le Royaume alaouite, qui se prépare pour l’organisation de la Coupe du monde 2030, n’a pas été parcimonieux : neuf stades nouvellement construits ou réhabilités, six grandes villes sélectionnées avec minutie, et des investissements faramineux à hauteur de 9, 5 milliards de dirhams. Tous les moyens ont été mobilisés pour faire de ce rendez-vous continental une démonstration de force du Royaume et de ses ambitions d’hégémonie régionale. On notera que le défi logistique, qui se pose en premier lieu à un immense pays comme le Maroc, a été relevé par la qualité et l’abondance des infrastructures ; et des moyens de transport extrêmement modernes, qui permettent d’innerver facilement les lieux où se jouent les matchs, les hôtels et les espaces de loisirs. La mobilité interurbaine est fluide. De fait, c’est une tautologie de préciser que l’organisation de cette Can est exceptionnelle dans tous les domaines, faisant ainsi de la compétition un spectacle qui honore tout le continent.
Le Royaume chérifien est une illustration parfaite de la manière dont, aujourd’hui, le football (ou le sport en général) est capable de symboliser les ambitions politiques, géopolitiques et économiques d’un pays. Ce sport, qui s’est essaimé dans tous les coins de la planète, et qui est une manne financière intarissable, a une forte dimension politique. La confrontation des vingt-deux acteurs sur le terrain tend à devenir le versant le plus superfétatoire de ce sport. Il y a, derrière le jeu, des ambitions de pouvoir et des luttes symboliques. Hamidou Anne a écrit à juste titre, dans une de ses chroniques pour Le Monde, «Un Mondial 2026 au Maroc serait une excellente nouvelle pour la jeunesse africaine», que le «football est une matière politique. [Ce] sport génère trop d’argent, de passions et de tensions sociales et identitaires pour être relégué au rang de simple divertissement».
C’est la raison pour laquelle, depuis plusieurs décennies, le monarque alaouite, Sa Majesté le Roi Mohamed VI, cherche à redonner à son pays une nouvelle image par le truchement du football. Les moyens colossaux injectés dans la formation (les centres de formation foisonnent partout) et les infrastructures, qui ont permis d’avoir des résultats spectaculaires, notamment lors de la dernière Coupe du monde, témoignent de cette ambition d’hégémonie. En un sens, c’est une sorte de soft power. Il faut tout de même préciser que cette orientation des politiques publiques royales est fortement critiquée par une bonne partie de la jeunesse. On se rappelle que lors des manifestations violentes et coordonnées des jeunes de la Génération Z, les critiques visaient principalement les dépenses colossales faites dans le football au détriment de l’éducation et de la santé. «Nous ne voulons pas de la Coupe du monde et de la Coupe d’Afrique, s’il n’y a pas d’hôpitaux et d’écoles publics significativement financés et équipés», pouvait-on lire en substance sur leurs pancartes, sous un soleil de feu dans plusieurs villes. Selon ces jeunes, et cette idée a été souvent reprise par des médias assez critiques envers les pouvoirs publics, seul le football ne peut pas faire office de projet de société. Cette critique est on ne peut plus acceptable, car c’est le football qui doit être mis au service du développement et non le contraire.
Le rendez-vous de la Can est une démonstration éloquente des richesses inépuisables du continent -celles afférentes à la préservation du lien, à la fécondation des possibles, à la capacité à accueillir l’Autre, à faire humanité ensemble avec lui, etc. L’ambiance électrique des confrontations permet de flairer aisément le déploiement d’une énergie vibrante et créatrice d’un continent résilient en dépit de tous les traumatismes qui l’asphyxient. Le football étant devenu un instrument politique, l’enjeu est, à mon avis, de faire de la Can le cheval de Troie des utopies de mieux-être du continent. Ce travail passe par la volonté des décideurs politiques d’accentuer les investissements dans le football ; mais aussi par un effort de souveraineté en refusant de faire de la Caf un appendice de la Fifa et un îlot de corruption. La décision de jouer la Can tous les quatre ans, à partir de 2028, est scandaleuse et doit susciter toutes les indignations. Inscrire cette compétition dans cette temporalité choisie par les autres, et non par les Africains, ignore les vertus fédératrices et palliatives de la Can pour l’Afrique. Le football peut jouer un rôle déterminant dans la longue et douloureuse reconstruction du continent ; et, de ce fait, il ne doit pas être le lieu de fermentation de la haine et du ressentiment.
La manière dont la Coupe d’Afrique des nations est organisée au Maroc symbolise, ce me semble, par-delà les débats passionnés sur l’africanité des habitants de l’Afrique du Nord, les ambitions d’un continent qui, aujourd’hui, est en train de prendre à bras-le-corps les défis auxquels il est confronté. La qualité des infrastructures, l’organisation impeccable de la compétition, l’hospitalité dont font preuve les Marocains… déconstruisent un récit fataliste (et misérabiliste) fomenté en grande partie par l’Occident, qui continue de présenter, hélas, le continent comme une région mi-moderne et mi-moyenâgeuse. Dans une Afrique où le football est roi, où l’on produit de très grandes équipes, et où la jeunesse aspire à de nouvelles formes d’émancipation, nous devons investir davantage dans la formation et les infrastructures, pour faire de ce sport un levier à même de symboliser nos ambitions -celles d’être à la hauteur des défis immenses qui nous attendent dans un monde déréglé.
Par Mohamed GUEYE / mgueye@lequotidien.sn
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