«Quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre.» Ce proverbe résume assez bien ce qu’est devenu le Sénégal depuis quelques semaines : le théâtre d’un duel d’ego entre deux hommes qui, il y a deux ans à peine, incarnaient la promesse d’en finir avec ces mêmes ego et calculs politiciens. En 2024, les Sénégalais avaient porté au pouvoir un duo qui assurait précisément en finir avec les ambitions personnelles pour se mettre au service exclusif de l’intérêt général. Deux ans plus tard, c’est peu ou prou le spectacle inverse auquel on assiste, sous couvert de grands principes constitutionnels.
Il fut un temps, en effet pas si lointain, où le tandem Diomaye-Sonko incarnait l’espoir d’une rupture systémique. Aujourd’hui, le divorce est douloureusement consommé. La rupture du mois de mai, suivie du parachutage stratégique de Ousmane Sonko (l’opposition parle de «réfugié parlementaire») au Perchoir de l’Assemblée nationale, a transformé le sommet de l’Etat en un champ de bataille à ciel ouvert. L’adoption, au forceps, ce 29 juin 2026, de la révision constitutionnelle par une Assemblée dominée par Pastef en est l’illustration la plus cynique. Face à cette crise institutionnelle inédite, le citoyen sénégalais observe, impuissant, et se retrouve acculé à un choix tragique : celui de la peste ou du choléra. Du corona ou de l’Ebola. De la grippe aviaire ou de la vache folle. En somme, c’est le choix entre deux maux sur la même souffrance de la République.
Ce tandem partait de loin. De très loin même. Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko formaient, en mars 2024, l’un des attelages politiques les plus improbables et les plus scrutés du continent : l’un, discret haut fonctionnaire propulsé sur le devant de la scène après l’invalidation judiciaire du second ; l’autre, tribun charismatique, condamné et déclaré inéligible, contraint de faire campagne par procuration. Le costume présidentiel sur le premier, la réalité du pouvoir de conviction et de mobilisation de foules entre les mains du second.
La dyarchie était, dès l’origine, une construction fragile, tenue par la loyauté et la promesse d’un partage informel des rôles. Cette fragilité, longtemps contenue dans les équilibres internes du parti Pastef, a fini par se fissurer publiquement après la confirmation par la Cour suprême de la condamnation de Sonko par un rabat d’arrêt en août 2025. Dès cette date, les tensions s’accumulent et les divergences sont exprimées publiquement par Ousmane Sonko pendant que Diomaye tempère. Après plusieurs péripéties dont la reprise en main de la coalition présidentielle par le chef de l’Etat, Sonko annonce publiquement, en décembre 2025, sa candidature à la Présidentielle de 2029. Le message est alors sans ambiguïté : les deux hommes qui avaient bâti ensemble le projet de rupture de 2024 se retrouvent désormais concurrents directs pour la même fonction. Un fauteuil pour deux.
La rupture officielle intervient le 22 mai 2026 avec le limogeage de Sonko de la Primature. Le déclencheur immédiat se joue quelques heures plus tôt, lors d’une séance de Questions d’actualité à l’Assemblée nationale, où Sonko affirme publiquement ne pas être «un Premier ministre qui obéit aveuglément et qui acquiesce à tout», mais surtout ses déclarations sur les fonds politiques. Une déclaration lue comme une rupture ouverte de la solidarité gouvernementale. Pour un chef de l’Etat qui avait averti que sa confiance constituait la condition du maintien de Sonko à la Primature, la ligne rouge était franchie.
Une fois le pain primatoral ôté de sa bouche, Sonko, quatre jours seulement après son éviction, est élu président de l’Assemblée nationale, après que Pastef a boudé le nouveau gouvernement formé par Diomaye Faye autour du nouveau Premier ministre Al Aminou Lô. De la Primature au Perchoir : la chute n’en est pas vraiment une. C’est juste le contrôle d’une institution politiquement stratégique grâce à la majorité Pastef, et depuis laquelle il peut peser sur l’ensemble du processus législatif, y compris sur les règles mêmes qui encadrent la course à la Présidence de 2029.
C’est dans ce climat déjà électrique que survient la proposition de réforme constitutionnelle qui a occupé l’actualité ces dernières semaines. Portée par les députés Pastef, elle vise, sur le papier, à clarifier, voire rééquilibrer les pouvoirs entre l’Exécutif et le Parlement. Mais dans la réalité, le texte adopté le 29 juin (au terme d’une plénière marquée par des échanges houleux, des échauffourées et un boycott de l’opposition) renforce sensiblement les pouvoirs de l’Assemblée nationale et du Premier ministre, tout en restreignant de fait ceux du président de la République. Une redéfinition de l’architecture de notre système politique avec la modification d’une trentaine d’articles de la Constitution.
Reprendre la main par-dessus la tête
de Sonko
En effet, la lecture politique du texte ne laisse guère de place au doute. Aminata Touré de la Coalition Diomaye a dénoncé «un usage du Parlement destiné à affaiblir le chef de l’Etat». Elle estime que les dispositions proposées semblaient viser à limiter l’influence présidentielle en augmentant symétriquement celle du président de l’Assemblée nationale. Autrement dit : Sonko se taillerait, depuis son nouveau Perchoir, un costume institutionnel à sa mesure.
Le processus d’adoption a lui-même été le théâtre d’un affrontement institutionnel frontal. Réunis en Commission technique pendant près de huit heures, le gouvernement représenté par le ministre de la Justice, Me Moussa Sarr, a vu ses amendements rejetés en bloc par les députés de Pastef. La même chose s’est produite lors de la plénière du lundi 29 juin. Cette séquence est lue par plusieurs observateurs comme la démonstration d’une volonté de l’exécutif parlementaire de verrouiller sa propre réforme, quitte à marginaliser les propositions présidentielles. L’Exécutif a répliqué en exigeant le retrait de plusieurs dispositions jugées trop coûteuses au regard de l’article 82 de la Constitution, avant de rejeter à son tour une série d’amendements portés par la majorité.
Face à un texte qu’il ne peut ni bloquer ni réellement amender, le président de la République a choisi une autre voie : contourner le Parlement et soumettre la réforme à référendum, en vertu de l’article 103 de la Constitution, plutôt que de la promulguer directement. Une manière de reprendre la main en s’adressant, par-dessus la tête de Sonko, directement au Peuple souverain, quitte à transformer un débat technique en plébiscite personnel. Un pari risqué.
Sonko, sans surprise, s’y oppose fermement. Il a demandé au Président de simplement promulguer la loi adoptée par les députés, rejetant l’idée même d’un passage par les urnes sur ce texte.
Dans ce contexte de bataille pour la Présidentielle de 2029, chaque mouvement institutionnel des deux hommes prend une résonance particulière. Le limogeage de Sonko peut se lire comme une tentative de Diomaye Faye de s’émanciper politiquement avant l’échéance de 2029, en se construisant une majorité propre au sein de la Coalition Diomaye Président. L’élection de Sonko à l’Assemblée nationale puis la réforme constitutionnelle qui muscle les pouvoirs du Perchoir et de la Primature peuvent tout aussi bien se lire comme la construction méthodique, par l’ancien Premier ministre, d’un contre-pouvoir institutionnel suffisamment solide pour peser sur la Présidentielle à venir -qu’il y participe directement ou qu’il choisisse d’y adouber un dauphin tout en conservant, lui, les leviers réels du pouvoir.
Reste que pour l’opinion, épuisée par des mois de tensions institutionnelles répétées, l’explication la plus intuitive demeure la plus simple : deux hommes qui ont conquis le pouvoir ensemble, au nom de la rupture avec les pratiques de l’ancien régime, se disputent aujourd’hui les clés de la maison qu’ils ont bâtie en commun. Chacun étant convaincu, sans doute sincèrement, d’incarner mieux que l’autre l’héritage du 24 mars 2024. Le Peuple, lui, regarde ses institutions vaciller, son économie souffrir de l’incertitude et son calendrier politique se réduire à une seule question, obsédante : qui, de Diomaye ou de Sonko, tiendra encore debout en 2029 ?
La Constitution, un butin de guerre des ego
Pour comprendre l’ampleur de cette impasse, il est indispensable d’analyser les deux forces destructrices qui se font face, utilisant notre Loi fondamentale comme un simple outil de règlement de comptes politiques. Premièrement, le syndrome Diomaye (la peste de l’inertie et de l’isolement). Le président de la République se retrouve aujourd’hui bunkerisé, tentant désespérément de préserver les prérogatives d’un Exécutif qui se vide de son autorité. Son opposition aux amendements de la réforme dénote une Présidence sur la défensive. A force de vouloir exister par opposition à son ex-mentor, l’Exécutif navigue à vue, offrant le spectacle d’un pouvoir affaibli, incapable de rassembler au-delà de son cercle restreint. C’est le choix de la paralysie de l’Etat.
Deuxièmement, la brutale méthode Sonko (le choléra de l’hyper-parlementarisme armé). Depuis le Perchoir, Ousmane Sonko instrumentalise sa majorité écrasante pour tailler une Constitution sur mesure. La proposition de loi n°17/2026 n’est pas qu’un texte juridique, c’est une déclaration de guerre. Le soi-disant «rééquilibrage des pouvoirs» consistant à forcer le Président à définir la politique en concertation avec le Premier ministre et lui interdire de diriger un parti, n’est pas une avancée démocratique altruiste. C’est une arme de destruction massive visant à dépouiller la Présidence de sa substance. Faire passer un tel texte au rouleau compresseur, dans un climat de tension extrême ayant entraîné le boycott de l’opposition, relève d’une brutalité institutionnelle alarmante. C’est le choix du populisme institutionnalisé.
Ainsi, la Charte fondamentale est désacralisée. La Constitution n’est plus le socle de notre vivre-ensemble, mais un vulgaire butin de guerre des ego. Avec la menace d’un référendum ou d’un blocage de promulgation planant dans l’air, le texte fondamental est ballotté au gré des rancœurs personnelles. Pendant que ces deux figures tutélaires se déchirent pour le contrôle exclusif de l’appareil d’Etat, les véritables urgences sociales, économiques et sécuritaires de la Nation sont reléguées au second plan. Le quotidien des Sénégalais, lui, ne connaît ni amendement ni révision.
Sommes-nous condamnés à choisir entre l’enlisement d’une Présidence isolée (la peste) et l’ambition dévorante d’un chef de parti prêt à tordre les institutions à son avantage (le choléra) ? La révision constitutionnelle adoptée ce lundi ne guérira pas le Sénégal ; elle ne fait qu’entériner une fracture au sommet. Il est urgent que la Société civile et les authentiques Forces vives de la Nation s’érigent en bouclier pour proposer une troisième voie, avant que cette guerre d’ego ne finisse par emporter la République tout entière. Que personne n’oublie que même dans leur adversité, Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye. Et il en sera ainsi jusqu’en 2029.
Par Bachir FOFANA
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