Depuis quelques jours, des vidéos en ligne montrent une traque populaire des homosexuels ou ceux qui ont le malheur d’être considérés comme tels. Des foules surexcitées s’agglutinent autour des pestiférés pour les abreuver d’injures, pour qu’ils ressentent le «choc de l’injure» qui transperce leur chair et augmente leur vulnérabilité psychologique ; et les rouer de coups jusqu’au sang. Il a fallu, pour certains cas, que les Forces de sécurité interviennent pour que l’homosexuel soit tiré d’affaire, et que ses assaillants tâchent de maîtriser leur violence et leur barbarie. Cette frénésie homophobe a été ravivée par l’actualité de ces derniers jours : un vaste réseau d’homosexuels a été débusqué au nom des valeurs si sacrées du Peuple. Lequel continue de clamer, dans l’union et la violence, sa haine mortifère envers les dissidents de l’ordre social, ceux-là mêmes que l’on considère à tort comme des malades, des damnés, des anormaux… On les accuse, entre autres, d’actes contre nature, de pédocriminalité, de blanchiment de capitaux, de mise en danger de la vie d’autrui et, surtout, de transmission volontaire du Vih/Sida.
En tout cas, sur les réseaux dits sociaux, qui sont de fait des défouloirs pour les homophobes, la sentence est sans appel : les célébrités citées dans l’affaire sont déjà jugées coupables, et leur mort sociale a été décrétée. Dans ces espaces de désintégration du lien social, quand on prend le risque de se prononcer sur le sujet, la moraline sociale dominante nous intime d’avoir une position radicale : les homosexuels doivent être exterminés et leurs cadavres brûlés ou jetés dans la forêt ; en revanche, quand on cherche à les comprendre et à voir dans leur orientation une déclinaison naturelle de la sexualité, ou une forme de liberté et de recherche du plaisir, les soi-disant gardiens de nos valeurs morales n’hésitent pas à nous lancer des fatwas. Ce qui se passe dans notre pays est extrêmement grave : sur la base de qu’en-dira-t-on et de suspicions, un citoyen peut être impunément molesté par une horde de brutes. La vie de certains de nos compatriotes, ces impurs, semble-t-il, ne vaut pas un penny. Cette politique de la terreur est la suite logique de la radicalisation des discours sur l’homosexualité.
Radicalisation de la parole homophobe
Il ne fait pas de doute que la question épineuse de l’homosexualité traverse toutes les sociétés humaines. En fonction des époques, de ce que la philosophie allemande appelle le Zeitgeist, à savoir l’esprit du temps ou l’épistémè, des rapports de pouvoir et de domination, la forme des mentalités, les discours sur la sexualité changent pour s’adapter aux nouvelles réalités. De fait, les formes de discursivité sur la sexualité ne sont jamais immuables ; elles effectuent toujours, sous l’impulsion bien sûr de certaines forces progressistes, un travail d’aggiornamento. L’Occident, que la plupart des Africains considèrent à tort comme le berceau de l’homosexualité, a eu une trajectoire orageuse avec celle-ci. C’est au bout d’une cascade de révolutions que les sociétés occidentales sont parvenues à accorder des droits aux gays et aux lesbiennes. Didier Eribon a montré, dans ses séminales Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999), que la répression des pratiques homosexuelles en Europe fut, dans une certaine mesure, moins brutale dans les années 1930 et 1940 que dans les années d’après-guerre. En France, pays de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, en 1960, l’homosexualité était considérée comme «intrinsèquement liée à la criminalité», ou comme un «fléau social». Il a fallu attendre le 4 août 1982 pour qu’elle soit dépénalisée, sous la férule des socialistes. En Allemagne, adopté en 1872, l’article 175 du Code pénal réprimant l’homosexualité, qui a entraîné des condamnations jusque dans les années 1970, n’a été abrogé qu’en 1994. On peut citer des exemples à l’infini, pour montrer que la construction sociale des discours sur la sexualité (l’homosexualité) est mouvante et conjoncturelle.
Chez nous, contrairement à une idée très répandue, l’homosexualité comme problème dans l’espace public est une construction sociale récente, témoignant ainsi de la fausseté de l’idée selon laquelle nos cultures n’ont jamais connu des pratiques homosexuelles dans leur histoire (1). Les goorjigeen jouaient naguère un rôle social bien déterminé. Ils étaient des amuseurs, qui tenaient compagnie aux femmes dans les grandes cérémonies. L’on n’imaginait pas en finir avec ces efféminés, ces paons, ces hommes-femmes. La société, dans une certaine mesure, tolérait leurs agissements. Et le Premier ministre Ousmane Sonko avait raison de souligner ce fait. Mais, à la fin des années 2000, on a assisté à une radicalisation de la parole homophobe. En février 2008, la publication de photos de mariage de deux hommes à Petit-Mbao par le magazine Icône inaugura une longue série de médiatisation négative des homosexuels. Qui plus est, en janvier 2009, neuf homosexuels ont été condamnés à huit ans de prison pour «actes contre nature et association de malfaiteurs». En un sens, ces événements ont libéré les pulsions homophobes de nos compatriotes.
L’exacerbation de la parole homophobe a été favorisée par des associations comme Jamra. Depuis quelques décennies, Mame Matar Guèye et sa police des mœurs se sont arrogé le droit de farfouiller dans la sexualité des gens, de nous intimer les livres à lire et la manière dont nous devons nous comporter pour devenir des dévots. Ces suppôts de Dieu -j’allais dire intégristes et ennemis de la laïcité- ont distillé dans le populaire, tels des messagers de la haine, un imaginaire très négatif des gays ou ceux considérés comme tels. Depuis que certains supposés homosexuels ont été déclarés séropositifs par les autorités compétentes, Jamra soutient, avec beaucoup d’aplomb et sans enquête, l’idée selon laquelle tous les séropositifs du pays sont des gays, ce qui, on le comprend aisément, participe à l’exécration de ceux-ci.
La radicalisation récente du discours homophobe doit nous mener, ce me semble, à cette interrogation : quelles sont les raisons de la problématisation de l’homosexualité dans le débat public ? En d’autres termes, il faut essayer de débusquer les mécanismes d’exclusion et de radicalisation qui ont présidé à la fabrique de la figure de l’homosexuel comme pestiféré. La recherche académique sur ce sujet étant largement embryonnaire, les réponses ne peuvent qu’être lacunaires. Mais, d’une manière générale, l’on constate que les discours sur l’homosexualité restent marqués par des arguments religieux et culturels. Sur le plan religieux, la plupart de nos compatriotes, qui se présentent comme de fervents musulmans en dépit de leur appétence pour le stupre, vont même jusqu’à théoriser la lapidation des pédés (sobriquet on ne peut plus injurieux) au nom des préceptes de la religion, occultant ainsi les vertus de tolérance que la religion de Mahomet pourrait avoir ; sur le plan culturel, comme dans beaucoup de pays africains, l’argument de la facilité (et de l’irresponsabilité) est de règle : l’homosexualité a été importée de l’Occident par les colonisateurs, les sociétés africaines précoloniales ignorant ces pratiques sexuelles. Il va de soi que cet argument ne résiste pas à une démonstration rigoureuse des faits historiques et anthropologiques. Le socio-anthropologue Cheikh Ibrahima Niang a montré qu’à l’état actuel de la recherche, tous les chercheurs qui se sont sérieusement penchés sur la question ont affirmé que nos sociétés, comme d’ailleurs toutes les sociétés humaines, ont été traversées par l’homosexualité depuis les temps immémoriaux ; que les normes de la sexualité ont toujours été transgressées par des minorités.
Subjectivités gays
Il y a une formidable indigence intellectuelle au sujet de l’homosexualité dans notre pays. Quelques chercheurs se penchent sérieusement sur la question du fait de la pression sociale. Nous sommes arrivés à un stade où réfléchir la question gay est une activité dangereuse, puisque les gardiens de nos valeurs ont réussi à imposer leur terreur et leur sectarisme à tout le monde. De ce fait, les conditions de vie des homosexuels, qui se terrent comme des rats pour ne pas être décapités sans procès, restent très mal connues. Au fond, ce mystère autour des vies gays n’est pas dans l’intérêt de ceux qui veulent en finir définitivement avec celles-ci, puisqu’on ne peut pas combattre une réalité dont la complexité et les enjeux ne sont pas saisis avec exactitude.
Affranchis des carcans de la haine et des pulsions de donner la mort, la compréhension de ces minorités sexuelles doit nous mouvoir. Car l’ignorance est toujours nuisible. Et quand on s’intéresse aux mouvements gays, on est d’abord frappé par ce paradoxe : la répression des homosexuels, qui espère que leur dissémination dans le corps social se tasse une bonne fois pour toutes, a toujours produit l’effet contraire, à savoir une amélioration vertigineuse de leurs conditions de vie ; car ils trouvent toujours de nouvelles formes de sociabilité, de nouveaux liens sociaux, de nouveaux mécanismes pour s’épanouir et se prémunir contre l’injure et la violence physique qui sont leur pire phobie. De fait, c’est l’homophobie qui crée ce que Eribon appelle les «subjectivités gays». Econduits par leurs familles ou partis de leur propre chef pour ne pas être démasqués et tués, ou même caparaçonnés par l’institution du mariage pour donner un gage de virilité à la société (le romancier Mohamed Mbougar Sarr parle de «couverture sociale» dans De purs hommes), les homosexuels font preuve d’une ingéniosité remarquable pour fonder un «monde gay» ou une «culture gay», à savoir une solidarité silencieuse entre persécutés pour vivre. Ou survivre. L’amitié et la ville sont des institutions fondamentales chez les gays. Et l’actualité de notre pays le corrobore aisément. Ce sont des cercles d’amis, qui se regroupaient dans des lieux tenus secrets, qui ont été débusqués et conduits au bûcher. Au nom de nos valeurs si sacrées et de la santé publique.
Tolérance et respect de la dignité humaine
Depuis la radicalisation et la libéralisation de la parole homophobe, certains de nos compatriotes se sont arrogé le droit d’en finir avec les gays. Qui sont molestés et insultés partout dans le pays. La législation, bien que répressive, est insuffisante aux yeux des sentinelles de nos valeurs, qui considèrent que les pratiques homosexuelles doivent être criminalisées. Il va de soi que, dans une République comme la nôtre, cette violence innommable exercée sur les minorités sexuelles ne peut pas continuer. Les pouvoirs publics doivent garantir, comme le veut l’article 7 de notre Constitution, la «sacralité» et l’«inviolabilité de la personne humaine», le «libre développement de sa personnalité», parce que le «Peuple sénégalais reconnaît des droits de l’Homme inviolables et inaliénables comme base de toute communauté humaine, de la paix, de la justice dans le monde». Et dans une société où les minoritaires subissent la persécution, tout se corrompt et se pervertit. Les concepts se vident de leur sens. Parler encore d’élections, de libertés, de débats ou d’Etat de Droit devient abusif et trompeur.
Peut-on tuer son enfant ou son ami parce qu’il est homosexuel ? Le respect de la dignité humaine n’est-il pas la trame des droits de l’Homme ? Sans doute notre société doit-elle faire cet effort de tolérance envers les minorités sexuelles. Car la violence ne peut étouffer dans l’œuf toutes ces formes dissidentes de réalisation de soi auxquelles nous assistons.
Note
(1)-Voir, à ce propos, Ndèye Ndiagna Gning, «Les discours sur l’homosexualité dans l’espace public au Sénégal», Stichproben, nº23, 2013 ; Une réalité complexe : sexualités entre hommes et prévention du Sida au Sénégal, thèse de doctorat soutenue le 13 décembre 2013, Université Bordeaux Segalen ; voir aussi la thèse remarquable de Aminata Cécile Mbaye, Les discours sur l’homosexualité au Sénégal : l’analyse d’une lutte représentationnelle, Université de Bayreuth, 2016.
Par Baba DIENG
from Lequotidien – Journal d'information Générale https://ift.tt/I6p3z7n
Commentaires
Enregistrer un commentaire