Électrification universelle : besoin de slogan ?

L’ambition des autorités politiques est de réaliser l’accès universel à l’électricité, c’est-à-dire de faire en sorte que tous les ménages du pays puissent bénéficier de l’électricité, quel que soit leur lieu de résidence dans le pays. Une ambition dont la mise en œuvre débute d’assez longtemps et qui a commencé à produire des résultats. Ainsi, les données officielles indiquent une pénétration de l’électricité de 94% de ménages dans les zones urbaines, pour 42, 3% des ruraux, en 2023. Le monde rural est donc l’objet de beaucoup d’efforts de la part des pouvoirs publics. Depuis longtemps, il est clair dans l’esprit des décideurs que le Sénégal ne pourrait aspirer au développement sans l’accès à l’électricité pour toute la population sénégalaise.
On a vu les moyens énormes que les régimes de Wade et, surtout, de Macky Sall ont consacrés à l’électrification universelle du pays. A l’arrivée de Macky Sall, quand le pays souffrait d’un déficit chronique de fourniture, la puissance installée de la Senelec ne dépassait pas 500Mw. Une politique dynamique de Mix énergétique, cumulant la production thermique, le gaz, le charbon et l’éolienne, a permis de porter la production électrique à 2300 Mw de puissance installée. Mais les besoins du pays étaient couverts avec 1787 Mw en 2023. Entretemps, la centrale à gaz de West Africa Energy, lancée par un groupe d’hommes d’affaires sénégalais, a déjà commencé à produire, à petite échelle, ajoutant ainsi de la puissance dans le réseau. Tous ces moyens ont coûté cher, et ne cessent pas, parce qu’il faut reconnaître que, tant que le Sénégal ne produit pas son propre combustible, son électricité ne sera pas encore suffisamment abordable.
On voit d’ailleurs que, même à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest, les tarifs de l’électricité, aussi bien au niveau domestique qu’industriel, ne sont pas les moins chers au Sénégal. Le Ghana et la Côte d’Ivoire, qui tirent une grande partie de leur électricité de leurs installations hydroélectriques, présentent des tarifs moins prohibitifs que nous. Et notre part dans les productions de Manantali et de Gouina n’est pas importante puisque nous devons partager avec les trois autres pays membres de l’Omvs (Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal). On doit donc souhaiter que des solutions rapides soient trouvées pour l’exploitation du gaz tiré du bloc offshore de Yaakar Teranga, et pour l’achèvement du Réseau gazier du Sénégal (Rgs). Le Sénégal en a vraiment besoin pour changer l’image du pays.
Vladimir Lénine résumait le communisme par cette formule restée célèbre : «Ce sont les Soviets et l’électrification.» Les Soviets se sont écroulés bien avant la dislocation de l’Urss dont on peut même se demander s’ils n’ont pas contribué à en précipiter la chute. Mais l’électrification, et l’industrialisation du pays qu’elle a entraînée, a contribué à maintenir en Russie l’illusion de la puissance dont les dirigeants actuels continuent de jouer. Le Sénégal, avec une électricité à des coûts plus abordables que ceux pratiqués actuellement, présenterait un autre visage.
Même l’agriculture ne pourrait qu’en bénéficier, car les producteurs n’auraient plus besoin de brader des produits qu’ils ne pourraient pas conserver. L’Etat du Sénégal fait chaque année des efforts conséquents pour financer la construction des aires de stockage pour des produits agricoles tels l’oignon, ou des légumes, et même des légumineuses. Très souvent, la maintenance de ces aires de stockage pâtit des moyens pour les entretenir, les coûts de l’électricité étant un des facteurs dirimants. Même pour de grosses entreprises industrielles, la facture d’électricité est l’une des charges les plus lourdes des facteurs de production.
Il est heureux que les gouvernements du Sénégal, de Macky Sall à Diomaye Faye, aient décidé que les réserves du bloc offshore Sénégal Profond (Yaakaar Teranga), devaient servir aux besoins internes du pays, puisque notre part dans le bloc commun de Gta est commercialisé à l’international. Néanmoins, on se rend compte, avec le peu d’empressement des financiers internationaux, et les réticences des grandes compagnies comme BP, Kosmos et d’autres, de s’engager dans ce projet, qu’il serait très peu productif de s’entêter dans une voie sans issue.
Bien que le pétrole et le gaz contribuent de manière significative dans la balance du pays à l’heure actuelle, le Sénégal n’est pas encore libre des diktats des Majors. Avec tous les problèmes de développement auxquels nous sommes confrontés, le pays n’a pas les moyens de pouvoir exploiter seul des ressources extractives de cette nature. On ne peut croire qu’il soit impossible de trouver un terrain d’entente avec des partenaires, de manière à ce que le Sénégal puisse disposer d’une bonne partie de sa ressource pour ses besoins de développement, et permette au partenaire étranger de se faire payer avec le fruit de son travail.
Il suffit de voir ce que coûte la subvention de l’énergie au pays. Plus de 800 milliards entre 2019 et 2024 de subvention, pour l’énergie, pétrole et gaz compris. C’est, on n’en parle pas assez, l’un des points de friction avec les fonctionnaires du Fonds monétaire international dans les négociations pour la reprise de la coopération. Le degré d’espérance est donc grand pour une consommation domestique de notre gaz. Pour le moment, le pays dépend dans ce domaine d’installations étrangères louées à prix d’or. La navette turque de Karpo­wership, qui était venue apporter une solution ponctuelle d’appoint, semble avoir définitivement largué ses amarres au large de Gorée. Sans compter bien d’autres structures installées à différents endroits du pays. Elles ont toutes leur utilité, puisque grâce à leur apport, le Sénégal semble avoir définitivement tourné le dos au spectre des délestages de mauvais aloi. Il n’empêche qu’il faudrait un moment que le pays se sorte de cette dépendance.
Il est d’ailleurs incompréhensible que la politique du Mix énergétique n’ait pas été poursuivie au rythme entamé en son temps par Macky Sall. Avant son départ du pouvoir, Macky Sall a pu inaugurer une dizaine de centrales photovoltaïques, qui ont permis d’injecter près de 350 Mw dans les 2300 Mw de puissance installée au Sénégal. L’énergie électrique représente aujourd’hui 15% du mix énergétique du pays. Les spécialistes soulignent qu’en portant de chiffre à 30%, on pourrait facilement résorber les soucis énergétiques, en associant le gaz aux combustibles propres dont dispose le pays.
Pour que l’objectif d’électrification universelle du pays soit atteint d’ici 2050, les dirigeants actuels doivent faire preuve de dynamisme et d’esprit d’entreprise. Et peut-être, pour eux qui sont si férus de slogans, en lancer un qui puisse concurrencer celui produit il y a plus d’un siècle par Vladimir Ilitch Lénine.
Par Mohamed GUEYE / mgueye@lequotidien.sn



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