La fée électricité

Notre monde chaotique vit au rythme de la Coupe du monde de football depuis quelques jours. Cette année, nous avons droit à une édition particulière. Les Etats-Unis de Trump (qui organisent la compétition avec le Mexique et le Canada, des voisins avec lesquels ils ne sont pas en bons termes) ont saisi l’occasion rêvée pour multiplier leurs ennemis, pour renforcer leur illégitimité morale, bref, pour montrer au monde que l’Amérique n’a pas l’ambition de devenir un «suzerain global». L’Administration Trump a décidé de mettre en place des règles injustes -xénophobie, autarcie, peur de l’Autre, etc.- auxquelles tout le monde doit se plier. Y compris la Fifa. Les considérations politiques de l’ogre américain veulent prendre le pas sur le jeu, ce qui n’est pas une sinécure : la magie du football peut résister aux «politiques de l’inimitié» de notre époque.
J’ai une très grande passion pour le football (même si, je dois le dire, cette passion est en train de s’assagir pour on ne sait quelles raisons : je ne peux plus rester une journée entière à regarder des matchs ou à chercher des informations sur des joueurs). De fait, il y a une profonde culture du football dans les classes populaires. Pour les jeunes issus de ces milieux précaires, ce sport est l’unique moyen de réussir leur vie, puisque l’école et la culture sont des privilèges auxquels ils n’ont pas accès. Par-delà les déterminismes et «verdicts sociaux» qui conduisent à l’exclusion scolaire, aux professions létales, au banditisme, à la prison ou à une mort engendrée par la violence policière, il y a cet habitus consistant à s’auto-exclure pour espérer réussir dans le football ou, pour tropicaliser l’analyse, dans la lutte. Pour s’en convaincre, il suffit juste de voir les classes sociales auxquelles appartiennent les grands footballeurs : ce sont des jeunes issus des milieux défavorisés, qui ont réussi à faire une «rupture de classe» grâce au football.
J’ai vécu dans ce qu’on appelle, non sans connotation péjorative, les classes populaires. Mais, contrairement à mes camarades qui se considéraient déjà comme des footballeurs professionnels, et qui, cela va de soi, n’ont pas réussi, je n’ai jamais eu ce rêve. Et heureusement, puisque c’est un rêve audacieux qui peut détruire des vies (l’on sait que l’univers du football a des réquisits que tout le monde ne peut pas respecter). Le football, pour moi, ce sont des souvenirs et un instrument avec lequel on arrive à comprendre certains événements de notre monde.
Des souvenirs. Dans mon village, la passion pour le football conduisait les ruraux à trouver tous les moyens pour regarder les matchs de la Coupe du monde, puisque l’électricité était un privilège auquel ils n’avaient pas accès. En dépit des promesses des politiciens depuis plusieurs décennies, la nuit restait toujours un labyrinthe. En 2016, apparurent les premières rumeurs que quelques voix répandaient dans le village : «L’électricité n’est qu’une question de temps maintenant. Tout est déjà en place. Le gouvernement a décidé de passer à l’action. Remercions Dieu. Dieu a entendu nos prières. Remercions aussi Macky.» On y croyait malgré toutes les promesses non tenues.
Mais, au bout de quelques mois d’attente, le doute empoisonna nos esprits : cette promesse est identique à celles qui l’ont précédée. On en parlait avec beaucoup de rage. Les gens disaient que l’électricité n’est pas pour eux, c’est pour les autres, à savoir les citadins. Cette expérience me permet d’imaginer la colère qui anime certains ruraux lorsqu’ils apprennent que leurs villages vont vivre encore dans la pénombre à cause du scandale Aser : l’argent qui devait leur permettre de goûter enfin de l’électricité est dans les ténèbres. Pour celles et ceux qui considèrent l’électricité comme une évidence, ou qui ont vécu dans des lieux où l’électricité est si naturelle au point que sa présence n’est même pas remarquée, cette affaire n’est qu’un scandale parmi tant d’autres ; pour les villageois qui vivent dans le noir, en revanche, c’est une nouvelle promesse que les pouvoirs publics n’ont pas tenue ; c’est surtout un symbole du fossé abyssal qui ne cesse de se creuser entre eux et la République.
Or donc, la Coupe du monde nous rappelait à quel point il est difficile de vivre dans l’obscurité. Elle me rappelle aussi la joie indescriptible des miens quand, en 2018, les premières lampes électriques s’allumèrent. La Coupe du monde en Russie était à quelques encablures. Et nous étions heureux d’avoir enfin le privilège de regarder les matchs sans parcourir des kilomètres : la compétition se jouait «chez nous».
Nous étions émerveillés comme cet enfant dont parle le Président Macky Sall dans L’Afrique au cœur. Il raconte cette anecdote émouvante : «Il [le quotidien d’un chef d’Etat] est heureusement ponctué parfois de moments lumineux comme celui que j’ai vécu en mai 2021 dans le village de Tomboronkoto dans le département de Kédougou au Sud-est du Sénégal. Ce moment, un des plus intenses que j’ai connus, m’a été offert non par une cérémonie, une fête ou la réussite d’une négociation difficile, mais par un enfant. Il se tenait près de moi avec ses camarades au milieu du village. Je m’étais rendu à Tomboronkoto dans le cadre des conseils présidentiels de développement où j’avais réuni membres du gouvernement, élus locaux et représentants de la population pour faire le point sur les investissements engagés dans la région. En fin de journée, j’avais tenu à assister à la mise en service du réseau électrique dans ce village situé dans une des régions les plus reculées du pays. La nuit tombait, l’obscurité gagnait la place où nous nous étions rassemblés ; soudain la lumière électrique jaillit et inonda le village. L’enfant poussa un cri de surprise, il leva son visage vers moi et son regard ébloui, son sourire émerveillé furent la plus belle de mes récompenses de président de la République. Jamais je n’oublierai son explosion de joie et celle des habitants quand ils découvrirent que l’électricité dont ils rêvaient, luxe qui ne devrait pas en être un, était venue jusqu’à eux. Cette joie suffisait, plus qu’un discours, à couronner de succès la réalisation d’une de mes promesses électorales, l’accès universel à l’électricité […]. Comme des dizaines de milliers d’autres, dans le pays profond et réel, les habitants de Tomboronkoto vivaient depuis des siècles dans l’obscurité dès la nuit tombée, ils entrèrent d’un coup, ce soir-là, dans la modernité.» Les miens aussi entrèrent, ce soir de février 2018, dans la modernité, dans la Coupe du monde. Et tous les ruraux de notre pays ont droit à cette extase.
Par Baba DIENG



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