Au lendemain des fêtes de fin d’année, en rangeant ma bibliothèque, je suis retombée sur un petit livre que j’avais déjà commencé à plusieurs reprises sans jamais le terminer : Discours de la servitude volontaire, de Etienne de La Boétie, dans son édition de poche publiée par Mille et Une Nuits en 1997. Je l’avais acheté des années plus tôt, lorsque j’étais étudiante au département de philosophie, dans le cadre d’un cours de philosophie morale et politique. Je ne suis plus certaine de tous les détails, mais je me souviens qu’il s’agissait d’un cours animé par le professeur Babacar Diop, aujourd’hui maire de la ville de Thiès.
Cette fois-ci, c’était la bonne. Peut-être parce que le moment et le mood s’y prêtaient : un jeudi 1er janvier, un très long week-end devant soi, enfin le temps de lire sans urgence un petit ouvrage de soixante-trois pages.
La lecture de ce discours m’a alors permis de comprendre quelque chose de fondamental : l’acceptation de la domination n’est pas spontanée, elle se construit. C’est ce qui rend le parallèle si frappant entre la société tyrannique décrite par La Boétie et le système patriarcal dans lequel vivent les femmes. Dans les deux cas, la domination finit par être intégrée, assimilée, parfois même défendue par celles et ceux qu’elle opprime.
Mais une différence décisive apparaît. Dans la société tyrannique pensée par La Boétie, les hommes conservent, au moins en théorie, la possibilité de retirer leur soutien au pouvoir. L’obéissance suppose encore l’existence d’un choix, même contraint. Or, dans le système patriarcal, ce choix fait souvent défaut. Les femmes n’entrent pas librement dans la domination : elles y sont prises dès l’enfance, et en sortir peut avoir un coût social, économique ou physique considérable.
C’est précisément ce déplacement qui m’intéresse. Ce que je cherche à comprendre ici, ce n’est pas seulement pourquoi les femmes sont dominées, mais comment un système parvient à faire accepter cette domination, au point qu’elle devienne la norme, et que sa contestation paraisse marginale. Pourquoi, dans leur grande majorité, les femmes peuvent apparaître en adéquation avec un système qui pourtant les défavorise non par consentement libre, ni par adhésion naturelle, mais parce que ce système façonne les consciences, organise l’habitude, punit la désobéissance et présente l’injustice comme un ordre normal des choses.
Avant d’aller plus loin, il faut donc revenir sur la théorie de La Boétie, pour comprendre comment cette acceptation de la domination se fabrique.
Au XVIᵉ siècle, dans une France traversée par les guerres de religion, les monarchies absolues et une violence politique permanente, Etienne de La Boétie écrit un texte audacieux pour son temps : Le Discours de la servitude volontaire. Il ne demande pas pourquoi les tyrans sont violents -cela va de soi-, mais pourquoi les peuples acceptent leur domination. Cette question, La Boétie la formule de manière presque scandaleuse : comment se fait-il que des peuples entiers supportent un tyran «qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent» et «qui ne pourrait leur faire aucun mal s’ils n’aimaient mieux tout souffrir de lui que de le contredire» ?
Ce renversement est décisif. Pour La Boétie, le pouvoir du tyran ne tient pas d’abord aux armes, à la violence ou à la force militaire. Il tient au consentement, même passif, de celles et ceux qui obéissent. Il écrit ainsi : «Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir.»
La servitude, explique-t-il, s’installe parce qu’elle devient une habitude. Les hommes naissent libres, mais «nés sous le joug, nourris et élevés dans la servitude», ils finissent par prendre cet état pour naturel. A cela s’ajoutent l’éducation, la peur de perdre le peu que l’on possède, et les petites récompenses accordées à ceux qui se conforment. Le tyran, dit La Boétie, ne règne jamais seul : il s’appuie sur toute une chaîne de complicités, de dépendances et d’intérêts.
Enfin, le mécanisme le plus puissant est sans doute celui-ci : faire passer l’ordre injuste pour un ordre normal. Quand la domination dure, elle cesse d’être perçue comme une injustice pour devenir «la manière dont les choses sont». C’est pourquoi La Boétie peut écrire cette phrase radicale : «Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres.»
La Boétie explique que l’on ne naît pas esclave : on le devient. A force de répétition, ce qui est imposé finit par sembler naturel. A force de contraintes, on apprend à appeler la survie «choix».
La servitude apparaît comme un consentement, même contraint, mais néanmoins réversible. Or, cette idée ne fonctionne pas entièrement lorsqu’on la confronte à la situation des femmes. Dans un système patriarcal, le «choix» n’est pas toujours réel. Désobéir peut signifier perdre une protection matérielle, une reconnaissance sociale, un mariage, un statut, parfois même sa sécurité physique. Là où La Boétie pense des sujets politiques capables, en principe, de retirer leur soutien au tyran, les femmes font face à une domination qui s’exerce dès l’enfance, dans l’intime, dans les corps, dans les relations affectives et économiques.
Prenons un exemple simple et quotidien : le mariage. Pour beaucoup de femmes, s’y conformer n’est pas toujours l’expression d’un désir libre, mais une manière d’assurer une respectabilité sociale, une sécurité économique, une protection face à la stigmatisation. Dans ces conditions, l’adhésion apparente au système n’est pas une approbation, mais une négociation permanente avec la domination.
Ce qu’il y a de profondément précieux dans ce discours, c’est qu’il permet de comprendre comment les choses s’installent. La Boétie ne décrit pas seulement la domination, il en montre la mécanique lente : l’habitude, l’intériorisation, la peur de perdre, la normalisation de l’injustice. En cela, sa lecture est d’une puissance remarquable.
Mais une lecture féministe oblige à aller plus loin et à nommer ce qui, dans cette théorie pourtant brillante, reste aveugle. Car si La Boétie éclaire avec force le comment de l’acceptation de la domination, il ne voit pas celles qu’il laisse au bord du chemin : les femmes. Il ne pense pas suffisamment le coût différencié de cette acceptation, ni la spécificité d’une domination qui ne s’exerce pas seulement dans l’espace politique, mais dans l’intime, le domestique, les corps et les relations affectives.
Là où La Boétie suppose encore un sujet capable de retirer son consentement, le patriarcat produit des sujets pour qui la désobéissance est structurellement risquée, parfois impossible. Ce qu’il analyse comme un consentement réversible devient, pour les femmes, une contrainte durable, inscrite dans les corps, les relations et les trajectoires de vie. Cette limite n’annule en rien la pertinence de sa pensée. Au contraire, La Boétie s’est posé des questions que beaucoup de ses contemporains ne se posaient pas, et c’est précisément pour cela que son texte demeure précieux. Nous nous servons aujourd’hui des outils qu’il met à notre disposition pour analyser nos relations de domination. Mais il reste un homme inscrit dans une société patriarcale, nécessairement aveugle aux spécificités de l’oppression des femmes.
Il a fallu plusieurs siècles pour qu’une philosophe féministe puisse formuler clairement ce que La Boétie, malgré la puissance de son intuition, ne pouvait encore nommer. «On ne naît pas femme, on le devient», écrit Simone de Beauvoir. Et c’est précisément la lecture de La Boétie qui me permet d’en saisir toute la portée. Avec cette formule, Beauvoir prolonge et déplace son intuition : la domination n’est pas naturelle, elle est produite. Etre femme, comme être dominé, n’est pas un destin biologique, mais le résultat d’un long apprentissage social, apprentissage genré, situé, historiquement construit.
C’est exactement ce qui se passe dans un système patriarcal. Les femmes n’y sont pas seulement dominées : elles y sont socialisées. On leur apprend très tôt à ne pas faire de vagues, à plaire, à endurer, à confondre patience et vertu. Et face à un monde qui punit durement les femmes libres, certaines finissent par normaliser leur soumission non par faiblesse, mais par stratégie.
Comme dans le texte de La Boétie, la domination tient parce qu’elle devient invisible. Parce qu’elle est transmise par la famille, la culture, la religion, l’amour même. Parce que désobéir coûte cher : rejet, précarité, violence, solitude.
Comprendre pourquoi certaines femmes normalisent leur soumission n’est pas les excuser. C’est refuser de les juger à la place de s’attaquer au système qui rend l’obéissance plus sûre que la liberté.
Et peut-être que la vraie leçon à tirer de ce texte aujourd’hui, c’est celle-ci, et elle nous concerne toutes et tous : la domination se nourrit du consentement, mais ce consentement est souvent fabriqué. Le dévoiler, c’est déjà commencer à le retirer.
Je ne sais pas si lire La Boétie sous ce prisme est pertinent. Mais cette lecture m’a fait réfléchir, et j’espère sincèrement qu’elle aura suscité la même interrogation chez vous.
Par Fatou Warkha SAMBE
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