La fête des autres

Je n’aime pas les fêtes, notamment celle de la Tabaski. C’est un moment très douloureux pour moi, qui suscite de la tristesse. De la honte sociale. Ma mère le sait. Hier, elle me l’a rappelé : «J’espère que cette année tu vas passer une bonne fête. Tu n’as jamais aimé les fêtes. Tu es vraiment bizarre.» Elle connaît déjà ma réponse : «Comme d’habitude, maman, je resterai dans ma chambre. Tu le sais déjà.» Ma réponse l’a tout de même chagrinée contre toute espérance.
On ne peut pas échapper à son passé. Le milieu auquel on appartient façonne les subjectivités, le rapport à soi et au monde. Je ne vis plus dans mon village depuis quelques années : je ne peux plus y vivre. Entre ce milieu rustique et moi, existe un fossé abyssal : je ne peux pas tolérer la violence des normes sociales, notamment celles de la masculinité ; dans ce milieu, qui vient tout juste de se réconcilier avec la République grâce au Président Macky Sall, on ne peut pas échapper au destin auquel on est destiné dès la naissance : trimer comme un obsédé pour survivre, gagner une bagatelle chaque jour, avoir une femme et des enfants conformément aux valeurs masculinistes des classes populaires, mourir jeune (il n’y a pas de fatalité en matière d’espérance de vie : la destruction des services publics, notamment la santé, s’attaque directement à la vie des gueux). Je ne suis pas prêt à faire ce retour, qui oblige à repenser le parcours accompli, et à s’interroger sur la signification de la distance instaurée.
En dépit de cette distance instaurée que j’essaie de maintenir par tous les moyens, les lois et déterminismes de ma bourgade natale me collent à la peau. J’ai entamé un travail de rééducation (celui que l’on doit faire quand on change de milieu pour ne pas subir la violence des normes sociales) depuis quelques années, par le truchement de la culture légitime, à savoir les livres, le cinéma… pour avoir une nouvelle subjectivité. Mais, de fait, ce travail est incomplet.
La fête de la Tabaski vient toujours me rappeler cette fatalité en resuscitant au tréfonds de ma subjectivité, ce sentiment complexe et désagréable qu’est la honte. Laquelle est un entrelacs d’affects dont il est difficile de dénouer et de desserrer la trame. Dans notre pays, les fêtes sont des compétitions sociales au cours desquelles les crève-la-faim subissent davantage la violence que secrète l’indigence. Au détour de plaisanteries ou, il faut bien le dire, de moqueries, les gagnants rappellent aux perdants la situation inextricable dans laquelle ils vivent. Même l’amitié ne peut pas résister à la violence de classe. Un jour, une amie, une vraie amie, est venue demander à ma mère : «Où est votre bélier ?» Et ma mère était tétanisée.
J’ai vécu vingt interminables années avec mon père. C’était un tyran domestique dont je garde de très mauvais souvenirs. Dans Retour à Reims, Didier Eribon dit que son père a été victime de traumatismes qui lui ont valu une «semi-folie». On peut lire ceci à la page 35 : «Je suis certain que mon père portait en lui le poids d’une histoire écrasante qui ne pouvait que produire des dégâts psychiques profonds chez ceux qui l’ont vécue. La vie de mon père, sa personnalité, sa subjectivité furent déterminées par une double inscription dans un lieu et dans un temps dont la dureté et les contraintes se démultiplièrent en se combinant […]. La semi-folie de mon père et l’incapacité relationnelle qui en était la conséquence n’avaient, en dernier ressort, rien de psychologique, au sens d’un trait de caractère individuel : elles étaient l’effet de cet être-au-monde si précisément situé.» Ma mère m’a dit -je n’ai jamais eu une discussion sérieuse avec mon père, puisque, entre lui et moi, il n’y avait que mépris et violence- que la Justice a détruit sa vie en le condamnant injustement. Il était immensément riche et son commerce était florissant. Des ennemis jaloux décidèrent de se liguer contre lui. S’ensuivit un long séjour carcéral qui le ruina complétement. Peut-être que cette souffrance -le changement de classe sociale avec ses conséquences : perte de considération, de respect, de dignité- a-t-elle détruit sa vie.
Mais comme le dit l’auteur de La Chambre de Giovanni, James Baldwin, dans le texte sur son père, je préfère la haine à cette hypothèse. Car la haine est un sentiment beaucoup plus confortable : elle empêche de se poser des questions désagréables, de tâcher de comprendre les déterminismes. De se mettre à la place de celui que l’on juge.
Mon père a vécu dans le ressentiment, dans la haine envers la République et sa Justice. Les fêtes lui rappelaient la classe sociale à laquelle il appartenait désormais. De ce fait, il ne les célébrait plus. Il avait honte. Il vivait monacalement.
Ma mère n’avait pas le droit -avait-elle d’ailleurs les moyens ?- de chercher un bélier. Car mon père considérait cela comme un affront. Un obstacle à sa petite vengeance, à son égoïsme. On faisait donc le mort. Mais on ne peut pas échapper à la violence du monde social. Dans notre village, il y a un boucher qui, accompagné de quelques jeunes, sillonne les quartiers pour étêter les béliers. Ma mère l’attendait toujours devant notre maison pour lui annoncer la mauvaise nouvelle : pas de Tabaski chez nous. Et l’idiot du village, goguenard, continuait son chemin.
Quelques voisins prenaient le soin de nous envoyer des quartiers de leurs moutons. J’étais heureux avec mes sœurs. Ma mère aussi feignait d’être guillerette. Mon père, de son côté, était on ne peut plus malheureux et haineux. Il boycottait toujours le repas.
La fête de la Tabaski signifie pour moi la honte sociale. Celle que l’on ressent du fait de l’indigence et du regard des autres. Depuis la mort de mon père, ma mère et mes sœurs tâchent de rattraper le temps perdu, de se réconcilier avec la fête, avec les fêtes. Mais, pour ma part, je revois la «semi-folie» de mon père avec sa violence et son message politique.



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