M. Mohamed Al Aminou Lô, devenu Premier ministre depuis avant-hier, en remplacement de Ousmane Sonko, a fait savoir que son action va se poursuivre dans la continuité de ce que le régime a fait jusqu’à présent, dans le cadre de la Stratégie nationale de développement, Vision Sénégal 2050. Une manière de montrer à tous que choix ne pouvait être plus approprié. L’ancien Directeur national de la Bceao Sénégal peut se vanter d’avoir été à la base de la mise en œuvre de la vision économique du régime Pastef. Tout ce qui a été engagé sur le plan de la politique économique l’a été si ce n’est sous sa supervision, du moins, avec son accord plein et entier.
Il est évident qu’il fera «du Sonko sans Sonko», même si le nouveau président de l’Assemblée nationale a commenté que le gouvernement ne pourrait prétendre faire du Pastef sans Pastef. Il a d’ailleurs souligné les quelques points de divergence qui les opposent ; notamment en ce qui concerne les moyens de sortie de la crise actuelle, créée essentiellement par les déclarations intempestives du prédécesseur de M. Lô à la Primature. Ce n’est pas pour rien que l’homme qui a été le patron du Bureau opérationnel de coordination et de suivi (Bocs), chargé de coordonner, de suivre et d’accélérer la mise en œuvre des projets et réformes prioritaires du pays, est l’un des hommes à la manœuvre pour reprendre les négociations pour un éventuel accord de reprise de la coopération avec le Fonds monétaire international.
L’ancien banquier central est l’un des partisans de la restructuration de la dette du pays, pour laquelle Sonko a plusieurs fois réitéré sa farouche opposition. Si l’on n’a pas beaucoup entendu Al Aminou Lô sur la question, on peut néanmoins se demander dans quelle mesure il aurait pu se laisser convaincre par les arguments du leader de Pastef.
Il est en effet évident à ce jour que même sans une restructuration officielle de l’économie, le Sénégal vit déjà dans un nouvel ajustement structurel, qui ne dit pas son nom. Il suffit de voir avec quelle radicalité certaines mesures dites d’assainissement de l’économie sont appliquées. Les travailleurs des secteurs de la santé ou de l’éducation, pour ne parler que de ceux-là, se sont rendu compte que ce gouvernement n’a pas la même ductilité que du temps de Macky Sall, quand il s’agit de plier devant les frondes sociales. Les enseignants qui, pour certains, avaient vu leurs salaires doubler sous le régime de Macky Sall, n’avaient jamais imaginé qu’un seul mouvement de grève allait leur valoir une ponction salariale des plus féroces.
Ils ont fini par comprendre que ce gouvernement était décidé à trancher dans le vif sur ce point, jusqu’à ce que les enseignants renoncent à la grève et reprennent les cours. Et ceux qui s’attendaient à ce que les salaires ponctionnés leur soient reversés en ont eu jusqu’à présent pour leurs larmes. Et que dire des étudiants ? A Cheikh Anta Diop, où l’on a connu des jours terribles en février dernier, journées qui ont culminé avec le décès tragique du jeune Abdoulaye Ba, les étudiants n’ont pu faire plier les autorités dans le sens de leur verser enfin leur bourse d’études. Les amicales d’étudiants, qui n’avaient jamais caché leur sympathie pour Ousmane Sonko et son parti, ont subi un coup que ni Abdoulaye Wade ni Macky Sall, au cours de leurs 24 années de pouvoir, n’avaient jamais imaginé leur faire subir.
Nous ne parlons pas ici, pour le moment, du renchérissement du coût de la vie pour le Sénégalais moyen. Alors que le gouvernement a voulu faire gober la couleuvre d’une certaine diminution de certaines denrées de première nécessité, le panier de la ménagère ne fait que s’alléger au fur et à mesure que passent les semaines. Même les légumes produits localement n’échappent pas à la loi des spéculateurs. Pour beaucoup d’analystes, la grande majorité de ces hausses de prix est due à la hausse des taxes que le gouvernement a imposée sur quasiment tout ce qui est imposable au Sénégal, en particulier les produits de consommation courante, ainsi que les opérations financières les plus familières pour le petit peuple, à savoir les transferts d’argent sur Mobile money.
Le discours officiel à l’heure actuelle tourne autour de la guerre impérialiste des Américains et leurs proxys israéliens contre le régime des mollahs iraniens, guerre qui a abouti à la fermeture par l’Iran du détroit d’Ormuz, par lequel transite le quart de la production mondiale des hydrocarbures, sans compter l’ammoniac et l’acide sulfurique qui permettent de produire, entre autres, des engrais nécessaires à l’agriculture. Cette situation a poussé plusieurs pays à envisager le pire pour ce qui concerne la production agricole.
Le gouvernement de Ousmane Sonko qui, l’année dernière, se vantait de pouvoir très bientôt être en mesure de réaliser l’autosuffisance énergétique du pays, n’a plus de vergogne à invoquer les troubles en Ukraine et dans le Golfe arabo-persique pour revenir sur la très relative baisse des prix des hydrocarbures à la pompe, qu’il avait accordée malgré lui il y a quelques mois.
On peut donc se demander ce que le Fmi pourrait exiger du Sénégal, que le régime n’a pas lui-même déjà fait subir à ses citoyens. Depuis 2024, les chiffres les plus brandis sont ceux de la fermeture des entreprises et de la mise au chômage de milliers d’employés. Si les statistiques officielles ne parlent que d’un peu plus de 2600 emplois perdus, les syndicats eux, donnent le nombre de 35 000 emplois perdus et d’une centaine d’entreprises ayant mis la clé sous le paillasson en moins de trois ans.
Pendant longtemps, par ses déclarations, le Premier ministre Ousmane Sonko donnait le sentiment d’un ouvrier qui bouchait le trou que ses collègues s’employaient à creuser. Cela, par le fait que souvent, chacune de ses sorties aboutissait à une réaction négative des partenaires bilatéraux et/ou multilatéraux, ainsi que des agences de notation. Ces dernières s’en sont données à cœur joie ces derniers mois en faisant régulièrement chuter la note souveraine du pays, quasiment à chaque critique de Ousmane Sonko sur la gouvernance mondiale. On pourrait penser que l’arrivée de Al Aminou Lô pourrait permettre d’inverser la donne et relancer enfin la machine économique.
Il faudrait cependant modérer fortement notre enthousiasme. Si l’on peut penser que l’ancien Directeur national de la Bceao a fortement marqué le plan Vision Sénégal 2050 pour que ce dernier ressemble sur beaucoup de points au Pse de Macky Sall, on ne peut pourtant pas lui prêter l’audace nécessaire à faire bouger les choses. Quelqu’un qui, pendant les années de Macky Sall, ne s’est jamais permis le moindre écart de langage contre la politique de l’ancien régime et qui, du jour au lendemain, n’hésite pas à dire, à la télé, que ledit régime Apr «nous a dribblé (sic !)» en leur présentant de faux chiffres de leur bilan économique, serait capable, une fois changé de régime, de sortir l’inimaginable en ce qui concerne ses actuels amis. Donc, bienvenue M. Lô, mais on ne baisse pas la garde !
Par Mohamed GUEYE / mgueye@lequotidien.sn
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