Boris : l’art de tout soupçonner, sauf ses propres certitudes

Dans la pauvreté croissante que connaissent les Sénégalais depuis l’arrivée aux affaires des artisans du «Projet», Boubacar Boris Diop, figure intellectuelle de celles et ceux qui semblaient encore récemment convaincus que le Sénégal allait devenir Singapour sous la houlette des nouveaux maîtres du pays, nous a gratifiés, dans Impact, d’une interview pour le moins facétieuse.
J’ai lu Boris avec une certaine stupeur. On y retrouve un mélange de critique politique, de ressentiment, d’insinuations et de récits alternatifs, le tout avec cette assurance qui permet au soupçon de se présenter sous les habits de la lucidité.
Une question s’impose alors : que reste-t-il de l’esprit critique lorsque le soupçon devient une méthode ?
Boris possède un talent certain pour transformer ses interviews en tribunes où s’agrègent critique du système, jugements de valeur et récits alternatifs. Ses entretiens dans Impact, le 7 août 2026, et dans El País, le 7 juin 2023, sont à cet égard éclairants. Mis en regard, ils donnent à voir une posture qui semble avoir évolué : celle de l’écrivain qui interroge les récits dominants vers celle d’une figure qui construit parfois son propre récit global de la réalité, mâtiné de conspirationnisme.
Le problème n’est évidemment pas qu’il critique l’ordre établi. L’auteur de Murambi, le livre des ossements (Stock, 2000) doit pouvoir déranger, contester les pouvoirs et déconstruire les récits dominants. La critique est même l’une des fonctions essentielles de la pensée intellectuelle. Elle devient problématique lorsque les critères d’analyse cessent d’être constants et lorsque la dissidence finit par constituer, en elle-même, une forme de légitimation.
L’entretien accordé à El País en 2023 est particulièrement révélateur. Boris y affirme être un «profond admirateur» de Assimi Goïta et Ibrahim Traoré. Il explique également qu’il peut être nécessaire de soutenir des militaires lorsqu’ils apparaissent plus patriotes et plus attachés à l’indépendance nationale que les classes politiques civiles. Cette position est parfaitement légitime en tant qu’opinion politique. Elle pose toutefois une question simple : selon quels critères juge-t-on un pouvoir ?
Boris rappelle lui-même que l’uniforme militaire n’est «ni une malédiction ni une bénédiction». Très bien. Mais alors les mêmes exigences doivent s’appliquer à tous : libertés publiques, contre-pouvoirs, indépendance de la Justice, liberté de la presse, possibilité d’une alternance et responsabilité des gouvernants.
Un militaire qui renverse un gouvernement civil ne devient pas démocrate parce qu’il adopte un discours souverainiste. De même, le rejet de l’influence française ne constitue pas un brevet de bonne gouvernance.
A cet égard, le penseur du «Projet» rejette, sans apporter dans son interview d’éléments permettant d’étayer son jugement, le rapport de l’Onu consacré aux événements de Moura, publié le 12 mai 2023. Ce rapport faisait état de la mort de plusieurs centaines de civils lors d’une opération menée dans le village de Moura par les Forces armées maliennes (Fama), avec la participation de combattants russes, ainsi que de restrictions imposées aux journalistes. Boris va plus loin encore lorsqu’il qualifie le rapport de «honte absolue» et de «pure invention». Il ajoute : «Ce n’est pas parce qu’il porte le sceau de l’Onu qu’il est respectable.»
On peut naturellement critiquer l’Onu. On peut contester ses rapports, ses méthodes ou ses conclusions. Mais une exigence intellectuelle minimale consiste à appliquer aux pouvoirs que l’on admire le même esprit critique qu’à ceux que l’on combat.
C’est ici qu’une distinction fondamentale mérite d’être rappelée : la souveraineté n’est pas la démocratie, l’anti-impérialisme n’est pas la liberté et le rejet de l’influence française ne constitue pas un brevet de bonne gouvernance.
On peut reconnaître les échecs des régimes civils sans transformer les coups d’Etat en solution politique. On peut défendre la souveraineté africaine sans confondre souveraineté et impunité. Un intellectuel devrait précisément être celui qui maintient ces distinctions lorsque l’air du temps pousse à les effacer.
Le mécanisme du soupçon est connu. On part d’une question légitime. On lui associe quelques faits avérés, des éléments incertains, des insinuations et des rapprochements qui ne démontrent rien en eux-mêmes. Puis l’ensemble est assemblé jusqu’à produire un récit global apparemment cohérent. La cohérence du récit finit alors par devenir la preuve de sa propre véracité.
La méfiance envers les institutions peut être rationnelle et même nécessaire dans une «démocratie substantielle». Le problème apparaît lorsque tout événement est rapporté à une intention cachée, lorsque les éléments contradictoires sont réinterprétés comme des preuves supplémentaires et lorsque l’absence de preuve devient elle-même suspecte. Le problème n’est pas le soupçon. C’est le moment où le soupçon devient irréfutable. A partir de là, ce qui confirme l’hypothèse devient une preuve ; ce qui la contredit devient une manipulation ; ce qui demeure inconnu devient suspect. Le raisonnement se referme sur lui-même.
Boris a raison sur un point essentiel : les récits dominants doivent être interrogés. Les gouvernements peuvent mentir, les puissances manipuler l’information, les médias se tromper et les intérêts économiques ou géopolitiques influencer les décisions publiques. Mais cette vigilance impose une discipline symétrique : soumettre ses propres hypothèses à la contradiction.
C’est là que se mesure véritablement l’esprit critique. Un intellectuel peut se tromper. Il peut même se tromper lourdement. Ce qui distingue l’erreur intellectuelle de la dérive dogmatique, c’est la capacité à reconnaître les faits qui contredisent sa propre hypothèse. La véritable indépendance intellectuelle exige ainsi de pouvoir dénoncer l’ingérence étrangère sans idéaliser les juntes, critiquer les démocraties libérales sans romantiser les régimes autoritaires.
Boris possède une voix singulière et une réelle capacité à provoquer le débat. Ses prises de position méritent donc mieux que l’admiration automatique de ses partisans ou le rejet épidermique de ses adversaires. Elles méritent d’être examinées.
Et si cet examen révèle une évolution de la critique vers le soupçon, de la contradiction vers la défiance systématique et de l’analyse vers le récit alternatif, alors il faut avoir le courage de le dire. Peut-on encore parler de hauteur de vue lorsque l’admiration pour des figures militaires conduit à relativiser les exigences démocratiques que l’on revendique ailleurs ?
A force de célébrer les figures militaires au nom du souverainisme, de relativiser leurs entorses à l’ordre constitutionnel et de disqualifier leurs contradicteurs au nom de la lutte contre les récits dominants, Boris semble s’enfermer dans une posture réactionnaire où la dissidence tient lieu de boussole et le soupçon de méthode.
L’esprit critique ne consiste pas à croire moins. Il consiste à exiger davantage de preuves, y compris de ceux dont nous partageons les combats.



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