Le Sénégal face au miroir de Weimar

Il existe, dans l’histoire politique, une leçon que les démocraties n’apprennent jamais assez vite : les dictatures ne naissent presque jamais d’un coup d’Etat brutal. Elles naissent, le plus souvent, d’une succession de réformes légales, adoptées en toute légalité, par des hommes arrivés au pouvoir par les urnes.
Adolf Hitler n’a pas pris le pouvoir par la force en 1933. Il a été nommé Chancelier (c’est-à-dire Premier ministre) par le Président Hindenburg, dans le respect scrupuleux de la Constitution de Weimar. Ce qui a suivi -l’incendie du Reichstag, le décret sur les pouvoirs d’urgence, la loi des pleins pouvoirs du 23 mars 1933- fut voté, débattu, adopté. Légalement. La République de Weimar ne fut pas assassinée. Elle se suicida à petite dose homéopathique, instrument par instrument, article par article, séquence après séquence.
Ce rappel historique n’est pas une accusation. C’est un prisme.
L’Assemblée nationale du Sénégal a entamé l’examen d’un projet de révision de la Constitution visant à renforcer les pouvoirs du Parlement et du Premier ministre. Portée par le parti Pastef dirigé par Ousmane Sonko, devenu président de l’Assemblée nationale, cette réforme intervient dans un contexte de tensions politiques entre l’ex chef du gouvernement et le Président Bassirou Diomaye Faye.
Cette réforme constitutionnelle via voie parlementaire survient après la rupture entre le Président Faye et son ancien Premier ministre Sonko, limogé de la Primature le 22 mai 2026.
Sur le fond, le texte prévoit un nouveau partage des responsabilités entre l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire, notamment la définition de la poli-tique de la Nation «en concertation avec le Premier ministre», un chef de gouvernement qui pourra désormais «nommer aux emplois civils», et un renforcement des prérogatives de l’Assemblée nationale avec un «pouvoir d’enquête» élargi. En apparence, rien que de très raisonnable. Rééquilibrer les pouvoirs entre les institutions, les moderniser, renforcer le Parlement. Voilà des objectifs qui sonnent comme de la bonne gouvernance. Le Président Bassirou Diomaye Faye lui-même avait annoncé ces réformes comme la matérialisation de «consensus issus de deux dialogues nationaux inclusifs» tenus en 2024 et 2025.
Mais c’est précisément là que le bât blesse.

La méthode, révélatrice autant que le contenu
En politique, les constitutions ne se réforment jamais dans le vide. Le moment choisi pour modifier les règles fondamentales d’un Etat est souvent aussi révélateur que le contenu même des textes. La question que tout citoyen lucide doit se poser n’est pas que change-t-on, mais qui en profite, quand et comment.
Sur le qui : un avant-projet de réforme constitutionnelle pourrait étendre l’influence du Premier ministre Ousmane Sonko -ou plutôt, désormais, du président de l’Assemblée nationale qu’il est devenu. Un homme qui cumule la présidence du parti majoritaire et la présidence de l’institution qui vote les lois, et qui pousse une réforme renforçant précisément ces institutions. La coïncidence est troublante.
Sur le comment : l’opposition et la Société civile réclament un référendum, estimant que modifier les règles fondamentales, la nature même du régime politique, donc du jeu démocratique, ne peut se faire sans consulter directement le Peuple souverain. Le mouvement citoyen «Aar sunu Constitution» a lancé une pétition le 24 juin 2026, exigeant la tenue d’un référendum pour une révision constitutionnelle «inclusive et souveraine». Passer par la voie parlementaire, avec une majorité mécanique, c’est légal. Mais c’est courtcircuiter la souveraineté populaire sur sa propre loi fondamentale.
D’ailleurs, le ministre de la Justice, Me Moussa Sarr, lors du passage de la proposition de loi en Commission des lois de l’Assemblée nationale, a défendu les quatre amendements proposés par le gouvernement. Tout en saluant la qualité des travaux de la commission et l’engagement des députés, le Garde des sceaux a rappelé que toute réforme constitutionnelle majeure exige une réflexion approfondie et une large concertation nationale. Selon l’avocat, la Constitution constitue le socle du pacte républicain. De ce fait, toute modification substantielle doit donc associer les Forces vives de la Nation, notamment l’opposition et la Société civile.
Le ministre a également souligné qu’aucune révision constitutionnelle majeure n’a été menée au Sénégal depuis 1992 sans consultations ni dialogue préalable, une tradition qui a renforcé la stabilité institutionnelle et la légitimité des réformes. C’est au nom de cette tradition démocratique que le gouvernement a exprimé son désaccord avec la démarche retenue, estimant que les changements envisagés, par leur portée institutionnelle, appel-lent des échanges plus larges et inclusifs. Il faut souligner que tous les amendements du gouverne-ment ont été rejetés par les députés de Pastef.

Le parallèle weimarien : jusqu’où va-t-il ?
La République de Weimar offre plusieurs leçons applicables à toute démocratie sous tension. Particulièrement pour le Sénégal.
Première leçon : la légalité n’est pas la légitimité. Hitler n’a violé aucune loi en accédant au pouvoir. Mais la légalité de sa nomination ne lui conférait pas la légitimité de détruire la République. De même, qu’une réforme constitutionnelle soit adoptée par voie parlementaire ne signifie pas qu’elle soit démocratiquement légitime si elle concentre le pouvoir au profit de ceux qui la votent.
Deuxième leçon : les garde-fous tombent un par un sous le regard complice de tous. Ce n’est pas une seule loi qui a tué Weimar, mais une accumulation. L’urgence, puis la délégation des pouvoirs, puis le contrôle de la presse, puis l’instrumentalisation de la Justice. Chaque étape, prise isolé-ment, semblait défendable. C’est l’ensemble qui était fatal. Au Sénégal, la réforme actuelle s’inscrit dans une séquence où se redessinent les équilibres au sein du pouvoir -après des tentatives de modifier les règles d’éligibilité de Sonko, des tensions sur le contrôle des ressources naturelles, et maintenant une révision des attributions institutionnelles.
Troisième leçon : les intentions déclarées ne sont pas les effets réels. Hitler se présentait comme le sauveur de l’Allemagne humiliée lors de la signature du Traité de Versailles en 1919, qui a officiellement mis fin à la Première Guerre mondiale entre l’Allemagne et les alliés. La rhétorique de la rupture et de la souveraineté retrouvée était sincèrement reçue par des millions d’Allemands. Pastef aussi porte un discours de rupture antico-loniale, de justice sociale et de souveraineté, de
«système» qu’il faut changer. Ce discours peut être sincère et servir de couverture à une recomposition du pouvoir en faveur d’un cercle restreint. Une patrimonialisation qui ne dit pas son nom. Un semblant de «lutte des classes» qui est en réalité une «lutte des places».
La comparaison a ses limites, et l’honnêteté intellectuelle l’exige.
Le Sénégal n’est pas l’Allemagne de 1933, et Ousmane Sonko ne saurait être une réincarnation de Adolph Hitler, même s’il en rêve secrètement. Sonko lui-même a rappelé que le dernier mot appartiendra soit aux députés réunissant une majorité qualifiée, soit directement au Peuple sénégalais par voie référendaire. Le Sénégal dispose d’une Société civile active, d’une presse libre, d’une tradition de résistance politique réel-le. La démocratie sénégalaise a survécu à des cri-ses graves, y compris la tentative de Macky Sall de reporter les élections en 2024, et elle a produit plusieurs alternances pacifiques. Tout ce qui avait manqué à l’Allemagne nazie.
De plus, parmi les mesures annoncées, figurent la création d’une nouvelle Cour constitutionnelle, un élargissement du droit des citoyens à contester la conformité des lois à la Constitution, ainsi que l’interdiction pour le président de la République de diriger un parti politique. Ces éléments vont, sur le papier, dans le sens d’un renforcement de l’Etat de Droit. Mais entre les annonces et les réel-les intentions…

La vigilance comme devoir civique
La leçon de Weimar n’est pas que le Sénégal va forcément basculer dans la dictature même si Pastef rêve d’un Etat sous son contrôle. Elle est qu’aucune démocratie n’est immunisée, et que les dérives commencent toujours par des réformes présentées comme nécessaires, salvatrices, urgentes et légales.
Comme l’observe l’analyste sénégalais Dr Cheikh Diallo, cette réforme doit être lue autant à travers son contenu qu’à travers le contexte politique dans lequel elle apparaît. Une Constitution ne se réforme pas entre anciens alliés devenus rivaux, à la faveur d’une majorité parlementaire acquise, sans que le Peuple ait son mot à dire directement. Sans que cela soulève des questions légitimes sur les véritables motivations des initiateurs du projet de modification qui touche au tiers des articles de la Charte fondamentale. En effet, sur les 103 articles de la Constitution, près de 40 feront l’objet de modification.
Le citoyen sénégalais n’a pas à choisir entre la naïveté et la paranoïa. Entre la peste et le choléra. Il a à exercer ce que les philosophes appellent la vigilance républicaine : approuver ce qui mérite d’être approuvé, questionner ce qui mérite d’être questionné, et ne jamais confondre la légalité d’un acte avec son innocuité démocratique. Le 23 juin 2011, le régime de Wade posait un acte légal de modification de la Constitution, mais les citoyens avaient perçu l’odieuse motivation qui s’y cachait et a dit non.
C’est précisément ce que les Allemands de 1933 ont cessé de faire. Et le Sénégal sait ce qu’il ne doit pas faire face à cette tentative hitlérienne que tentent Pastef et Ousmane Sonko.
Par Bachir FOFANA



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