Chaque publication du rapport de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (Itie) convainc de plus en plus les Sénégalais de l’importance grandissante des ressources extractives telles que l’or, le zircon, le gaz ou le pétrole, sans parler du ciment et du fer, dans l’économie nationale et dans la vie des Sénégalais. Toutes ces productions ont fini par supplanter l’agriculture, et notamment l’arachide et la pêche dans leurs apports au budget national. Il n’empêche qu’une bonne majorité des Sénégalais estiment toujours que le pays tourne encore grâce à l’arachide. Sans doute parce qu’une bonne partie de la population vit encore de l’économie rurale, et donc de la culture de l’arachide ou du riz, principalement.
Ce débat est néanmoins assez accessoire si l’on sait que, de quelque ressource que chaque Sénégalais tire ses moyens de subsistance, une bonne partie quitte le pays pour lui permettre de s’approvisionner en produits de première nécessité. Et sans que l’on s’en rende compte, parmi les produits qui pèsent sur les finances des ménages sénégalais, il y a les perruques et cheveux artificiels, tant prisés par les dames de tous âges, et les produits éclaircissants.
Il est très difficile de trouver des foyers où des femmes ayant atteint l’âge de la maturité ne possèdent pas leur assortiment de perruques ou de cheveux artificiels. Qu’on le veuille ou pas, ces apprêts sont devenus des éléments incontournables de la beauté de la femme sénégalaise moderne, selon des critères connus d’elles-mêmes. On ne parle pas ici des produits éclaircissants dont on connait depuis des décennies les effets néfastes sur la santé, mais qui ne cessent de gagner du terrain. Des perruques, il n’a pas été dit à ce jour qu’elles pouvaient nuire à la santé de celles qui les portent. Donc on se contentera de constater qu’elles pèsent lourd sur le budget de certains ménages. De nombreux chefs de famille s’arrachent littéralement les cheveux quand ils voient ce que les dames de la maisonnée dépensent pour leur tête, dans l’idée de se faire belles.
La perruque la moins chère revient à 15 000 francs Cfa au moins, mais les dames qui peuvent se le permettre n’hésitent pas à mettre 300 mille Cfa pour un exemplaire. Certaines vont jusqu’à 400 mille francs, trop cher pour un salarié sénégalais moyen. Tous ces cheveux artificiels viennent de l’étranger. Parmi les plus gros fournisseurs, il y a le Vietnam, l’Inde et Hong Kong. Il existe néanmoins aussi des fabricants locaux, qui produisent des mèches artificiels dont le prix est plus abordable pour certaines catégories de coiffures. Ces mèches se vendent entre 1500 et 2000 francs Cfa à Dakar et dans l’ensemble du pays. Il y a donc de quoi satisfaire toutes les bourses.
Si les statistiques estiment que trois femmes sur quatre citadines possèdent leur assortiment de cheveux artificiels, du fait de la multiplicité des modes d’introduction de ces produits et des circuits de distribution qu’ils suivent, il est ainsi presque impossible d’estimer combien l’importation de cheveux artificiels coûte au budget du pays. Des données non officielles parlent de plus de 1000 milliards de francs Cfa par an rien que pour l’importation de ces produits en 2023, en précisant que c’est la plus basse fourchette. Mais l’Agence nationale de la statistique ne donne pas de chiffre global précis.
Même en se fixant sur 1000 milliards de Cfa, l’hémorragie n’est pas négligeable. On voit donc le besoin de trouver des alternatives pour arrêter la saignée. On peut penser que si les pouvoirs publics n’ont pas pris de mesures pour réguler l’entrée de ces produits sur le sol national, c’est sans doute parce qu’ils se sont convaincus de l’inanité d’une quelconque action coercitive. Exactement comme ce qui se passe régulièrement avec les campagnes visant à interdire l’utilisation des produits éclaircissant la peau, et qui contiennent de l’hydroquinone.
Ici, le ministère de l’Industrie pourrait, en collaboration avec l’Apix, tenter de convaincre des industriels à investir dans la fabrication de mèches artificielles au Sénégal. Avec toutes les garanties nécessaires, il y aurait le moyen d’attirer au Sénégal une entité intéressée à conquérir le marché ouest-africain, et pourquoi pas même au-delà. Avec l’entrée en vigueur prochaine du marché unique africain (Zlecaf), une entreprise qui s’établit au Sénégal ne viserait pas que les 18 millions de Sénégalais, ni même les 350 millions d’Ouest-africains, car il aura à sa disposition plus d’un milliard de consommateurs. Et le marché de cheveux artificiels n’a pas une grande concurrence en Afrique noire.
En dehors de l’Afrique du Sud où il existe une structure locale de production, toutes les femmes africaines qui se mettent ces produits artificiels sur la tête permettent à des industries situées hors du continent de se faire de l’argent sur… leur tête. Tant qu’à faire, il serait temps que cet argent reste en Afrique et serve les intérêts du développement du continent.
Pour le Sénégal, une unité de fabrication des mèches sur place permettrait également, par ailleurs, de réduire fortement la criminalité. L’engouement de ces dames pour des produits de plus en plus chers, dont certains coûtent jusqu’à 400 mille francs Cfa, a créé une nouvelle forme de délinquance. Il est devenu courant que des dames se plaignent d’avoir été agressées pour se faire voler leurs «cheveux naturels». Cela se fait dans la rue, à la sortie de soirées, ou même parfois au cours de cambriolages. Mais bien souvent aussi, les malfaiteurs s’introduisent dans les boutiques où ces produits se vendent et dérobent des quantités importantes de «mèches». La presse a rapporté le cas d’une échoppe d’où les cambrioleurs ont emporté pour 20 millions de Cfa de perruques. Il semblerait que c’était de la qualité la plus prisée. Les receleurs ne manqueraient certainement pas de les placer facilement.
Si l’on en vient à les produire sur place, ces produits diminueraient sans doute de prix ou, du moins, deviendraient plus abordables. Et dans ces conditions, on pourrait parier qu’ils seraient moins une cible parfaite pour les voleurs et les agresseurs. Ce faisant, l’implantation d’usines locales de fabrication aiderait, pourrait-on arguer, à sécuriser nos rues. Et dans l’hypothèse que cela resterait du domaine de l’utopie, il n’en reste pas moins qu’une production locale soulagerait fortement notre balance commerciale, même si elle est fortement tirée par le bas par les produits pétroliers et l’or. Au moins, les chefs de famille cesseraient de s’arracher les cheveux.
Par Mohamed GUEYE / mgueye@lequotidien.sn
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