L’acquisition de véhicules pour les députés, annoncée par Thierno Alassane Sall et confirmée par le président de l’Assemblée nationale, suscite de nombreuses interrogations. Cette décision, rendue publique par des personnalités de premier plan, attire l’attention sur la gestion des ressources et les priorités des instances dirigeantes. La confirmation officielle par le président de l’Assemblée nationale souligne l’importance et l’ampleur de cette mesure, tout en relançant le débat sur l’opportunité d’un tel investissement.
Le 4 janvier 2026, à travers un message publié sur Facebook, le député et leader du parti République des valeurs (Rv) a attiré l’attention sur la distribution de véhicules aux parlementaires. Il y annonce que la remise des véhicules a effectivement débuté, précisant qu’un premier lot avait déjà été attribué aux bénéficiaires.
Dans sa publication, le député pointe du doigt le silence du président de l’Assemblée nationale. Celui-ci, habituellement prompt à s’exprimer publiquement, fait preuve d’une discrétion inhabituelle au sujet de cette opération, qualifiée de «réalisation». Cette réserve suscite l’incompréhension, le député estimant que des explications sont dues aux citoyens. Il formule alors une série d’interrogations précises : à quel prix ces véhicules ont-ils été achetés ? Qui en est le fournisseur ? Quelle procédure a été suivie pour leur acquisition ? En conclusion, l’auteur du message rappelle un fait marquant : un journaliste, en l’occurrence l’auteur de ces lignes, a été incarcéré pour avoir simplement mentionné le nom d’un fournisseur présumé dans cette affaire. Cette observation met en lumière le manque de transparence entourant la gestion de ce dossier, et souligne l’importance des réponses attendues sur des questions aussi fondamentales.
Emplois fictifs, Cabinet pléthorique
La controverse liée à la gestion du président de l’Assemblée nationale ne se limite pas aux critiques émanant de l’opposition. Elle trouve également un écho important au sein même du camp politique du président, où la voix de Mouramani Kaba Diakité s’est fait entendre avec vigueur. Ce député, membre de la majorité, s’est illustré par une prise de position particulièrement tranchée contre la gestion de El Malick Ndiaye, qu’il accuse de s’écarter des principes de «Jub, Jubal, Jubanti» érigés en valeurs fondamentales par le nouveau régime. Dans son intervention relayée par le journal L’As, Diakité met en lumière plusieurs dysfonctionnements qu’il attribue à la conduite actuelle de l’institution parlementaire. Il pointe notamment du doigt l’augmentation significative du nombre d’agents au sein du Cabinet du président, un effectif passé de 47 à 67 personnes, et s’interroge sur l’existence présumée d’emplois fictifs. L’allocation mensuelle de 5000 litres de carburant au président de l’Assemblée nationale fait également l’objet de ses critiques, tout comme le recrutement d’un cuisinier personnel pour El Malick Ndiaye, dont la rémunération s’élèverait à un million de francs Cfa par mois. Le député ne s’arrête pas à ces seuls aspects financiers. Il dénonce également ce qu’il considère comme une inégalité de traitement entre les anciens députés de Benno bokk yaakaar et ceux de Pastef. A cela s’ajoute, selon lui, un manque de transparence dans le processus d’acquisition des véhicules de fonction, pour lesquels des retenues seraient opérées sur les indemnités des députés sans qu’aucun vote préalable n’ait eu lieu, ni même que la livraison effective desdits véhicules ait été constatée. Face à l’ensemble de ces griefs, Mouramani Kaba Diakité estime que la seule voie possible pour assainir la gouvernance de l’Assemblée nationale et restaurer la confiance des parlementaires et de l’opinion publique réside dans une réforme du Règlement intérieur de l’institution, doublée d’un audit exhaustif de la gestion de El Malick Ndiaye.
Lors de la cérémonie officielle de présentation des vœux aux députés ainsi qu’au personnel de l’Administration parlementaire, le président de l’Assemblée nationale, El Malick Ndiaye, a pris la parole pour clarifier la situation relative à l’acquisition des véhicules destinés aux parlementaires. Il a fermement réfuté l’existence de toute irrégularité au cours de cette procédure, insistant sur la conformité des démarches entreprises. «Il n’y a aucune zone d’ombre dans ce marché, qui n’est pas encore clôturé. Tous les actes sont consignés au niveau de la Questure et de la Commission des marchés publics, et certifiés par la Direction centrale des marchés publics (Dcmp)», dit El Malick Ndiaye qui a confirmé que l’Assemblée nationale avait effectivement procédé à l’acquisition d’un premier lot de 76 véhicules. Selon lui, cette décision s’inscrit dans une volonté assumée de doter les députés de moyens de locomotion adéquats, considérés comme indispensables à l’exercice efficace de leurs missions parlementaires et à la satisfaction des attentes des citoyens. Adoptant un ton narquois, le président de l’Assemblée nationale s’est ensuite adressé au député Thierno Alassane Sall, l’invitant publiquement à se rapprocher des canaux institutionnels pour s’informer, avant de formuler toute déclaration concernant les affaires internes du Parlement. Par ce geste, El Malick Ndiaye a voulu rappeler l’importance de la rigueur et de la responsabilité dans la communication d’informations relatives au fonctionnement de l’institution. Le président de l’Assemblée nationale est tout heureux de dire : «J’assume entièrement la décision de doter les députés de moyens de locomotion pour accomplir efficacement leur mission.» Dire «j’assume», c’est faire du «Maa tey».
Opacité persistante
La question de la transparence dans les procédures de passation de marchés publics se trouve fortement mise à mal à plusieurs niveaux. En effet, ni l’Avis général de passation ni le Plan de passation de l’institution ne mentionnent l’acquisition en question. Un citoyen curieux qui consulterait le site dédié aux marchés publics ne parviendrait pas non plus à obtenir des informations claires et précises : tout demeure opaque.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que El Malick reconnaît lui-même que le marché n’est pas clôturé, alors même qu’une livraison partielle a déjà eu lieu. Or, dans le cadre des marchés publics, c’est l’approbation qui confère une existence juridique au marché et ouvre la voie à l’exécution des prestations. Sans approbation, il n’existe aucun lien contractuel, et aucune prestation, même partielle, ne devrait être effectuée. Si la clôture du marché est assimilée à son approbation, cela constitue une faute de gestion manifeste.
Au-delà des interrogations sur la transparence, la question de la moralité de la dépense publique se pose avec acuité dans un contexte où les nouvelles autorités n’ont cessé de décrire une situation nationale alarmante. Le 20 janvier 2025, le président de la République affirmait sans détour : «Nous sommes dans un Etat contraint dont les marges de manœuvre budgétaire et financière n’existent quasiment plus.» Ce constat de rigueur financière extrême a été repris et amplifié par Ousmane Sonko, qui déclarait dès le 27 septembre 2024 : «Nous avons trouvé le pays au quatrième sous-sol», soulignant ainsi la profondeur de la crise héritée. Le président de l’Assemblée nationale, dans le même esprit, rappelait que le parti Pastef avait trouvé «du bois mouillé» («matt bu tooy xepp»), insistant sur la nécessité de faire preuve de patience avant de pouvoir observer des réalisations concrètes du nouveau pouvoir. Cette métaphore traduit les difficultés structurelles auxquelles fait face l’Exécutif, confronté à une situation d’inertie et de blocages multiples. Du côté du ministère des Finances, Cheikh Diba, chargé de la gestion du Budget national, décrivait quant à lui un pays assimilable à «un bateau qui prend l’eau de partout» («gaal gi feep bënn»), image forte qui illustre la gravité des déséquilibres financiers et le risque de naufrage économique. L’ensemble de ces déclarations convergent pour dresser le tableau d’une gouvernance confrontée à des défis sans précédent, où chaque décision budgétaire est scrutée au prisme de l’urgence et de la moralisation de la vie publique.
Cohérence et crédibilité politique
Dans un tel contexte, marqué par une crise financière profonde et une exigence accrue de moralisation, la rationalisation des dépenses publiques s’impose non seulement comme une nécessité économique, mais aussi politique et morale. La gestion des ressources de l’Etat doit répondre à la rigueur et à la transparence attendues par les citoyens, surtout à l’heure où l’austérité est érigée en principe de gouvernement, où chaque décision budgétaire est scrutée et soumise à débat.
Cependant, l’acquisition de 160 véhicules estimés à 50 millions F Cfa l’unité, soit près de 8 milliards F Cfa, au profit des députés de l’Assemblée nationale du Sénégal, apparaît en contradiction frontale avec ce discours de rigueur et d’urgence. Cette dépense, d’une ampleur considérable, illustre une dissonance manifeste entre les déclarations officielles et les actes posés par les instances dirigeantes. Alors même que les responsables politiques appellent à la patience et à la prudence budgétaire, cette opération soulève de vives interrogations sur la cohérence et la crédibilité du message porté au public.
«On ne peut pas, d’un côté, invoquer l’austérité, demander des sacrifices aux ménages, ralentir les investissements, justifier des réformes douloureuses ; et de l’autre, maintenir, voire renforcer le train de vie des institutions politiques. Cette incohérence nourrit la duplicité et la vacuité du discours, la perception d’une austérité asymétrique, et, à terme, une érosion de la confiance que les électeurs avaient accordée aux vainqueurs du 24 mars 2024», regrette l’ancien ministre Babacar Gaye qui ajoute : «Le cœur du problème n’est pas seulement budgétaire ; il se pose aussi un problème de cohérence et de crédibilité politique. Dans une économie en asphyxie budgétaire, le symbole compte autant que le chiffre. Et ici, le symbole est désastreux.»
Il est évident que les décisions budgétaires et administratives, loin de répondre à la rigueur et à la transparence exigées par la situation économique, semblent servir avant tout à préserver ou renforcer les avantages d’une élite politique. Ainsi, le «don de soi pour la Patrie» cède la place à une logique où la Patrie devient un outil au service d’ambitions individuelles, alimentant la défiance des citoyens et fragilisant la crédibilité des institutions. Pastef nous a vendu la révolution pour finalement faire de la rotation des élites.
Et dire que l’auteur de ces lignes a été kidnappé pendant 35 jours en prison pour avoir mis à nue les magouilles autour de cette acquisition de véhicules au profit des députés. Le temps est vraiment le meilleur juge et la vérité finit toujours par émerger, quels que soient les obstacles rencontrés.
Par Bachir FOFANA
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