La Coupe d’Afrique est rentrée chez elle, après une édition d’infidélités en terre ivoirienne. Bien entendu, le triomphe de la bande à Gana Guèye fut l’occasion inespérée de plastronner pour un régime aux résultats mitigés, dont les ténors jouent à cache-cache avec leurs ambitions inavouées.
Pour ne rien changer, à Dakar, ça fera étalage de la générosité présidentielle, qui se fait fort de frapper de façon bien plus dispendieuse que le régime précédent, alors qualifié de tous les noms d’oiseaux pour avoir dilapidé le bien public. C’est sans état d’âme que l’on divulguera dans l’euphorie, les récompenses des Lions au cours d’une interminable cérémonie à la présidence de la République où se mêlent concerts, selfies, discours et décorations en l’honneur de Lions harassés après trois semaines de haute compétition, deux heures de vol, huit heures de bain de foule et une heure de discours officiels…
C’est ce qui les rend monstrueux.
Je serai net : les doubles champions d’Afrique méritent leurs récompenses, quelles qu’elles soient. Non pas comme le bon vouloir d’un monarque affublé des costumes de la démocratie, mais des ambassadeurs qui portent l’honneur du Sénégal au sommet de l’Afrique depuis si longtemps. Et ce n’est pas une décision à prendre selon la cote d’amour du moment des politiciens, mais un barème à faire voter dans les textes de la République.
Ça semble l’oublier dans l’euphorie, mais la bande à Sadio Mané commence à nous faire honneur dès les Jo de 2012. Depuis, ils nous montrent à quel point mériter de la Nation est sacré ; bien au contraire, avec les ans, ils nous épatent davantage : jamais aucun scandale, des œuvres sociales, une constance dans l’amour de la Patrie, des modèles de savoir-vivre, de professionnalisme. Nos champions n’ont pas attendu des privilèges de la République pour faire semblant d’aimer leur pays.
La classe de Sadio Mané durant la finale, qui rappelle ses troupes pour «jouer comme des hommes», est un sommet d’humanisme que l’on devrait marteler à chaque politicien à la veille d’une élection, fût-elle présidentielle.
L’enfant de Bambaly nous renvoie juste à Rudyard Kipling.
La leçon à en tirer pour chaque compatriote ? Seul le travail paie, le vrai, loin des urgents expédients quotidiens, de la fanfaronnade et des postures extraverties.
Au lendemain du 18 janvier 2026, lorsque nos Lions, pardon, nos monstres rentrent à Dakar avec leur coupe, après avoir vaincu la Fifa, la Caf, le Prince alaouite, l’arbitrage, la Fédération du Maroc, le public, les voleurs de serviettes, la «Panenka» et bien d’autres vicissitudes, on est loin des déclarations de 2022 des opposants exaltés qui ordonnent à leurs militants de ne pas se laisser distraire par un trophée illusoire et «rester focus sur 2024». D’ailleurs, le gourou de Pastef a plus urgent que d’accueillir des champions d’Afrique qui ramènent pour la première fois le trophée continental, et refuse d’être à l’accueil.
Cette fois-ci, le même gourou de Pastef, devenu chef de gouvernement, est bien obligé d’être de toutes les cérémonies, pour rester au-devant de la scène : à la Présidence, même s’il faut y passer pour figurant derrière le Président aux deux premières dames… Ça pose, ça sourit, malgré tout.
Impossible de rater le rare moment de gloire internationale que le régime «Diomaye môy Sonko» décroche depuis le 24 mars 2024.
Qu’à cela ne tienne, puisque Diomaye n’est plus Sonko, il faudra au président-Premier ministre sa cérémonie à lui, même si les héros de cette finale surréaliste n’ont pas attendu cette énième célébration protocolaire : les compétitions professionnelles n’attendent pas les caprices des potentats du tiers-monde.
Bien sûr, il faut prolonger le plaisir autant que possible : le trophée va faire le tour des régions, à un an des élections locales ; grappiller des voix n’a jamais fait de mal à un politicien. Reste à savoir si ce sera au nom de Pastef ou de la coalition «Diomaye Président».
Ça va saigner ?
Revenons aux authentiques héros de l’Iliade de Rabat : ils l’ont fait, et il fallait s’y attendre en dépit des aléas qui ne manqueraient pas tout au long du chemin vers toutes les gloires au monde, mais auxquelles ils sont prêts depuis si longtemps. La prise d’assaut de Rabat tombe sous le sens depuis longtemps, même si le football, c’est d’abord de l’irrationnel : invaincus depuis des années, avec trois finales de Can sur quatre au compteur, nos Lions n’en sont plus.
Ils sont devenus des monstres. Non pas par le tour de magie d’un apothicaire familier du fantastique et adepte du surnaturel. Ils sont là par le mérite, la rigueur et un travail de longue haleine.
Il aura d’abord fallu que les Sénégalais se mettent à croire que le football est au moins un métier, même si c’est bien plus que ça. Ça nous en aura pris, du temps.
Etre l’homme du match du dimanche au Stade Demba Diop dans les années soixante et soixante-dix rapporte tout juste de quoi, le soir, alors que les lampions sont éteints, bâffrer du dibi, un Coca et permettre à une midinette de vous enlacer avant d’avoir l’honneur de se faire engrosser par une vedette du championnat national. Pour les moins pétulantes, elles doivent se contenter de quelques petites frappes des Navétanes pour obtenir un statut de Vip dans le quartier et faire des lardons à moindre coût.
C’est vrai, quelques-uns de nos talents, dans ces années-là, se sont évadés de l’ambiance bon enfant d’alors pour tirer la queue du diable ailleurs. Boubacar Sarr Locotte, parti du Dial Diop, sera l’une des rares figures des années 70 à s’imposer en France, sous les couleurs du Paris Saint-Germain. On les compte sur le bout des doigts : Matar Niang, Ibrahima Bâ Eusébio, Badou Gaye, qui n’ont pas vraiment éclaboussé le championnat français de leur immense talent ; encore moins l’espiègle Séga Sakho, trop vite rentré au bercail face aux rigueurs du professionnalisme…
Bien sûr, les clubs ont leurs petites catégories ; mais comme à l’image des Séniors, c’est une manière d’occuper toute cette marmaille qui joue à «petits-camps» sur la chaussée, feinte les adversaires, les piétons et les automobilistes pour mettre ce qui lui sert de ballon entre deux cailloux séparés d’un chiche mètre. Après ces exploits, on gagne un pot de lait, du thé, du sucre, des biscuits «Nehmé» qu’on déguste en «nuit blanche» le samedi qui suit.
Les parents s’en fichent presque que leurs sales gosses traînent hors de la maison, tant qu’ils ne sont pas entre leurs pattes toute la journée. Seulement voilà : la rue nous en apprend tellement, qui n’ont rien à voir avec le respect de la République, la quête du savoir, les bonnes manières, la rigueur, l’ambition… On y comprend surtout que la vie est une jungle dans laquelle il faut survivre sans trop chercher une quelconque quête de Paradis céleste.
Arrivent les années 90. Le Sénégal du foot, ressuscité sur la scène continentale en 1986 par un proscrit (Jules François Bocandé, banni du foot local à vie après une finale Jaraaf/Casa-Sports dantesque), revient à la Can qui se déroule au Caire : en match d’ouverture, face au pays maghrébin organisateur qui finit par remporter le titre à domicile (pourquoi souriez-vous ?), les Sénégalais gagnent par la plus petite marque.
Déjà, en 1968, à Asmara, ils font peur après avoir battu le champion en titre, le Ghana. Mais ils seront éliminés, selon le mythique reporter sportif Alassane Ndiaye «Alou», par les caprices de l’algèbre… S’ensuit notre traversée du désert qui ne nous rendra pas si malheureux que ça : chaque échec est une leçon ; chaque défaite aura été un apprentissage, aussi douloureux soit-il.
Ça nous prendra certes du temps, mais notre retour sur la scène africaine reste une longue marche vers les sommets.
Il y a, d’abord, cette idée folle d’inventer l’école de foot par Aldo Gentina, pâtissier monégasque d’origine italienne dont la pâtisserie doublée d’un salon de thé sis avenue Albert Sarraut, Le Gentina, finalement reprise par la famille Omaïss, quarante années durant, est le lieu où l’on doit se faire remarquer, et pas seulement pour ses Pêches Melba : le gratin s’y pavane avec sa progéniture ; ça discute affaires entre gens normaux ; ça y drague aussi les midinettes bon chic, bon genre…
C’est le rendez-vous du tout Dakar, pour parler court.
Le monde est si petit : c’est El Hadj Malick Sy Souris, le patron de l’école de foot Aldo Gentina que l’As Monaco chaperonne. Il est inspecteur des Impôts de profession, ce qui ne l’empêche pas d’être un footballeur talentueux. On le retrouve à la tête de la Fédération sénégalaise de football, celle qui pilote la Génération 2002. Dans leurs rangs, quelques-unes des pépites sortent de son école : Tony Sylva, Salif Diao, Moussa Ndiaye…
C’est surtout cette année-là, après une finale de Coupe d’Afrique perdue et un échec en quart de finale de Coupe du monde, notre plafond de verre qui implose, et surtout un début de prise de conscience.
La génération qui vient de disputer trois finales de Coupe d’Afrique sur quatre dont deux remportées, ne doit rien au miracle.
Ils sont le produit de l’initiative privée de Sénégalais qui misent alors sur le talent local et savent que le foot est une économie de dimension mondiale capable de résorber le chômage d’une société dont les 60% ont l’âge de jouer au foot non pas comme un passe-temps, mais un ascenseur social, un créateur de richesses, qui doit inspirer tout le monde du sport, de l’entreprise, des arts et spectacles, en un mot, notre soft power.
Il y a eu des solistes comme le regretté Pape Diouf, journaliste sportif créatif, agent de joueurs crédible sur la scène européenne, ancien président de l’Olympique de Marseille, la plus sénégalaise des équipes du championnat français, qui servira de tremplin à bien de talents, et auquel nous devrons, entre autres, le recrutement de Bruno Metsu…
C’est également le lieu de rendre justice à l’Institut Diambars, puis la Génération Foot, qui ont pris le relais du Centre Aldo Gentina au début des années 2000, et à tous les autres qui ont misé jusque leurs chemises pour vendre le talent sénégalais dans la jungle mondiale du football, contre vents et marées, mais surtout la gouvernance du sport comme celle des arts et de la culture, et bien d’autres domaines en souffrance, et qui n’en finit pas de plomber le génie bien de chez nous.
Soyons fous, et remontons sur notre éphémère nuage de gloire : impossible n’est pas sénégalais. Je commence déjà à me demander dans quelle avenue dakaroise je vais attendre la Coupe du monde dans six mois…
Par Ibou FALL
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