J’ai regardé notre match contre la Belgique dans une ambiance particulière : dans un café (cet espace d’expression de la misère sociale et de la masculinité, comme l’avait si bien décrit Bourdieu dans un de ses articles), entouré de Marocains qui supportent allègrement les Diables Rouges, j’ai vécu cette expérience traumatisante. Comme beaucoup de nos compatriotes, j’ai commencé à jubiler comme un obsédé quand l’équipe a marqué le deuxième but grâce à la technique et la vivacité de Ismaïla Sarr, oubliant que le football, c’est comme la vie : on peut tout perdre en quelques secondes du fait de certaines décisions irréfléchies. Je ne me souviens pas avoir ressenti une telle douleur après une défaite de nos Lions, tant le scénario du match est rocambolesque et cauchemardesque.
Comme on pouvait s’y attendre, cette désillusion a suscité de nombreuses réactions : nos compatriotes considèrent que le sélectionneur n’est pas à la hauteur de l’équipe et doit être éconduit illico ; la presse étrangère, notamment française, pense que cette déroute est le «plus grand fiasco de notre football» et qu’elle laissera des stigmates. Des stigmates, sans doute. Les vrais champions d’Afrique, ceux auxquels le football a donné la victoire sur le terrain en dépit des stratagèmes de la Caf et de la Fifa, n’ont pas été, hélas, à la hauteur de ce grand rendez-vous qu’est la Coupe du monde. Et leur échec est le fruit d’un travail de sape de notre football auquel nous assistons depuis l’arrivée de Abdoulaye Fall et ses soutiers.
Footballeurs professionnels et dirigeants amateurs
Un chroniqueur sportif a une phrase si juste : «Nous avons des footballeurs professionnels et des dirigeants amateurs.» Des dirigeants dont les privilèges prennent le pas sur le développement de notre football. Au bout d’une élection chaotique dont le résultat est contesté devant les juridictions, Abdoulaye Fall, qui ne connaît rien au football au point de déclarer avoir augmenté le prix des billets pour diminuer l’affluence des jeunes au stade, comme si ce sport n’est pas celui des milieux défavorisés, comme s’il faut être riche pour avoir le droit de regarder un match de football, a pris les rênes de la Fédération sénégalaise de football. Les problèmes qui ont émaillé la Can ont permis à la nouvelle équipe de masquer la gestion prébendière de notre football et d’avoir un bouc émissaire. Mais le glas de cette duplicité a été sonné par la Coupe du monde.
Il faut voir, dans les scandales qui ont accompagné notre Equipe nationale durant tout son séjour américain, une grande humiliation : celle d’une grande Nation de football incapable de se donner les moyens de faire une bonne Coupe du monde. C’est une honte absolue. Les travaux des journalistes nous ont permis d’avoir une idée sur les magouilles de la Fédération. Et, comme on pouvait s’y attendre, celle-ci a crié au complot et à la manipulation. Mais les faits sont on ne peut plus documentés : des joueurs professionnels, qui doivent jouer la plus grande compétition de football de notre monde, n’ont pas eu une restauration saine, celle qu’exige leur métier, au point de commander des casse-croûte ; la question des primes, que nous avons réglée depuis des décennies grâce à des années de travail, est redevenue un problème en quelques jours, comme par une heureuse coïncidence ; la Tanière est, de fait, un caravansérail en dépit du travail de Aliou Cissé : tout le monde y a accès. En un mot, cette Coupe du monde a montré l’amateurisme de notre Fédération. A ce jour, seul le Sénégal s’est montré assez ridicule dans sa manière d’aller jouer une telle compétition.
Par-delà donc cette défaite douloureuse (je ne trouve pas un mot capable de décrire avec exactitude la tragédie que nous avons vécue : comment peut-on perdre un match si facile et si évident ?), cette Coupe du monde a vu notre Equipe nationale perdre plusieurs de ses acquis majeurs en matière d’organisation et de professionnalisme. Sans doute y a-t-il des gens qui sont venus pour démolir des années de travail patient et méthodique. Le nouveau président de la Fédération est en train de saboter toute l’œuvre de Me Augustin Senghor. Et ce Mondial a aisément montré cette régression inimaginable : pour la première fois depuis des années, nos Lions n’ont pas été mis dans les conditions optimales pour faire de bonnes performances. De ce fait, nous devons enchâsser cette défaite dans une perspective beaucoup plus large : l’incompétence des membres de la Fédération justifie en grande partie nos résultats désastreux. Et infamants pour le champion d’Afrique.
Au sortir de la Can, la Fédération a eu l’occasion rêvée de ne pas faire un bilan : il fallait, disaient Abdoulaye Fall et ses lieutenants, prémunir notre trophée contre les assauts du Maroc et préparer l’équipe à éblouir le monde aux Etats-Unis. Pour cette Coupe du monde, en revanche, il n’y a pas de subterfuge : nos compatriotes ont le droit de savoir les raisons pour lesquelles leur équipe a été si médiocre et si méconnaissable du fait d’un environnement hostile. Un journaliste de la Tfm a révélé que des députés s’apprêteraient à enquêter sur l’odyssée de la Fédération. C’est une bonne nouvelle. Ces gens-là doivent rendre des comptes, puisqu’ils ont humilié notre pays et amoindri les chances de notre équipe. L’occasion est aussi propice pour assainir notre football de fond en comble, afin de faire de ce sport un levier de mieux-être.
Par Baba DIENG
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