Il y a des semaines où l’actualité économique dit plus que les communiqués officiels. Début juillet 2026, deux images se sont imposées en Afrique de l’Ouest. A Abidjan, la Côte d’Ivoire a réuni ses partenaires autour de son Plan national de développement 2026-2030 et obtenu une moisson spectaculaire d’engagements financiers. A Dakar, le Sénégal, lui, a vu sa réforme constitutionnelle controversée finir devant le Conseil constitutionnel, puis être invalidée pour non-respect des exigences de procédure.
Le contraste est cruel, mais il est instructif. A Abidjan, les partenaires techniques et financiers ont annoncé 80 milliards de dollars d’engagements, soit environ 47 820 milliards de francs Cfa, alors que la cible initiale était de 11 138, 2 milliards F Cfa. En une journée, la Côte d’Ivoire a obtenu plus de quatre fois ce qu’elle était venue chercher. Ce n’est pas seulement un chiffre. C’est un thermomètre de confiance.
Certes, ces montants ne sont pas encore des décaissements. Ils devront être transformés en projets, en infrastructures, en emplois, en services publics et en résultats visibles. Mais leur ampleur envoie déjà un signal fort : aux yeux des bailleurs, Abidjan présente aujourd’hui l’image d’un Etat lisible, prévisible, capable de tenir une trajectoire et de parler aux marchés dans une langue qu’ils comprennent.
A Dakar, la séquence est d’une autre nature. Le pays n’est pas en panne : la croissance a été portée par les hydrocarbures, le déficit budgétaire s’est resserré et le Fmi a reconnu les efforts de redressement engagés. Mais le Sénégal demeure prisonnier d’un mot qui colle désormais à ses comptes publics : crédibilité. Et cette crédibilité ne se restaure pas avec des slogans, encore moins avec des improvisations institutionnelles.
La réforme constitutionnelle sénégalaise aurait pu être un acte de refondation de notre commune volonté de vouloir vivre ensemble. Présentée comme l’aboutissement des Assises de la Justice de 2024 et du Dialogue national de 2025, elle ambitionnait de rééquilibrer les pouvoirs, de transformer le Conseil constitutionnel en Cour constitutionnelle, de renforcer les pouvoirs du Premier ministre et de l’Assemblée nationale, et d’interdire au président de la République de diriger un parti politique ou une coalition politique.
Sur le papier, le débat était légitime. Un régime présidentiel peut être questionné. L’hyper-présidentialisme sénégalais, souvent dénoncé depuis des années, mérite d’être encadré. La justice constitutionnelle peut être modernisée. Le Parlement peut être renforcé. Mais en démocratie, la méthode compte autant que l’objectif, voire la démarche. Une réforme de la Loi fondamentale n’est pas un texte ordinaire : elle touche au pacte politique qui lie l’Etat, les institutions et les citoyens.
C’est précisément là que le processus a déraillé. Adoptée le 29 juin 2026 par l’Assemblée nationale, dans un climat tendu, la réforme a immédiatement cristallisé les soupçons. Le chef de l’Etat, Bassirou Diomaye Faye, a choisi de saisir le Conseil constitutionnel pour violation de la procédure de révision constitutionnelle. Le recours ne portait pas seulement sur une divergence politique ; il soulevait une question de droit : le Parlement avait-il respecté les formes constitutionnelles exigées pour modifier la Constitution ?
La réponse des juges constitutionnels a été sèche. La proposition de loi portant révision constitutionnelle a été déclarée «contraire à la Constitution». Dans sa décision, le Conseil constitutionnel a notamment retenu des griefs relatifs à la procédure suivie à l’Assemblée nationale, en particulier au regard des exigences encadrant la révision de la Constitution et du traitement des amendements gouvernementaux (le fameux vote bloqué). Il a également été relevé que la création d’une nouvelle Cour constitutionnelle supposait des implications financières qui ne pouvaient être ignorées dans la procédure.
Fracture au sommet de l’Etat
Le Conseil constitutionnel n’a donc pas seulement arbitré une querelle entre le Palais et le Parlement, entre Diomaye et Sonko, entre Pastef et la Coalition Diomaye. Il a rappelé une évidence trop souvent oubliée : on ne réforme pas la Constitution comme on modifie un règlement intérieur d’une association. La Constitution fixe les règles du jeu ; elle ne peut devenir l’otage d’un rapport de force conjoncturel, fût-il porté par une majorité parlementaire confortable, voire écrasante. «La majorité fait le nombre mais certainement pas la Loi ! Le Conseil constitutionnel vient de rappeler à Pastef qu’avoir la majorité, même qualifiée, ne suffit pas à faire passer ses volontés, surtout lorsqu’elles sont aux antipodes de ce qui est juridiquement convenable. Combien de déconvenues faudrait-il à nos collègues pour enfin le comprendre ?», se fend Me Aïssata Tall Sall, présidente du Groupe parlementaire Takku Wallu.
L’affaire révèle aussi une fracture au sommet de l’Etat. Le président de la République avait laissé entendre qu’il voulait soumettre le texte au référendum, en application de l’article 103 de la Constitution. De l’autre côté, le président de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko, estimait que le vote parlementaire suffisait et appelait à une promulgation pure et simple. Cette divergence n’est pas technique : elle traduit deux conceptions du pouvoir, deux lectures de la légitimité et deux stratégies politiques.
Le référendum, dans cette affaire, n’était pas un détail. Lorsqu’une réforme touche près d’une trentaine d’articles, redessine l’équilibre entre l’Exécutif et le Législatif, modifie la Justice constitutionnelle et encadre la fonction présidentielle, le Peuple ne peut être traité comme un spectateur tardif. En démocratie constitutionnelle, la légalité du chemin emprunté est la première condition de la légitimité du résultat.
Quand l’instabilité institutionnelle nourrit le doute économique
Le problème n’est pas que le Sénégal débatte de ses institutions. C’est au contraire sain. Cela témoigne même de la vitalité démocratique et de la solidité de nos institutions. Le problème est que ce débat donne parfois le sentiment d’être conduit dans l’urgence, sous pression, au gré des rapports de force internes, alors même que le pays doit convaincre ses partenaires de la solidité de sa trajectoire budgétaire et économique. Or, aux yeux des investisseurs, les institutions et les comptes publics relèvent du même langage : celui de la prévisibilité et de la lisibilité.
C’est ici que la comparaison avec Abidjan devient implacable. La Côte d’Ivoire ne récolte pas seulement le fruit d’une bonne communication. Elle bénéficie d’une continuité de plans, d’une stabilité institutionnelle et d’une trajectoire macroéconomique jugée lisible. Les bailleurs n’aiment pas l’incertitude. Ils tolèrent les difficultés, les déficits, les ajustements, parfois même les retards. Ils tolèrent beaucoup moins le flou sur les règles du jeu.
Dakar, de son côté, doit encore solder le dossier de la dette dite cachée, restaurer la confiance dans ses statistiques publiques, négocier un nouveau programme avec le Fmi et gérer le coût croissant des subventions énergétiques dans un contexte de tension sur les prix du pétrole. Dans ce paysage déjà chargé, une réforme constitutionnelle avortée ajoute une couche de bruit politique là où le pays avait besoin de silence institutionnel et de rigueur comptable.
A ce stade, nous nous devons ici de dire les choses simplement : la confiance ne se fabrique pas par décret, elle ne se vote pas à la hâte et ne se proclame pas en conférence de presse. Elle se construit par la cohérence des actes ; ce qui manque à ce pouvoir. Elle exige que les chiffres publics soient fiables, que les procédures soient respectées, que les institutions ne soient pas instrumentalisées et que les réformes, surtout constitutionnelles, soient portées par un consensus minimal.
Le Sénégal dispose pourtant d’atouts considérables. Sa tradition démocratique reste un capital rare dans la région. Son économie entre dans une phase nouvelle avec les hydrocarbures. Sa Société civile demeure vigilante. Sa presse, malgré les tensions et velléités de domestication, continue de documenter le débat public. Mais ces atouts peuvent se dissiper si l’Etat donne l’impression de substituer l’ardeur politique à la discipline institutionnelle.
Avertissement salutaire
La réforme constitutionnelle avortée doit donc être lue comme un avertissement salutaire. Elle dit aux gouvernants qu’une majorité ne dispense pas de la méthode. Elle dit au Parlement que la souveraineté représentative ne peut s’exercer contre les exigences de la Constitution. Elle dit au chef de l’Etat que le référendum, lorsqu’il est envisagé pour une réforme aussi structurante, doit être clarifié sans ambiguïté. Elle dit enfin aux bailleurs que le Sénégal est encore dans une phase de recomposition, donc de surveillance.
Abidjan vient de rappeler qu’un Etat crédible peut mobiliser en une journée des engagements supérieurs à ses attentes. Dakar doit comprendre que la crédibilité ne naîtra ni de l’excès de discours ni de l’accélération des textes. Elle naîtra d’un triptyque austère mais indispensable : vérité des comptes, stabilité des règles, exécution des engagements. C’est moins spectaculaire qu’un grand soir constitutionnel. Mais c’est précisément ce que regardent les marchés, les bailleurs et, au fond, les citoyens.
L’épisode constitutionnel sénégalais n’est donc pas une parenthèse juridique. C’est un révélateur. Il montre qu’un pays ne peut pas demander au Fmi de croire à ses chiffres, aux investisseurs de croire à ses plans et aux citoyens de croire à ses promesses, tout en donnant l’impression que ses propres règles institutionnelles sont mouvantes. Dans le monde réel, la confiance est une monnaie. Elle s’épargne lentement, se dépense prudemment et se perd brutalement.
La Côte d’Ivoire n’a pas gagné la bataille du développement parce qu’elle a reçu des promesses. Elle a seulement pris une bonne avance : celle de la crédibilité perçue. Le Sénégal n’a pas perdu la sienne définitivement. Mais il doit cesser de croire que l’alternance suffit à réinitialiser la confiance. L’alternance ouvre une porte ; seule la rigueur permet de la franchir.
A Abidjan, les bailleurs ont répondu à une trajectoire. A Dakar, ils attendent encore des preuves. Tout l’enjeu sénégalais tient désormais dans cette phrase : transformer la promesse de rupture en discipline d’Etat. Sans cela, les plans resteront des annonces, les réformes des épisodes de crise, et la croissance des hydrocarbures une occasion manquée.
Par Bachir FOFANA
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