Ma dernière chronique, «L’homme par qui l’humanisation de la Justice arrive», a été consacrée aux nouvelles réformes judiciaires que les nouvelles autorités, sous la férule de Me Moussa Sarr, ont enclenchées pour humaniser la Justice et les prisons. Pour «reconstituer notre sol pénal» si répressif et si intolérant envers certaines couches sociales. Des mesures ont été prises avec une certaine sincérité et un souci de bien faire. Sincérité et souci de bien faire, de bien rendre la Justice, sans doute : les fouilles à nu, cette manière de blesser le prisonnier et de laisser dans sa subjectivité des stigmates avec lesquels il vivra sa vie durant, ont été éradiquées de nos pratiques judiciaires. Cette décision a eu bonne presse, puisqu’elle répare une injustice. Il faut magnifier cette dynamique salvatrice tout en restant vigilant : car elle doit être menée jusqu’au bout, et les résultats escomptés doivent satisfaire les innombrables demandes de nos compatriotes.
J’ai reçu, la semaine dernière, un long message d’un ex-détenu, BM -c’était un ami : nous avons fait beaucoup de choses ensemble, commis des larcins, avant qu’il ne décide de sombrer dans la délinquance du fait de plusieurs raisons-, dans lequel il fait un témoignage très bouleversant sur les conditions dans lesquelles il a vécu huit longues années durant (il a été condamné pour avoir participé à une rixe assez tragique : deux morts). Il commence son récit en racontant le déroulement de son procès : après avoir poireauté quelques années en prison sans même apercevoir l’ombre d’un juge, arrive le jour du jugement ; quelques formalités d’usage, le spectacle lugubre du tribunal, et le verdict tombe comme un couperet : huit ans de prison. Il faut dire que les juges n’ont pas voulu perdre leur temps avec un homme qui ressemble à un délinquant et auquel il ne faut accorder aucune chance : il a la peau lacérée, une carnation suspecte, les mains tavelées, cicatrices laissées par les passages à tabac dont il a été victime, bref, il a la mine d’un coupable, il fait partie de l’écume de la société. Trop vilain pour être innocent. Un homme à confier à la prison afin que, au bout du travail de cure dont cette dernière a le secret, il retrouve le monde social avec le comportement d’un bon citoyen (c’est un discours que la prison tient sur elle-même, mais l’on sait que c’est un tissu de contrevérités).
Sa vie carcérale est un véritable supplice. Selon son récit, il n’avait pas le luxe de se doucher au quotidien, d’assouvir dignement ses besoins naturels, au point que ses cheveux étaient infestés de lentes et de poux, et sa peau de souillures ; incapable de se faire respecter dans cette petite jungle où c’est la loi du talion, où il faut trouver quelques ressources pour avoir une certaine sécurité, il dormait à même le sol des années durant ; sa santé cognitive a été durablement éprouvée (on sent dans sa phraséologie une folie latente) ; sans oublier les agressions sexuelles dont il a été victime (en raison de la Terreur de la police des mœurs de Mame Matar Guèye, je n’ose pas rapporter ce qu’il m’a dit sur la manière dont on a fait de son corps un objet sexuel). De fait, il donne des fragments d’information assez précieux sur la vie carcérale.
Fragments d’information, faut-il le préciser. Car nous ne savons pas ce qui se passe dans ces lieux de montée en inhumanité : «Peu d’informations se publient sur les prisons ; c’est une des régions cachées de notre système social, une des cases noires de notre vie.» Par-delà donc les réformes proposées, réformes qui sont essentielles et auxquelles le système pénal doit se soumettre en dépit de ses pratiques routinières, nos prisons font face à un autre défi : celui de l’information. Nous avons le droit de savoir -nous voulons savoir !-, les conditions dans lesquelles vivent les détenus. Qui sont une partie de nos existences.
La parole aux détenus et aux ex-détenus
En lisant la nouvelle édition de la biographie monumentale que Eribon a consacrée à Michel Foucault, Michel Foucault (Flammarion, 2026, 656 pages), à l’occasion du centenaire de la naissance du philosophe, notamment le chapitre intitulé «La leçon des ténèbres», j’ai glané plusieurs informations sur les coulisses de la création du Groupe d’informations sur les prisons (Gip). Ce mouvement, qui est né à l’initiative de Foucault, puisqu’il en a lui-même annoncé la naissance, le 8 février 1971, «propose de faire savoir ce qu’est la prison : qui y va, comment, et pourquoi on y va, ce qui s’y passe, ce qu’est la vie des prisonniers et celle, également, du personnel de surveillance, ce que sont les bâtiments, la nourriture, l’hygiène, comment fonctionnent le règlement intérieur, le contrôle médical, les ateliers ; comment on en sort et ce qu’est, dans notre société, d’être l’un de ceux qui en sont sortis». Car «ces renseignements, ce n’est pas dans les rapports officiels que nous les trouverons. Nous les demandons à ceux qui, à un titre quelconque, ont une expérience de la prison ou un rapport avec elle». La méthode est simple au possible : donner la parole aux prisonniers ou aux ex-prisonniers pour qu’ils décrivent par eux-mêmes, avec leurs mots, leurs émotions, leur personnalité, leur indignation, les conditions de leur incarcération.
Ce mouvement est le fruit d’une indignation : les vagues d’agitation qui ont suivi Mai 68 se sont souvent traduites par des manifestations violentes et ont provoqué de nombreuses arrestations et condamnations de militants gauchistes ; certains ont été poursuivis pour incitation à la violence, atteinte à la sûreté de l’Etat, ou publication et diffusion de journaux interdits comme La Cause du peuple. «Traités comme des chiens» (selon le commentaire qui accompagne le questionnaire du Gip et dans lequel on peut lire ceci : «Le peu de droits qu’ils ont n’est pas respecté. Nous voulons porter ce scandale en plein jour»), ils décident de se lancer dans une fronde contre l’Etat pénal. Leur courroux devient national et politique, et les enquêtes du Gip vont faire florès.
Il y a chez nous toutes les raisons pour l’émergence d’une indignation politique au sujet de la vie carcérale de certains de nos compatriotes. Pour la création -mutatis mutandis, bien sûr- de notre Gip. Les informations dont nous disposons, fussent-elles fragmentaires, sont suffisantes pour créer une «société civile» (au sens que le politiste Jean-François Bayart donne à ce concept, à savoir le rapport de forces entre la société et l’Etat postcolonial, par le truchement des groupes sociaux, pour la «contre-totalisation» et la «dé-totalisation» de ce dernier) à même de porter le supplice des prisonniers en plein jour. L’Etat ne nous donnera jamais les vraies informations : les discours officiels obéissent à une certaine forge de la «vérité».
Il y a certes une parole libre sur les conditions carcérales, à laquelle on peut accéder sur la Toile, par exemple. Les témoignages des ex-détenus fabriquent parfois une indignation éphémère. Mais c’est une parole morcelée ; aussi est-elle impuissante politiquement. Il faut créer des cadres dans lesquels quelques groupes sociaux produisent et diffusent des énoncés, en donnant la parole aux détenus, aux ex-détenus et à leur famille. C’est techniquement possible : sans doute faut-il de la volonté, volonté de dire ce qui n’est pas tolérable dans la vie carcérale, volonté d’en finir avec certaines pratiques déshumanisantes ; et un travail sur les imaginaires, sur les rapports aux «établissements correctionnels».
Par Baba DIENG
from Lequotidien – Journal d'information Générale https://ift.tt/O85CLzv
Commentaires
Enregistrer un commentaire