On parle souvent de la vie comme si elle devait être belle ou dure, heureuse ou triste, réussie ou ratée. Pourtant, la vie n’est jamais d’un seul côté. Elle est faite de contrastes, de contradictions, de moments lumineux qui côtoient des périodes sombres. Elle est ce mélange étrange où le rire peut cohabiter avec l’inquiétude, où l’espoir survit même dans la fatigue.
Il y a ceux qui semblent tout avoir : la stabilité, la santé, l’amour, les opportunités. Et puis il y a ceux pour qui chaque jour ressemble à un combat silencieux, ceux qui avancent avec des poids que personne ne voit. Entre ces deux réalités, il existe une multitude de vies ordinaires, ni totalement heureuses ni totalement malheureuses, faites de petits bonheurs discrets et de difficultés qu’on apprend à apprivoiser.
La vérité, c’est que nous ne partons pas tous du même endroit. Le genre, l’éducation reçue et les attentes sociales, surtout envers les femmes, influencent profondément nos conditions de départ. La vie ne distribue pas les cartes de manière égale. Certains reçoivent des chances, d’autres des épreuves. Chacun doit pourtant jouer avec ce qu’il a entre les mains et, comme le rappellent les stoïciens, nous avons, malgré tout, une marge intérieure de réponse face à ce qui nous arrive.
Nous passons souvent notre temps à admirer ce qui brille chez les autres.
Ce que nous voyons, ce sont les résultats : leurs réussites, leur confort, leurs choix de vie, leurs apparentes certitudes. Mais nous voyons rarement les sacrifices invisibles qui les ont rendus possibles. Tout confort repose sur des renoncements. Toute stabilité s’est construite sur des peurs dépassées, des nuits d’inquiétude, des risques que nous ne maîtrisons pas toujours.
Celle qui a choisi la famille, par exemple, porte des responsabilités que l’on ne voit pas toujours et a peut-être renoncé à certaines ambitions professionnelles. Celle qui a choisi l’autonomie, les études ou la carrière a traversé d’autres formes de pression, de doutes, et parfois le sacrifice de moments de chaleur familiale ou de la possibilité de fonder une famille. Des chemins qui ne sont d’ailleurs pas toujours totalement libres, car influencés par des normes sociales, culturelles et des attentes posées sur les femmes. Les résultats sont différents, mais aucun chemin n’est fait uniquement de facilité : derrière chaque réussite éclatante, il y a eu un renoncement, et derrière ce que l’on appelle parfois un «échec», il existe aussi des joies, des présences et des expériences que d’autres n’auront jamais.
Le piège commence lorsque l’on compare les apparences sans connaître l’histoire complète. Apprendre à se contenter du fruit de ses propres choix, c’est reconnaître que chaque vie est cohérente avec les décisions prises, les circonstances vécues et les priorités du moment, tout en n’oubliant pas que certaines personnes n’ont même pas eu accès à ce que l’on appelle un choix, privées d’études, de liberté économique ou du droit de rêver autrement. Ce qui rend paisible, ce n’est pas d’avoir la vie de l’autre, mais d’habiter pleinement la sienne, sans laisser l’envie effacer le sens de notre propre parcours.
Ce que nous cherchons presque tous, c’est le bonheur.
Et d’abord, c’est quoi, le bonheur ? Cette idée même du bonheur est souvent façonnée par la société : réussite visible, couple, maternité, carrière, reconnaissance, des modèles qui pèsent particulièrement sur les femmes et influencent la manière dont elles évaluent leur propre vie. Mais d’où vient cette idée qu’il serait obligatoire pour réussir sa vie ? Qui nous a appris que vivre devait forcément ressembler à une succession de moments heureux ?
Peut-être que les personnes réellement apaisées ne sont pas celles qui ont tout, mais celles qui ont déplacé leur définition du bonheur. Etre heureux ne signifie pas vivre sans difficultés, mais être en assez bonne santé pour habiter sa vie, accepter qu’elle ne soit pas parfaite, et ne plus être en quête perpétuelle de ce que l’on croit manquer. Le bonheur tient peut-être dans cette capacité à apprécier ce qui est déjà là, au lieu de mesurer sa vie uniquement à ce qui manque. Lorsque nous pensons que ce que nous avons est largement suffisant, une forme de paix s’installe. Mais dès que nous nous persuadons qu’il faut toujours plus, plus de réussite, plus de reconnaissance, plus d’amour, plus de biens, nous repartons sur un chemin de recherche sans fin. Cette logique traverse nos relations, nos possessions, notre statut social. Le bonheur semble alors moins lié à la quantité de choses obtenues qu’au regard que nous posons sur elles et à notre manière de reconnaître leur valeur pendant qu’elles sont encore présentes.
C’est là que le stoïcisme éclaire vraiment la réflexion : placer son bonheur dans ce qui dépend de soi, dans la qualité de nos choix, de nos relations, de notre regard sur les événements. Les personnes qui trouvent une forme de stabilité intérieure sont souvent celles qui ont cessé d’attendre que l’extérieur se mette parfaitement en ordre pour s’autoriser à se sentir bien. Le stoïcisme devient alors une manière de protéger son espace intérieur, d’éviter que chaque frustration extérieure ne devienne une preuve d’échec personnel.
Mais cette liberté intérieure ne supprime pas les contraintes extérieures. Elle aide à préserver notre équilibre mental ; elle ne justifie pas les injustices. Il existe des réalités sociales, des inégalités, des violences, notamment celles que vivent les femmes, qui ne peuvent être résolues par la seule paix intérieure. Il y a donc un double mouvement : cultiver la paix en soi tout en gardant la lucidité et la force d’agir sur ce qui, justement, ne devrait pas être accepté comme une fatalité.
Il arrive souvent que nous courions après des rêves.
Nous ne voyons jamais toute l’histoire.
Des images de vie que nous pensons désirables. Nous nous battons pour les atteindre et, une fois le but atteint, nous découvrons parfois que ce n’était pas exactement ce que nous imaginions. Les vies que nous envions ne sont jamais racontées en entier. On éclaire ce qui paraît parfait, on laisse dans l’ombre ce qui pèse une illusion encore renforcée par la culture de l’image et les réseaux sociaux, où chacun expose ses réussites et filtre ses difficultés.
Peut-être que la sagesse n’est pas de chercher une vie parfaitement heureuse, ni de courir après un bonheur défini par les autres ou par des modèles imposés, mais d’apprendre à se libérer de ces attentes pour construire une vie qui ait du sens pour soi. Une vie où l’on accepte que la joie et la difficulté coexistent, où l’on apprend à reconnaître le bonheur parfois après coup, quand on réalise qu’il était là, discret, dans des moments simples que l’on croyait ordinaires.
La vie n’est ni totalement lumière ni totalement obscurité. Elle est cette zone entre les deux, où nous apprenons, tombons, nous relevons, aimons, espérons. Et peut-être que comprendre cela nous rend simplement… plus vivant·e·s.
Par Fatou Warkha SAMBE
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