Au Sénégal, la politique a ses rites, ses dogmes et ses zones d’ombre sacrificielles. Pendant plus de soixante ans, les fonds politiques (ce nom policé pour désigner les caisses noires du Palais et de certaines institutions de la République) ont vécu dans un entre-soi quasi religieux, un mystère d’Etat couvé à l’abri des regards, à mi-chemin entre la raison sécuritaire et le réseau de patronage républicain. De Senghor à Sall, chaque régime a fait vivre ce système sans jamais le réformer, alimentant au fil des décennies un feuilleton d’aveux et de scandales qui, de Idrissa Seck en 2006 à Ousmane Sonko en 2026, se ressemblent avec une troublante constance.
Mais aujourd’hui, le vernis craque. La proposition de loi visant à encadrer et contrôler ces milliards secrets a fait une entrée fracassante à l’Assemblée nationale. Et soudain, la citadelle de l’inviolable est assiégée par sa propre promesse : celle du Jub, Jubal, Jubanti. Et disons-le d’emblée : vouloir passer les caisses noires à la moulinette de la transparence parlementaire, c’est s’attaquer au cœur même de la grammaire du pouvoir sénégalais. Et le spectacle auquel nous assistons aujourd’hui ressemble moins à une simple bataille législative qu’à un choc frontal entre la pureté des doctrines et la brutalité du réel.
La fin du chèque en blanc ?
Pendant des décennies, sous Senghor, Diouf, Wade et Sall, l’équation était d’une simplicité simpliste : le chef de l’Etat dispose d’une enveloppe colossale, non traçable, exonérée de la moindre facture, dispensée du moindre coup de tampon d’un quelconque corps de contrôle (Ige, Cour des comptes, Assemblée nationale). Officiellement, pour financer le renseignement, la diplomatie parallèle et les urgences de sécurité nationale. Officieusement, pour éteindre des incendies sociaux, entretenir des fidélités, acheter des silences et maintenir la paix des braves avec les régulateurs sociaux.
Le concept culturel du Kumpa (le secret comme instrument de gouvernement) a longtemps servi de paravent moral. Un Président, ça ne rend pas de comptes sur ses secours ; ça distribue à tout-va, ça protège comme il peut, ça tranche dans l’ombre en toute discrétion. C’est ce système que décrivait, sans détour, Idrissa Seck en 2006, expliquant sur les plateaux avoir tenu, par scrupule religieux, un registre personnel de la redistribution des fonds que lui confiait Abdoulaye Wade -aux orphelins, aux chefs religieux, à «ceux dont les cœurs sont à gagner». «Les seules ressources que mon passage au pouvoir a mises à ma disposition et qui renforcent mes moyens d’intervention politique et sociale sont les fonds politiques que le Président lui-même m’a discrétionnairement alloués. J’ai déjà indiqué le code qui préside chez moi à leur redistribution : les proches, les orphelins, les indigents, les lourdement endettés, l’affranchissement des joues, les voyageurs en détresse et ceux dont les cœurs sont à gagner à notre cause», disait-il en octobre 2006 sur la Rfm, lors de l’émission «Grand Jury». L’aveu se voulait une preuve de rigueur. Il fut surtout la démonstration la plus nette du caractère absolument discrétionnaire de ces fonds : la loi, disait-il lui-même, n’imposait ni comptabilité ni justification.
Vingt ans plus tard, c’est au tour de Ousmane Sonko de lever à demi le voile, confirmant devant l’Hémicycle avoir personnellement disposé de 1, 77 milliard de francs Cfa à la Primature, après avoir nié pendant deux bonnes années en disposer. La confidence n’a rien d’anodin : elle vient, pour la première fois de source officielle et non plus seulement par estimation d’experts extérieurs, confirmer l’ordre de grandeur réel de ces enveloppes.
Seulement voilà, la rupture promise au Peuple sénégalais ne s’accommode plus des traditions de coulisses. Le texte aujourd’hui en débat à la Place Soweto vise un objectif d’une simplicité désarmante : plafonner les montants, séparer hermétiquement la sécurité nationale des aides politiques, et soumettre l’usage de ces fonds à une commission d’audit restreinte et assermentée. En clair : imposer la signature de la République là où régnait le seul bon plaisir du Prince. Sur le papier, l’avancée est historique. Mais dans les faits, le piège est parfait.
Le vertige du pouvoir
C’est ici que le débat prend une tournure passionnante, presque tragique. Car cette proposition de loi met en lumière la tension sous-jacente qui traverse la gouvernance actuelle. D’un côté, il y a la ligne dure, portée avec véhémence par le Parlement : la redevabilité ne peut pas être à géométrie variable. Conserver des caisses noires opaques, même avec les meilleures intentions du monde, ce serait entretenir les germes du système que l’on a juré de démanteler. C’est d’ailleurs Sonko lui-même qui, quelques semaines avant son limogeage, avait plaidé pour un encadrement inspiré du modèle français -celui de la réforme portée par Lionel Jospin en 2001, qui a mis fin à l’usage du liquide et créé une commission de vérification transpartisane associant un magistrat de la Cour des comptes. Un désaccord public avec le Président sur ce dossier précis, exprimé le 22 mai devant les députés, figure d’ailleurs parmi les éléments que plusieurs analystes ont retenus comme déclencheurs de son limogeage de la tête du gouvernement.
De l’autre, il y a la réalité du fauteuil présidentiel. Une fois installé au sommet de l’Etat, le Président Bassirou Diomaye Faye découvre ce que tous ses prédécesseurs ont appris à leurs dépens : un pays ne se dirige pas uniquement avec des manuels de comptabilité publique. Comment libérer un otage à la frontière ? Comment rémunérer un informateur dans le Sahel sans qu’un greffier ne vienne tamponner le reçu ? Comment gérer la pression quotidienne des mille et une urgences sociales qui frappent à la porte du Palais ? C’est peu ou prou l’argument que le chef de l’Etat a lui-même développé début mai, assumant publiquement une certaine «opacité nécessaire», au motif qu’une transparence totale «pourrait conduire à des interprétations erronées» de la part de l’opinion. Diomaye vient de comprendre que la raison d’Etat ne se gère pas avec des factures certifiées conformes ou des audits menés par des commissaires aux comptes.
C’est toute la schizophrénie du moment. L’Exécutif se retrouve pris en tenaille entre son devoir de transparence absolue et l’obligation régalienne d’efficacité dans la discrétion. Et cette tenaille n’est pas neuve : elle a broyé, avant Diomaye Faye, Macky Sall lui-même, qui avait reconnu en 2011 avoir bénéficié de ces mêmes largesses comme Premier ministre, avant de retourner, une fois élu, la même accusation contre ses adversaires. Le pouvoir change de mains ; le vertige, lui, semble héréditaire.
Le précédent voisin mérite d’ailleurs d’être médité. En République démocratique du Congo, les «frais secrets de recherche», c’est-à-dire l’équivalent local de nos fonds politiques, ont représenté, sur quatre années, plus de 734 millions de dollars (417, 6 milliards de francs Cfa), soit environ 183 millions de dollars (104 milliards de francs Cfa) par an, sans qu’aucun mécanisme sérieux n’en encadre l’usage. Dakar n’est évidemment pas Kinshasa, mais l’exemple rappelle qu’à défaut de garde-fou institutionnel, ce type d’enveloppe a une pente naturelle : celle de l’inflation continue, indépendamment de la conjoncture économique du pays qui la finance.
Le piège de la transparence absolue
Il ne faut pas s’y tromper : personne, parmi les défenseurs de la bonne gouvernance, ne conteste la nécessité de sortir de l’ère du gaspillage impuni. Les abus du passé ont trop souvent transformé les fonds secrets en véritables caisses de résonance électorales. On se souvient tous du fameux «Protocole de Rebeuss». C’est ce document par lequel Idrissa Seck se serait engagé, fin 2005, à rembourser sept milliards de francs Cfa à Wade au titre d’un acompte sur les fonds politiques destinés à financer deux élections successives. Vingt ans après, le seuil symbolique franchi par les révélations de Sonko rappelle que la mécanique, loin de s’être éteinte, a simplement changé de visage ; la problématique restant entière.
Mais attention à la démagogie du «tout-transparent». La France a sa Commission des fonds spéciaux, les Etats-Unis ont leurs budgets noirs contrôlés par des comités restreints du Congrès. Aucune grande démocratie au monde n’a supprimé le secret d’Etat ; elles l’ont simplement institutionnalisé, en le confinant à un périmètre resserré et en le soumettant à un contrôle indépendant plutôt qu’à une divulgation publique intégrale. Si la loi sénégalaise devient un carcan tellement rigide qu’elle paralyse la réactivité du chef de l’Etat, elle aura manqué sa cible, sans même avoir réglé la question, plus ancienne encore, de savoir qui contrôle véritablement l’exécution de ces crédits une fois votés.
De plus, l’encadrement des fonds politiques pose un défi culturel immense. Le citoyen sénégalais exige la transparence fiscale, mais continue de frapper à la porte du pouvoir pour payer des frais d’hospitalisation, des billets de pèlerinage ou des fêtes religieuses. Tant que le Palais sera perçu comme un guichet social, le président de la République aura besoin d’argent à sa disposition pour des interventions rapides. Réformer les fonds politiques sans réformer, en parallèle, les attentes que la société sénégalaise place dans la générosité discrétionnaire du Prince, reviendrait à ne traiter que la moitié du problème.
L’épreuve de vérité
Ce débat sur les fonds politiques n’est pas un banal fait divers parlementaire. C’est le test de maturité de notre démocratie. Si la majorité parvient à faire voter un texte d’équilibre (c’est-à-dire un texte qui crée un contrôle sérieux, confidentiel et indépendant, sans mettre à nu l’Etat), le Sénégal aura posé une pierre fondamentale sur le chemin de la modernité institutionnelle. Si, à l’inverse, la loi est tricotée d’exemptions tellement larges qu’elle en devient une coquille vide, ou si elle est purement et simplement neutralisée en aval -comme l’a montré, fin juin, la censure partielle prononcée par le Conseil constitutionnel sur une précédente mouture du texte, saisi par le chef de l’Etat lui-même-, la déception sera à la hauteur de l’espoir suscité par une génération politique qui a fait de la rupture son étendard électoral.
L’art de gouverner consiste à concilier la morale et l’efficacité. Les députés ont désormais le dossier entre leurs mains. Il est temps de prouver que la République peut être à la fois forte dans l’ombre et irréprochable dans la lumière -et que le Kumpa, ce vieux compagnon de tous les régimes depuis Senghor, saura enfin, cette fois, faire ses adieux au seul bon plaisir du Prince.
Par Bachir FOFANA
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