Le Joola : et si l’oubli était notre deuxième naufrage ?

Il existe des tragédies que le temps ne devrait jamais avoir le droit d’effacer. Parmi elles, le naufrage du bateau Le Joola. Ce bateau, qui a abrité des rires d’adultes et d’enfants, qui a transporté civils et militaires, qui faisait la fierté du Sud, a été le berceau d’un drame indescriptible. Devant relier Zi­guinchor à Dakar, il a malheureusement plongé tout un pays dans le deuil au large des côtes gambiennes. Il devait transporter des hommes, femmes et enfants ; il est devenu leur cercueil. Pourtant, les signaux étaient là, bien visibles.
Bien que vingt-quatre années se soient écoulées, plusieurs questions demeurent suspendues.
Comment se fait-il qu’une si lourde tragédie n’ait pas pu être évitée ? Comment un des naufrages les plus meurtriers du monde peut-il être réduit à une tragédie peu connue du continent ? Pourquoi le 26 septembre reste-t-il une simple date de commémoration ? Pourquoi la justice ne semble-t-elle toujours pas avoir été rendue ?
Quatre questions, mais une seule inquiétude derrière elles : que l’oubli achève ce que la mer a commencé.

Une tragédie qu’on aurait pu voir venir
Le Joola n’était pas un géant des mers. Long de près de 80 mètres, il avait été conçu pour transporter environ 580 personnes. Le 26 septembre 2002, ce chiffre a explosé : selon le registre de bord, plus de 800 billets furent vendus, auxquels s’ajoutaient les passagers non comptabilisés : enfants de moins de cinq ans, militaires et leurs familles. Ce jour-là, près de 1900 personnes se trouvaient à bord d’un navire prévu pour trois fois moins. Un rescapé racontera plus tard qu’il fallait se faufiler entre les corps simplement pour se déplacer sur le pont.
Ce chiffre, à lui seul, devrait suffire à nous mettre en colère. Mais la surcharge n’était que la partie visible d’un problème plus ancien, et c’est peut-être cela le premier oubli : celui d’un bateau qu’on a laissé vieillir sans jamais vraiment s’en soucier. Il n’avait pas subi de visite de sécurité validée depuis 1991. En septembre 2000, il subit même un retrait de classe : sa navigabilité n’était officiellement plus garantie. L’Etat et l’Armée, qui en avaient la charge dans le contexte de la rébellion en Casamance, le savaient. Malgré de multiples alertes, aucune décision de fond ne fut prise.
Son point faible structurel était son équilibre. Les images du bateau depuis 1995 montrent un navire perpétuellement penché, ce que les marins appellent la «gîte». Des experts avaient jugé cette inclinaison maîtrisable, à condition de rééquilibrer le navire en répartissant les marchandises dans les cales. Or, ce 26 septembre, les cales étaient vides. A l’escale de Karabane, quelques heures avant le drame, le bateau penchait déjà à 10 degrés. Le rapport d’expertise français sera sans appel : cette gîte montrait que Le Joola ne pouvait plus supporter le moindre déséquilibre supplémentaire.
Ballasts vides, citernes de fioul faiblement remplies, réserves d’eau épuisées, marchandises non arrimées : rien de tout cela n’était invisible. Ce n’est donc pas le hasard qui a fait sombrer Le Joola cette nuit-là, mais l’accumulation de négligences que les rapports d’expertise ont depuis documentées. C’est peut-être la première chose que l’on cherche à oublier : que ce naufrage n’avait rien d’une fatalité.

Un des naufrages les plus meurtriers du monde, et pourtant si peu connu
Avec un bilan officiel de 1863 morts pour 64 survivants, Le Joola figure au troisième rang des plus grandes catastrophes maritimes civiles de l’histoire, derrière le Doña Paz aux Philippines (1987) et le Kiangya en Chine (1948). Il dépasse en nombre de victimes des drames autrement plus médiatisés, comme celui du Titanic.
Et pourtant, hors du Sénégal, combien connaissent seulement son nom ? Cette question me trouble plus que toutes les autres, parce qu’elle ne parle pas seulement de mémoire nationale : elle interroge la valeur qu’on accorde, à l’échelle du monde, à une vie africaine.
Pourquoi certains drames deviennent-ils universels, cités des décennies durant, quand d’autres restent confinés aux frontières de leur pays ? Je n’ai pas de réponse certaine, je me méfie des explications trop nettes sur ce genre de silence. Mais je ne peux m’empêcher de me demander si le lieu où l’on meurt et la nationalité de ceux qui meurent ne pèsent pas davantage qu’on ne veut bien l’admettre dans ce que le monde choisit de retenir. Le Joola n’a pas eu son film, ni son anniversaire commenté à l’étranger, ni sa place dans les manuels qui racontent les grandes catastrophes maritimes.
Ce qui m’inquiète encore plus, c’est que cette méconnaissance ne s’arrête pas aux frontières du continent. Sur les réseaux sociaux, sur TikTok notamment, il n’est pas rare de croiser des jeunes Africains, parfois même Sénégalais, qui découvrent l’existence du Joola dans les commentaires, ou avouent n’en avoir jamais entendu parler. Si l’oubli avait seulement une dimension internationale, on pourrait encore l’expliquer par le désintérêt structurel des médias étrangers pour les tragédies africaines. Mais lorsque l’oubli s’installe jusque chez nous, jusque dans notre propre jeunesse, la question change de nature : ce n’est plus seulement le monde qui a oublié Le Joola, c’est peut-être nous-mêmes qui avons cessé de le transmettre.

Le 26 septembre, entre commémoration et oubli organisé
Il aura fallu attendre 2024, vingt-deux ans après le drame, pour que s’ouvre à Ziguinchor un musée-mémorial dédié aux victimes. Vingt-deux ans pour qu’un pays accepte de donner un lieu à sa propre douleur. Ce délai dit quelque chose que les chiffres, à eux seuls, ne disent pas : l’oubli n’est pas toujours passif. Parfois, il est simplement le résultat d’un manque de volonté.
Chaque année, la commémoration sert de tribune aux familles pour rappeler des revendications restées, pour beaucoup, sans réponse : la déclaration du 26 septembre comme jour férié, une stèle à la Place du Souvenir à Dakar, une «Fondation Le Joola», une véritable prise en charge psycho­sociale des familles, dont beaucoup restent, plus de vingt ans après, au bord de la rupture.
En 2025, pour le 23e anniversaire, l’Association nationale des familles des victimes et rescapés a de nouveau interpellé le Président Bassirou Diomaye Faye, décrivant le dossier comme une «plaie ouverte». Le thème retenu cette année-là, «l’urgence du souvenir, l’impératif du changement de comportement», résume la tension du propos : on commémore, mais rien ne change. Une commémoration sans suite devient, avec le temps, une manière presque confortable d’oublier : un rituel qui donne l’impression de se souvenir, sans obliger personne à agir.

Vingt-quatre ans,
et toujours pas de justice
Deux enquêtes distinctes furent ouvertes après le drame, l’une au Sénégal, l’autre en France, cette dernière après une plainte de familles de victimes françaises déposée à Evry le 1er avril 2003. Les expertises françaises confirmeront point par point ce que les images laissaient présager : gîte marquée dès le départ, surcharge massive, portes de soute restées ouvertes ayant accéléré́ l’engloutissement, absence totale de système de détresse en mer.
Côté sénégalais, l’enquête est suspendue dès les premiers jours, puis le dossier est classé sans suite en 2003. Une seule personne est désignée responsable : le commandant du navire, Issa Diarra, qui n’a lui-même pas survécu. Selon les enquêtes, il aurait pu, malgré la tempête, limiter les conséquences en mettant le bateau face au vent pour réduire l’impact des vagues tout en maîtrisant sa vitesse ; plusieurs survivants affirment pourtant que les moteurs avaient été arrêtés. Ni lui ni l’équipage n’avaient suivi les formations requises.
Je m’arrête sur ce point, parce qu’il me semble être le cœur du problème : un homme mort ne peut plus se défendre, et il est commode de faire porter à un absent le poids d’un système entier. Peut-il raisonnablement porter seul la responsabilité́ d’un naufrage dont les causes structurelles (vétusté du navire, absence de contrôle, surcharge chronique, gestion défaillante de l’Etat) lui préexistaient largement ? Désigner un seul coupable disparu, c’est aussi une façon d’oublier tous les autres.
En France, les familles ont porté l’affaire devant la Justice. Le 12 septembre 2008, le juge d’instruction d’Evry, Jean-Wilfrid Noël, a délivré neuf mandats d’arrêt internationaux contre des responsables sénégalais de l’époque, parmi lesquels l’ancienne Première ministre Mame Madior Boye et l’ancien ministre des Forces armées Youba Sambou, qui n’ont, l’un comme l’autre, jamais été jugés ni condamnés. En janvier 2010, la Cour de cassation a annulé les deux mandats les visant, au nom de l’immunité de juridiction reconnue aux Etats étrangers. La procédure s’est poursuivie pour les sept autres personnes visées, jusqu’à un non-lieu général prononcé le 28 octobre 2014, confirmé en appel en 2016.
Vingt-quatre ans après, aucun procès sur le fond n’a eu lieu, ni au Sénégal ni en France. Aucune juridiction n’a établi, de manière contradictoire, qui portait réellement la responsabilité́ de cette nuit-là. Les revendications des familles n’ont d’ailleurs presque pas varié depuis vingt ans : réouverture du dossier, jugement effectif des responsables, renflouement de l’épave (toujours immergée au large de la Gambie) pour récupérer les ossements et permettre enfin le deuil. En 2025, le Comité d’initiative pour le mémorial-musée a dénoncé une «impunité organisée», rappelant que le rapport de la Commission technique dirigée par le professeur Seydou Madani Sy avait pourtant mis en évidence de graves défaillances dans la chaîne de commandement, des constats qui, selon les familles, rendent caduc l’argument d’un commandant seul responsable.
C’est peut-être le troisième et dernier oubli : celui d’une justice qu’on a laissé s’éteindre doucement, procédure après procédure, jusqu’à ce que plus personne ne s’attende à ce qu’elle aboutisse un jour.

Le second naufrage
Le Joola a sombré une nuit de septembre 2002, au large d’un pays voisin, loin des regards. Mais ce qui menace de sombrer aujourd’hui, c’est notre mémoire collective, doucement, sans bruit, sans que personne ne cherche vraiment à la retenir.
L’oubli ne se décrète pas en un jour. Il s’installe, année après année, dans chaque commémoration sans suite, chaque procédure classée, chaque nom qui s’efface un peu plus des mémoires. Refuser cet oubli, ce n’est pas seulement se souvenir une fois par an. C’est exiger, pour les 1863 disparus du Joola, ce qu’on n’a toujours pas obtenu pour eux : la vérité, et la justice.
Aïra Fabienne Sophie GOMIS
Etudiante en Master 2 Ingénierie juridique
UGB



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