Le 29 juin 2026 s’inscrira durablement dans notre mémoire collective comme l’une des journées les plus funestes de notre histoire politique contemporaine. Ce jour-là, 129 députés de la majorité ont approuvé la révision de la Constitution, l’opposition ayant choisi de boycotter la séance. Cette révision a servi les ambitions d’un seul homme, sacrifiant l’intérêt général ainsi que la consolidation des institutions de la République sur l’autel du calcul politique, de l’opportunisme et d’une volonté de pouvoir dont les conséquences pourraient être profondes, durables et irréversibles.
Mais au-delà de l’acte politique lui-même, c’est un basculement institutionnel inquiétant qui s’opère sous nos yeux. En remodelant l’architecture constitutionnelle au gré d’intérêts circonstanciels et strictement personnels, le pouvoir engage notre pays sur une pente dangereuse, remettant en cause des décennies d’efforts consacrés à la construction d’un Etat stable, équilibré et capable d’assurer la continuité républicaine.
Cette réforme nous renvoie, avec une troublante familiarité, aux errements de la Quatrième République française dont l’histoire a précisément démontré les impasses structurelles : instabilité gouvernementale chronique, fragilité constante de l’Exécutif, incapacité à inscrire l’action publique dans la durée et paralysie répétée de l’Etat.
L’histoire institutionnelle française nous rappelle pourtant une leçon essentielle. Entre 1946 et 1958, la Quatrième République fut marquée par une succession presque permanente de gouvernements incapables d’exercer durablement l’autorité, prisonniers d’un déséquilibre profond entre les logiques partisanes et l’efficacité de l’Exécutif. C’est précisément pour conjurer ce chaos qu’est née la Cinquième République.
En choisissant aujourd’hui d’affaiblir nos institutions au profit d’arrangements politiques immédiats, nous prenons le risque tragique de reproduire des erreurs que l’histoire a pourtant déjà condamnées. Nous installons progressivement l’instabilité au cœur même de notre édifice politique. Comme l’écrivait Paul Ricœur : «Le symbole donne à penser.» Encore faut-il savoir entendre ce que l’histoire tente de nous dire.
Cette date restera également marquée par un autre fait d’une gravité extrême : la violence inacceptable exercée par les Forces de l’ordre contre des citoyens dont le seul tort consistait à exprimer pacifiquement leur opposition à cette révision constitutionnelle.
Des femmes et des hommes qui n’avaient pour seules armes que leurs convictions, leurs voix et leur attachement aux principes démocratiques ont fait face à une répression brutale, révélatrice d’un pouvoir qui semble désormais considérer toute contestation comme une menace qu’il conviendrait d’écraser, plutôt que comme une expression légitime du pluralisme démocratique.
Or, cette violence n’a rien d’anecdotique. Elle traduit une mutation profondément inquiétante du rapport qu’entretient le pouvoir avec l’idée même de démocratie. Dans toute démocratie véritable, la contestation constitue un élément normal, sain et nécessaire du débat public. Lorsqu’un pouvoir en vient à percevoir une opposition appartenant à l’arc républicain non plus comme une composante normale du débat démocratique mais comme un adversaire à neutraliser physiquement, cela révèle invariablement une dégradation inquiétante de la culture républicaine et une dérive préoccupante du rapport au pluralisme.
C’est un jour profondément triste pour notre pays. Un pays longtemps cité, sur le continent africain, comme un exemple de stabilité institutionnelle et de maturité démocratique malgré les soubresauts qui ont ponctué son histoire. Ce qui faisait autrefois notre singularité et notre fierté collective semble aujourd’hui dangereusement vaciller.
Notre démocratie demeure encore largement procédurale. Elle aurait dû progressivement évoluer vers une démocratie substantielle, fondée sur des institutions solides, sur la culture du débat contradictoire et sur le respect absolu des libertés fondamentales. Or, nous assistons au mouvement inverse.
Là où une Nation politiquement mature consolide ses institutions, renforce ses contre-pouvoirs, protège les libertés publiques et élève progressivement la qualité du débat démocratique, nous semblons entrer dans une logique inverse : concentration croissante du pouvoir, affaiblissement institutionnel méthodique et banalisation progressive de pratiques de plus en plus autoritaires.
J’en profite d’ailleurs pour formuler ici une mise au point nécessaire. A toutes celles et tous ceux qui, pendant des années, ont soutenu le projet politique de Pastef par leurs écrits, leurs prises de parole, leurs interventions médiatiques, et qui feignent aujourd’hui de découvrir avec indignation les dérives profondément antidémocratiques de ce mouvement, j’adresse une remarque simple : vous devriez garder le silence.
Car vous avez longtemps choisi de ne pas voir ce qui était pourtant visible. Vous avez fermé les yeux lorsque certains de ces agitateurs appelaient publiquement l’Armée à intervenir dans le débat politique, allant jusqu’à souhaiter qu’elle s’empare du pouvoir, remettant frontalement en cause les principes les plus fondamentaux de l’ordre constitutionnel.
Vous êtes demeurés silencieux lorsqu’ils ont encouragé des logiques insurrectionnelles, légitimé la confrontation directe avec les institutions de la République et nourri délibérément un climat permanent de défiance envers l’Etat.
Vous n’avez rien dit lorsqu’une femme fut insultée de la manière la plus abjecte, réduite à une comparaison raciste, humiliante et profondément déshumanisante.
Vous avez détourné le regard lorsqu’ils ont sali la mémoire d’un magistrat, portant atteinte à l’honneur de celles et ceux qui incarnent pourtant l’Etat de Droit et l’indépendance de la Justice. Vous avez laissé passer sans réaction leurs menaces répétées contre des journalistes, contre celles et ceux dont la mission essentielle consiste à informer librement les citoyens, ainsi que contre les corps intermédiaires indispensables à l’équilibre démocratique.
Vous avez choisi de garder un silence assourdissant lorsque la figure de proue de cette dérive insurrectionnelle, prenant publiquement à partie un journaliste, s’est permis de l’accuser d’avoir tellement menti qu’il en serait devenu noir, très noir. Ces propos sont d’une violence symbolique et d’une gravité morale difficilement concevables dans une démocratie digne de ce nom. Vous êtes encore restés immobiles lorsqu’une députée enceinte fut violemment agressée au sein même de l’Hémicycle par des sauvageons, lieu pourtant censé incarner la dignité du débat républicain.
Vous avez observé sans protester l’installation progressive d’un discours fondé sur la brutalisation permanente du débat public, sur la stigmatisation systématique de toute voix dissidente et sur une conception du pouvoir où l’adversaire politique cesse d’être un contradicteur pour devenir un ennemi à abattre.
Et aujourd’hui, soudainement, vous semblez découvrir ce que beaucoup observaient déjà depuis longtemps. Pourtant, la vérité est implacable : les signes étaient présents depuis le commencement. Les marqueurs autoritaires étaient visibles.
Les réflexes antidémocratiques existaient déjà. La banalisation de la violence politique, le mépris affiché envers les institutions, la désignation permanente d’ennemis à combattre, la volonté assumée de fracturer la société en opposant continuellement des camps irréconciliables, la personnalisation excessive du pouvoir et l’affaiblissement méthodique des garde-fous institutionnels, tout cela existait déjà, au vu et au su de chacun. Rien n’a jamais été dissimulé.
Les signes annonciateurs d’une dérive grave étaient visibles, assumés, répétés, et parfois même revendiqués publiquement. Il ne s’agit donc pas aujourd’hui de jouer les surpris, ni de s’indigner tardivement lorsque les conséquences deviennent enfin impossibles à ignorer. Il s’agit d’avoir l’honnêteté intellectuelle d’assumer sa part de responsabilité lorsque, par complaisance, opportunisme, calcul personnel ou aveuglement idéologique, on a contribué directement ou indirectement à rendre possible ce que nous voyons aujourd’hui.
Car l’histoire politique nous enseigne une vérité immuable : les démocraties ne meurent presque jamais en un jour. Elles se délitent lentement. A travers des renoncements successifs. A travers des silences coupables. A travers des concessions répétées. A travers l’acceptation progressive de l’inacceptable.
L’histoire retiendra évidemment les actes de ceux qui ont agi. Mais elle retiendra tout autant le silence de ceux qui savaient et qui, malgré cela, ont choisi de détourner le regard. Et peut-être retiendra-t-elle surtout qu’à un moment décisif de notre histoire collective, certains ont préféré défendre un homme plutôt que protéger durablement les institutions qui garantissent pourtant la liberté de tous.
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