En finir avec l’Ayatollah Khomeyni

Déclenchées dans le grand bazar de Téhéran par des commerçants horripilés par l’effondrement de la monnaie locale, le rial, les manifestations contre le régime des mollahs se sont rapidement essaimées dans tous les coins du pays. Le pouvoir iranien, qui se caractérise par une brutalité aveugle, a décidé de réprimer les manifestants dans le sang. A ce jour, bien qu’il soit impossible de déterminer avec exactitude le nombre de victimes car Internet a été coupé depuis le 8 janvier (selon l’Ong NetBlocks, qui surveille la cybersécurité et la gouvernance d’Internet dans le monde), des milliers de manifestants ont été tués par les Forces de sécurité, chargées de réprimer manu militari les révoltés -des commerçants, des ouvriers, des étudiants, etc. Dans une vidéo authentifiée par Le Monde, qui a pu sortir du pays en dépit du black-out, on voit des centaines de sacs noirs contenant des morts, et des gens qui se débrouillent pour retrouver leurs proches décapités par le pouvoir ; sur une photo effrayante, qui a été prise sans doute depuis les airs, et qui peut glacer le sang, une mère enlace le cadavre de son enfant au milieu d’un charnier. En un mot, la répression à laquelle on assiste est caractérisée par une violence innommable.

Le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a averti que l’Iran ne «reculerait pas» devant les manifestants, qualifiés de «saboteurs», de «vandales», de «séditieux», et de «terroristes stipendiés par le Mossad» (cette accusation est en réalité un permis de tuer), dans un discours diffusé le 11 janvier par la télévision d’Etat. Le lendemain, l’Armée iranienne a assuré, de son côté, qu’elle «protégerait et sauvegarderait vigoureusement les intérêts nationaux» contre un «ennemi cherchant à perturber l’ordre et la paix». De fait, le soulèvement populaire auquel nous assistons en Iran est le plus important que le pays ait connu depuis la Révolution khomeyniste de février 1979.

Exécrer la République islamique
On notera que depuis juin 2009, avec le Mouvement Vert, la société iranienne est en ébullition permanente parce que pénétrée par les apports féconds du monde, et en quête de liberté, de justice et de démocratie face à un pouvoir autocratique, barbare et moyenâgeux ; à l’automne de 2022, l’affaire Jina Mahsa Amini, une jeune femme de 22 ans rouée de coups jusqu’à la mort par la Police des mœurs pour avoir prétendument mal ajusté son voile, a durablement ébranlé les pilastres de la République islamique, et bousculé les certitudes de la société. Le slogan «Femme, Vie, Liberté» a eu une résonance mondiale. Il ne fait pas de doute que tous les soulèvements populaires, qui se sont succédé depuis plusieurs décennies, ont laissé des traces profondes dans la société iranienne. Laquelle devient de plus en plus hostile au régime fondamentaliste des mollahs, et friande de démocratie, de libertés fondamentales et de prospérité.

Reza Pahlavi est au cœur de ce gigantesque soulèvement populaire. Ou de cette Révolution -notion empruntée par la politique au mouvement des corps célestes, et qui désigne, depuis le XVIe siècle, des événements fort divers et décisifs dans la longue marche des sociétés humaines. Fils du Shah déchu en 1979, Mohammad Reza Pahlavi (1919-1980), cet homme de 65 ans, exilé aux Etats-Unis depuis près de 50 ans, continue d’appeler ses compatriotes à descendre dans la rue pour en finir définitivement avec les mollahs. Il incarne, pour une bonne partie de la jeunesse, même si sa cote de popularité est difficile à jauger pour le moment, l’espoir de renouer avec la démocratie, la modernité et la justice. Dans les rues de Téhéran, des manifestants scandent son nom avec entrain. Sur ses réseaux dits sociaux, où il est suivi par des millions de personnes, il appelle au quotidien les Iraniens et la Communauté internationale, notamment les Etats-Unis de Donald Trump, à se mobiliser pour défenestrer Ali Khamenei et ses hommes. Sur X, où il est très présent, il martèle, non sans indolence, ses ambitions de revenir au pays pour en faire une démocratie respectée et une République laïque, et ses mirifiques promesses : il promet d’enterrer une bonne fois pour toutes le programme nucléaire iranien, ce qui est une manière subtile pour gagner la confiance de Donald Trump et de Benjamin Netanyahou ; de redonner à son pays une nouvelle image sur la scène internationale en normalisant ses rapports avec l’Amérique, avec l’Etat hébreu dont il est très proche, ce qui constitue le principal argument de ses détracteurs et un motif légitime de suspicion pour beaucoup d’Iraniens ; il s’engage aussi à arrêter le financement du terrorisme, qui engendre, faut-il le préciser, le dérèglement de la région et, de ce fait, du monde. Mais, à ce jour, le Prince Pahlavi (il aime bien qu’on l’appelle ainsi) mène la Révolution depuis les Etats-Unis en s’appuyant sur l’Internet et sa connaissance des chancelleries occidentales. Comme l’Ayatollah Khomeiny qui avait fait de Neauphle-le-Château, une petite bourgade proche de Paris, la capitale temporaire et improbable de l’insurrection iranienne, Pahlavi aussi veut faire de l’Amérique le bastion de sa revanche sur l’Histoire.

Trahir les promesses de la Révolution
Comme les Gardes rouges qui profanèrent le cimetière où est inhumé Confucius lors de la Révolution culturelle de Mao Zedong pour clamer leur iconoclasme et leur rejet formel des Anciens, les insurgés iraniens veulent aussi en finir avec l’héritage politique et institutionnel de l’Ayatollah Khomeiny. Qui, âgé de 76 ans, et chef religieux chiite, réussit à déboulonner une dynastie millénaire, en février 1979, au bout d’une Révolution saluée partout dans le monde. On peut dire, sans risquer d’être simplet, que la Révolution khomeyniste, portée par un peuple horripilé par l’opulence indécente de ses élites politiques, a été motivée par des raisons économiques et religieuses (ou islamistes). Sur le plan économique, la monarchie était perçue comme corrompue, incompétente, extravertie, déconnectée des réalités de la tourbe parce que trop arrogante, et ses aspirations modernistes étaient ostracisées ou sous-estimées ; le choc pétrolier d’octobre 1973, qui a engendré l’afflux brusque de pétrodollars dans le pays du fait de l’augmentation vertigineuse du prix du baril, a favorisé ce que certains sociologues appellent une «révolution des attentes», à savoir que les habitants, voyant les richesses affluer, s’impatientent et parfois se rebellent quand ils constatent qu’ils n’en profitent pas eux-mêmes ; sur le plan religieux ou islamiste, d’une manière générale, les révolutionnaires considéraient que la monarchie trahissait les préceptes les plus fondamentaux de l’islam, au nom d’une ouverture sur le monde et d’une aspiration à la modernité ; que la société iranienne, en imitant les valeurs perverses de l’Occident, se dirigeait vers son émasculation, ou risquait de se retrouver sous la botte de ses ennemis séculaires. Par-delà ces considérations factuelles, la grande promesse de la Révolution khomeyniste était de conduire l’Iran vers la modernisation dans la démocratie.

Sans doute cette promesse a-t-elle été trahie par Khomeiny. Qui allait laisser à ses héritiers un régime d’un genre inédit, mélange diabolique de traditionalisme social et de radicalisme politique. Il est vrai que l’Iran, sous son impulsion, s’est métamorphosé en une puissance régionale dynamique, au style altier et original, à la voix écoutée, aux initiatives respectées ; mais on constate aussi que cette puissance est engagée jusqu’au cou dans des batailles titanesques, ni totalement perdantes ni vraiment gagnantes, et qui ne finissent jamais. Depuis la guerre des Douze Jours, en juin 2025, l’Etat hébreu conserve précieusement sa place d’ennemi mortel dans l’imaginaire des Iraniens ; et les Etats-Unis de Trump, qui ont déjà attaqué l’Iran pour torpiller son programme nucléaire, sont les hérétiques contre lesquels il faut se prémunir. De fait, la Révolution khomeyniste, comme celle de la Tunisie en 2011, n’a pas été mâtinée ni de démocratie, ni de laïcité, ni de justice, ce qui légitime la volonté des Iraniens d’en finir définitivement avec l’héritage politique, social et institutionnel de l’Ayatollah Khomeiny.

Reste à savoir si la Communauté internationale, qui sait bien pratiquer la politique de l’autruche face aux périls de notre époque (le génocide des Gazaouis est un exemple éloquent et inquiétant), aura les ressources morales et politiques pour mettre le holà à cette boucherie à huis clos. Ce qui se passe en Iran, cette puissance rebelle du Moyen-Orient, influe considérablement sur l’évolution du monde ; et, de ce fait, nous avons l’obligation d’être vigilants, et de comprendre la complexité des enjeux. Sans doute faut-il rappeler qu’à la fin des années 1970, la Révolution khomeyniste a véhiculé dans le monde musulman (et dans notre monde) une conception belliciste et identitaire de la relation avec l’Autre, notamment avec l’Occident. Aujourd’hui, cette Révolution -si tant est qu’elle réussisse et tienne ses grandes promesses- pourrait signer le renouement des Arabes avec la démocratie, après plusieurs décennies de théories loufoques sur la prétendue incompatibilité entre l’islam et la politique démocratique.

POST-SCRIPTUM : Félicitations à nos Lions pour cette deuxième étoile si symbolique, arrachée à nos frères marocains au bout d’une lutte digne de la grandeur de notre pays ! Les hommes de Pape Bouna Thiaw ont compris ce que représenter notre Nation veut dire. Et nous en sommes fiers et honorés.
C’est regrettable de constater que l’arbitrage n’a pas été à la hauteur de cette Can dont l’organisation est magnifique. Chez toutes les équipes, même les plus médiocres, on a remarqué, hélas, une paranoïa généralisée, amplifiée par les réseaux dits sociaux et certains journalistes ; les théories complotistes ont été portées aux nues au détriment du jeu. Le spectacle chaotique de la finale déshonore le football africain, ce qui est navrant et régressif, puisque, comme je l’ai dit dans ma dernière chronique, ce sport doit symboliser les grandes ambitions du continent.
Par Baba DIENG



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