Le Premier ministre a annoncé la levée de la suspension de plusieurs chantiers et lotissements fonciers. Une mesure visant à annuler ou, à tout le moins, atténuer les effets des décisions prises depuis juillet 2024. Le Président Diomaye Faye et son chef de gouvernement de l’époque étaient descendus sur le terrain pour se rendre compte de la situation de certaines zones, avaient gelé des chantiers qui, pour certains, avaient connu un net progrès en termes d’avancement. La décision prise de suspendre ces chantiers a produit beaucoup de conséquences. Si des propriétaires se sont retrouvés en difficulté par rapport à leurs créanciers, des banquiers ont connu aussi de grandes difficultés pour recouvrer leurs fonds. La situation n’a pas concerné que des privés ou de petites entreprises. On sait qu’un mastodonte aussi important que le Consortium d’entreprises (Cde) se trouve aujourd’hui à l’agonie du fait d’énormes créances dues par l’Etat, ainsi que de la suspension de ses chantiers. Un autre géant des Btp, la société Jean Lefebvre Sénégal, filiale de Talix Groupe, se trouve dans la même situation. Aujourd’hui, la situation est si dure qu’en désespoir de cause, les plus de 2000 travailleurs de la Cde en sont à chercher d’autres emplois pour pouvoir subvenir aux besoins de leurs familles.
Quant à la Cde, Le Quotidien a appris que son siège serait mis en vente, tout simplement. Une entreprise vieille de plus d’un demi-siècle, dont plusieurs édifices et routes du Sénégal portent le témoignage de l’expertise de ses ingénieurs et travailleurs, en est au point de devoir vendre ses actifs pour désintéresser certains de ses créanciers !
C’est le signe patent de l’inconséquence des politiques menées depuis un peu plus de deux ans dans ce pays. Les dirigeants qui avaient promis de faire du «patriotisme économique» leur mot d’ordre, qui nous avaient assuré pouvoir nous garantir l’autonomie économique et financière grâce à une politique dynamique de substitution aux importations, nous ont menés dans une impasse d’où ne parviennent pas à sortir nos entreprises nationales.
La situation des Btp est symptomatique d’un marasme généralisé, mais elle ne porte pas que dans ce domaine. En fait, c’est le pays dans son ensemble, à travers son domaine de production, qui souffre. On a parfois l’impression que les nouveaux dirigeants avaient pris leurs leçons auprès des «Khmers rouges» cambodgiens des années 1970, qui avaient voulu faire de tous leurs populations urbaines des paysans, et inversement. Même si ce n’est pas le cas, les résultats économiques n’ont pas été bien différents.
Le tournant pris depuis le mois de juin, qui consiste à vouloir se rabibocher avec les chefs d’entreprise, n’a pas encore commencé à donner des résultats probants. Il y a encore énormément à faire, il est vrai. On se rend compte ici qu’il est tellement facile de détruire mais, comme l’a dit l’ancien Premier ministre de Diomaye, qu’un seul mandat présidentiel pourrait ne pas suffire à corriger certaines erreurs, surtout quand il s’agit de redresser l’économie d’un pays. Heureusement pour le Sénégal que Macky Sall a balisé le terrain pour une exploitation rationnelle de la ressource pétrolière du pays. Non seulement la plupart des projets pétroliers en étaient quasiment au stade de décisions finales d’investissement, précédant la mise en exploitation. Il y a en effet lieu de s’interroger, au vu de ce qui se passe avec le bloc pétrolier de Sangomar, exploité par Woodside, ou celui du gaz de Sénégal profond, appelé Yaakaar Teranga, qui ne trouve plus preneur parmi les majors du secteur, si le Sénégal aurait pu voir un baril de pétrole sortir de ses entrailles n’eût été la gestion de l’ingénieur Macky Sall. Dans ces conditions, on peut s’interroger sur ce qu’il en serait aujourd’hui de nos finances publiques.
Le Sénégal a pu enfin équilibrer en sa faveur sa balance de paiement. Nos exportations sont devenues maintenant plus importantes que nos importations, nous permettant de réduire notre déficit budgétaire. Néanmoins, on n’a pas encore l’impression que nos dirigeants comprennent les enjeux de ce rééquilibrage et parviennent à en tirer profit pour la pérennisation de nos ressources.
Le Sénégal est en train de se transformer sous nos yeux de pays agricole en pays minier. L’époque où l’on disait que «quand l’arachide va, tout va» est en train de disparaître, sous la pression des effets concurrents de la pression foncière, de l’appauvrissement des sols, de la dépréciation du métier d’agriculteur et de son corollaire, l’exode rural. Néanmoins, on ne sait pas par quoi la remplacer. Notre secteur agricole est en train de dépérir au moment où l’agro-industrie est en train de s’imposer, surtout en ce qui concerne les produits d’exportation. Et les jeunes ruraux, qui ne sont pas employés dans des fermes ou des zones d’exploitation agricoles, ne parviennent pas à se caser dans leur terroir, tout en ne parvenant pas à trouver un emploi décent dans les grandes agglomérations.
En conséquence, les pouvoirs publics ne laissent aux jeunes désœuvrés que la solution de l’émigration, le plus souvent illégale. Pourtant, s’ils détournaient leur regard de querelles politiciennes, nos dirigeants pourraient se rendre compte de la masse de possibilités qui s’offrent à ce pays, et donc à eux qui ont la chance de le gouverner à cette période.
Il pourrait, dans cette optique, commencer par prendre des mesures efficaces et non tape-à-l’œil, destinées à relancer véritablement l’économie. Depuis qu’il a été présenté en début d’août 2025, le Pres, ou plan Jubbanti Koom, qui était censé aider justement à faire redémarrer l’économie tout en atténuant les effets de la crise sur les ménages pauvres, ne se fait plus voir. Et l’initiative de Diomaye d’installer ceux qu’il a nommés «Sunu Champions», un groupe de personnalités publiques destiné à aider à la relance de l’économie, semble être entrée en léthargie aussitôt son installation. D’ailleurs, l’un de ses membres éminents a obtenu un important poste ministériel au sein du dernier gouvernement.
On se demande ce que pouvait vraiment produire cet ensemble, au vu des profils qui le composent. La majorité de ces gens ne sont pas des chefs d’entreprise, sinon peut-être à des niveaux individuels, on peut se demander ce qu’ils pourraient vraiment proposer pour impulser le décollage de l’initiative privée, ou assurer le financement de certains projets. Des personnes qui n’ont aucun pouvoir de décision, ni financière ni pour faire évoluer des textes, pourraient-elles se substituer efficacement à des chefs d’entreprise qui doivent se battre pour assurer la survie de leurs projets ?
Si Diomaye a vraiment compris que les patrons d’entreprise n’ont d’amis que leurs banquiers ou les financiers, il doit rapidement leur ouvrir ses portes et se concerter avec eux, ainsi qu’aux nombreux Sénégalais désireux de venir investir dans le pays. Abdoulaye Wade voulait vraiment impulser les investissements dans le pays, et avait mis en place les conseils présidentiels d’investissements, qui se réunissaient régulièrement sous sa présidence, et accueillaient tous les porteurs de projets et de capitaux. Macky Sall, qui voulait se démarquer de son mentor, préférait recevoir certains des dirigeants dont il se sentait le plus proche. A Diomaye de trouver le style qui lui convient, mais qu’il le fasse rapidement. L’économie du pays ne peut attendre longtemps.
Par Mohamed GUEYE / mgueye@lequotidien.sn
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