Rarement une juridiction aura concentré autant d’attentes, de chiffres spectaculaires et de controverses en si peu de temps. Au Sénégal, le Pool judiciaire financier (Pjf) s’est imposé au cœur du débat public comme le visage d’une Justice plus offensive contre la corruption, le blanchiment de capitaux et les crimes économiques. Mais derrière l’ampleur des saisies et la multiplication des dossiers, une question s’impose déjà : assiste-t-on à l’affirmation d’une Justice plus efficace, ou à l’ouverture d’un chantier institutionnel dont la crédibilité reste encore à éprouver ?
En effet, conçu pour traquer les circuits de la corruption, du blanchiment et des détournements de deniers publics, le Pjf avance des chiffres qui frappent l’opinion : plus d’un millier d’arrestations, des centaines de dossiers instruits, des milliards de francs Cfa saisis ou consignés, des immeubles, des véhicules et des titres fonciers placés sous-main de Justice. D’après un dossier publié le 20 mai 2026 par le journal L’Observateur, cette juridiction spécialisée met en avant des résultats particulièrement marquants sur les plans opérationnel et patrimonial. Créé par la loi du 2 août 2023 et installé officiellement en septembre 2024 en remplacement de la Crei (Cour de répression de l’enrichissement illicite), le Pjf aurait déjà enregistré 1090 arrestations et pris en charge près de 600 dossiers transmis aux cabinets d’instruction en moins de deux ans.
Le Pjf s’appuie sur les rapports des principaux organes de contrôle de l’Etat : 55 de la Centif, 9 de l’Ofnac, 9 de l’Inspection générale d’Etat, ainsi que des éléments de la Cour des comptes. Les saisies et consignations en numéraire dépasseraient 35 milliards de francs Cfa, auxquels s’ajouteraient 3, 9 milliards en cautionnements en nature dont plusieurs immeubles. Le Pjf a aussi placé sous-main de Justice 115 véhicules et une vingtaine de titres fonciers couvrant plus de 200 hectares. Les saisies conservatoires portent aussi sur des appartements, des parcelles et, dans des dossiers d’émigration clandestine, des pirogues et moteurs hors-bord.
Message politique
A première vue, le tableau est celui d’une Justice qui passe à l’offensive. Dans un pays où la demande de reddition des comptes est ancienne, où l’impunité des élites a longtemps nourri la défiance envers les institutions, ces résultats donnent le sentiment d’un tournant. Le message politique est clair : désormais, les infractions économiques et financières ne bénéficieraient plus de la même tolérance, ni des mêmes lenteurs.
Mais derrière l’effet de puissance, une autre lecture s’impose. Car en matière judiciaire, les chiffres impressionnent, sans toujours suffire à convaincre.
Le premier élément de débat tient à la nature même du bilan présenté. Lorsqu’une juridiction met en avant plusieurs dizaines de milliards de francs Cfa saisis «à titre conservatoire», il faut rappeler un principe élémentaire et essentiel : une mesure conservatoire n’est pas un jugement. Elle vise à empêcher la disparition d’avoirs soupçonnés d’être liés à une infraction, dans l’attente d’une décision de Justice. En d’autres termes, ces montants ne sont pas encore la preuve d’une culpabilité établie, encore moins celle d’un recouvrement définitif au profit de l’Etat.
C’est tout le paradoxe du moment. Le Pjf produit déjà une image de fermeté, mais son véritable bilan judiciaire reste, lui, suspendu aux procès à venir. Une institution spécialisée peut multiplier les enquêtes, les placements sous mandat de dépôt ou sous contrôle judiciaire assortis d’un bracelet électronique, les saisies et les inculpations. Mais elle ne sera pleinement jugée que sur sa capacité à faire aboutir les dossiers dans des conditions conformes aux exigences du Droit, particulièrement dans le respect de la présomption d’innocence.
Et c’est là qu’apparaît une seconde interrogation, plus structurelle. Environ 600 dossiers auraient déjà été transmis aux cabinets d’instruction. Or, la question des moyens humains devient inévitable. Combien de temps faudra-t-il pour juger un tel volume d’affaires ? Les effectifs actuels de la Chambre de jugement financière sont-ils réellement dimensionnés pour absorber une telle charge ? Même interrogation pour la Chambre des appels, appelée à connaître des recours dans les dossiers les plus sensibles et les plus complexes.
Dans les juridictions financières, la difficulté ne tient pas seulement au nombre de dossiers, mais à leur nature. Les affaires de corruption, de fraude, de blanchiment ou de détournement mobilisent souvent des expertises longues : traçabilité des flux financiers, montages juridiques, opérations bancaires, contrats publics, prête-noms, sociétés écrans. Une justice financière efficace suppose du temps, des magistrats spécialisés, des enquêteurs aguerris, des greffes renforcés et une logistique adaptée. Sans cela, le risque est connu : l’accumulation et les longues détentions pour les personnes inculpées et placées sous mandat de dépôt.
A force de vouloir frapper vite et fort, et surtout à force de vouloir satisfaire une meute de partisans plus assoiffés de vengeance qu’animés d’un souci de reddition des comptes, une institution comme le Pjf peut se retrouver confrontée à un engorgement durable. Le danger n’est pas seulement celui des retards. C’est aussi celui d’un décalage grandissant entre la communication sur les dossiers ouverts et la réalité des décisions rendues. Or, dans un Etat de Droit, le jugement importe plus que l’annonce, et la solidité des procédures davantage que l’ampleur des effets d’affichage. En effet, le citoyen sénégalais a eu cette perception sur le scepticisme du Pjf avec le «vrai-faux» communiqué concernant le cas Farba Ngom, qui avait littéralement bafoué la présomption d’innocence du maire des Agnam.
Régularité de certaines désignations
Le débat ne s’arrête pas là. Car autour du Pjf, une contestation plus politique et plus juridique s’est installée : celle de la régularité de certaines désignations de magistrats, notamment au sein de la Chambre des appels financière. Sur ce terrain, les critiques soutiennent que les modalités de désignation auraient pu s’écarter de la procédure prévue par les textes. La controverse porte aussi sur les conditions dans lesquelles les membres du Pjf ont été désignés après l’abrogation, le 3 avril 2024, du décret du 29 mars 2024 pris par Macky Sall. Des critiques estiment que la procédure retenue lors du Conseil supérieur de la Magistrature du 9 août 2024 soulève des questions de conformité juridique. D’autres, au contraire, estiment que les nominations intervenues relèvent du fonctionnement normal des institutions.
A ce stade, une chose est certaine : cette controverse existe, et elle pèsera sur la perception publique de la juridiction. Dans des affaires aussi sensibles, l’enjeu ne se limite pas à la légalité formelle. Il touche à la crédibilité même de la Justice. Une institution créée pour moraliser la vie publique ne peut durablement prospérer sous le soupçon d’irrégularité ou d’instrumentalisation. Même lorsque ce soupçon n’est pas juridiquement établi, il fragilise l’autorité des décisions à venir. Surtout si on voit parmi les membres de cette institution, des magistrats qui, comme Yakham Keïta, ont, par le passé, ouvertement soutenu Pastef sur Facebook.
C’est pourquoi le vrai test du Pjf ne sera pas seulement statistique. Il sera institutionnel. La juridiction devra démontrer qu’elle peut instruire vite sans expédier, juger fermement sans précipitation, et surtout convaincre au-delà des clivages politiques. Car une justice financière ne gagne pas sa légitimité à la seule force des saisies ou des arrestations. Elle la gagne par la qualité de ses enquêtes, la régularité de ses procédures, la motivation de ses décisions et leur résistance devant les juridictions d’appel.
En ce sens, le Pjf se trouve au cœur d’une tension classique mais décisive : répondre à l’exigence populaire de résultats rapides tout en respectant le temps long de la Justice. Le pouvoir peut vouloir des signes visibles d’autorité. L’opinion peut vouloir des comptes immédiats. Mais la Justice, elle, ne peut se réduire à une démonstration de force ou à faire dans le spectaculaire et le sensationnel. Lorsqu’elle s’attaque à la délinquance économique et financière, elle doit être à la fois efficace, rigoureuse et incontestable.
Pour l’instant, le Pjf peut faire valoir une montée en puissance réelle. Les dossiers se multiplient. Les organes de contrôle de l’Etat alimentent la machine judiciaire. Les saisies traduisent une volonté d’empêcher la dissipation des avoirs. Le signal envoyé est puissant, et politiquement lisible. Mais il serait prématuré d’y voir un succès pleinement établi.
Car un bilan sérieux du Pool judiciaire financier ne pourra être tiré qu’à l’épreuve des jugements. Combien de procédures aboutiront ? Combien de décisions seront confirmées en appel ? Combien d’avoirs seront effectivement recouvrés ? Combien de dossiers résisteront aux nullités de procédure et aux contestations sur la composition des juridictions ? Et surtout, combien permettront d’installer durablement l’idée que la Justice financière au Sénégal sert la loi avant de servir une séquence politique ?
Critiques sévères de Gros calibre
Au fond, le Pjf joue aujourd’hui sa réputation sur deux fronts à la fois. Le premier est celui de l’efficacité : montrer que les crimes économiques ne resteront plus impunis. Le second, plus décisif encore, est celui de la crédibilité : convaincre que cette lutte se mène dans le strict respect des règles de Droit. Entre les deux, la marge est étroite. Et c’est de cet équilibre que dépendra, bien plus que des chiffres annoncés, le véritable bilan de l’institution.
A l’Assemblée nationale ce vendredi 22 mai 2026, la ministre de la Justice, Yassine Fall, a sévèrement critiqué le Pjf et annoncé une réforme déjà validée par le président de la République. Malgré l’ambition de Bassirou Diomaye Faye pour une justice économique efficace, les résultats du Pjf restent, selon elle, «en-deçà des attentes légitimes du Peuple sénégalais». Depuis 2024, aucune affaire de détournement de deniers publics ni de blanchiment n’a été jugée ; seules des infractions de droit commun, sans lien avec sa mission principale, ont abouti. Ces retards ont parfois entraîné la remise en liberté de mis en cause, au détriment des victimes et de la crédibilité de l’institution. La ministre a aussi dénoncé la diffusion, dans la presse, de statistiques internes non encore transmises au ministère, appelant à des éclaircissements.
Par Bachir FOFANA
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