Jeudi 30 juillet. Casablanca. L’atmosphère est bizarre : les gares sont envahies par des hordes de jeunes, et les taxis, bourrés de passagers, roulent à tout rompre. Quelques jeunes échangent des conseils (et des turlupinades) avec entrain, au point de s’emmêler les pieds. Il est difficile de retenir quelque chose de leurs conversations. Des compatriotes (deux femmes et quatre hommes) sortent d’un vestibule, se rassemblent dans un café et attendent leur taxi. Pour quelle raison ? La rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre : «La frontière a été ouverte par les autorités marocaines. Aller en Espagne n’a jamais été aussi facile. Donc on monte.» Convaincus de l’évidence et de la légitimité de leur entreprise, ils continuent leur jubilation (ce sont les hommes qui dominent la conversation) : «Tous les autres sont partis ; il ne reste que nous. Le Roi a décidé de nous offrir cette chance ; aussi devons-nous la saisir avec toutes nos forces. De toute façon, nous n’avons rien à perdre : nous pouvons entrer en Espagne, ce qui est souhaitable, ou revenir continuer notre vie ici. Nous devons partir sur-le-champ.»
«On monte.» C’est le «mot de ralliement» que les migrants, revigorés par les réseaux dits sociaux et une décision de la Cour suprême espagnole en date du 8 juillet, ont choisi pour s’engager dans leur équipée. En seulement quelques jours, quelque 50 000 migrants sont entrés dans l’enclave espagnole de Ceuta pour tenter de rejoindre l’Espagne continentale, en passant par la mer ou par la frontière terrestre. Après les flux migratoires de mai 2021, avec 8000 migrants qui avaient franchi la frontière en vingt-quatre heures, nous avons assisté à un franchissement inédit des portes de l’Europe. Le spectacle est affligeant : une foule immense, composée de nourrissons, de jeunes, de vieillards, bref, tous âges confondus, s’est ruée vers la ville de Fnideq pour s’extirper du Maroc. Face à la détermination des migrants, les Forces de l’ordre n’ont pas pu faire grand-chose : des milliers de femmes et d’hommes ont réussi à franchir des frontières létales, avec la certitude d’avoir réalisé l’exploit de leur vie ; ceux qui sont entrés dans l’enclave espagnole n’ont pas manqué de montrer leur joie et de fêter leur affranchissement.
Le Premier ministre Pedro Sanchez (dont le gouvernement a une politique migratoire assez hospitalière, contrairement aux autres pays de l’Union européenne où pullulent les partis d’Extrême-droite : le 14 avril dernier, une régularisation massive de sans-papiers a été lancée par les autorités) a pourtant parlé d’«attaque» et de «violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne». Les chefs de file de l’«internationale réactionnaire» ont profité de la crise pour durcir leur réquisitoire contre les migrants. Ceux-là mêmes qui «envahissent» leur pays et «détruisent» leurs services publics. Aussi doivent-ils fermer leurs frontières pour se prémunir contre ces étrangers.
Brutalisme
A lire la presse marocaine et à recueillir quelques bribes de conversations, l’on comprend que les raisons de la crise sont profondément économiques. Par-delà l’hypothèse de l’instrumentalisation de la question migratoire par le Maroc. Les candidats à l’équipée veulent de fait s’extirper d’un pays où la destruction des services publics, notamment la santé, ne fait que s’accentuer. Les pouvoirs publics n’arrivent pas à «changer leur vie». En dépit d’un taux de croissance de 4, 6% au premier trimestre, le chômage s’élève à 10, 8% de la population active et à 29, 2% chez les 15-24 ans, selon le Haut-commissariat au plan. Sans doute les chiffres ne reflètent-ils pas la réalité économique. Et les inégalités sociales continuent de se creuser avec, comme le redoute à juste titre Sa Majesté le Roi Mohamed VI, la construction d’un «Maroc à deux vitesses».
Comme dans tous les pays du monde, y compris le nôtre, cette indigence économique crée des citoyens qui n’ont rien à perdre (James Baldwin n’a-t-il pas écrit que la «création la plus dangereuse de toute société est l’homme qui n’a rien à perdre» ?). Les candidats à la traversée ont déserté leur travail pour tenter de rejoindre l’Europe, puisqu’ils n’ont pas des imaginaires qui les retiennent dans leur pays. Même la brutalité des frontières, qui sont devenues des mouroirs et des «murs», ne peut pas enrayer leur volonté de partir.
Brutalité ou «brutalisme». Selon le ministre de l’Intérieur espagnol, Fernando Grande-Marlaska, le bilan est macabre : 67 morts. Ce chiffre est tout de même contesté par certaines Organisations non gouvernementales (Ong), qui parlent de 103 morts. Toujours est-il que l’odyssée des migrants a été de courte durée puisque, avec le concours de Rabat, Madrid a renvoyé quelque 48 000 personnes dans leur pays d’origine (ces refoulements sans formalités ni délai, dits «refoulements à chaud», sont pratiqués depuis des années par l’Espagne dans ses deux enclaves sur le continent africain. Très critiqués par les Ong de protection des migrants, ils ont été entérinés dans la loi espagnole en 2015 et ne sont autorisés qu’à Ceuta et Melilla). A Ceuta, des migrants disent n’avoir trouvé que des militaires, des policiers, des rideaux de boutiques abaissés et des commerçants qui refusaient de les servir. La désillusion et l’inhospitalité des autochtones les ont poussés en partie à faire demi-tour.
Certains migrants ont escaladé la frontière pour entrer dans la ville de Ceuta ; d’autres ont préféré nager pour poursuivre leurs rêves. En toute affaire, les deux méthodes ont été meurtrières. Les victimes n’ont plus de noms, d’histoires, de familles, d’imaginaires (un ami m’a dit qu’elles sont des dégâts collatéraux, figurez-vous) : les Etats et les Ong réduisent leur vie à des actes administratifs. De fait, les flux migratoires constituent un problème majeur de notre époque ; et comme tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés, la réponse apportée par les Etats, notamment ceux dits riches, est parcellaire, violente : il faut militariser les frontières ; bâtir des murs en béton impraticables pour contraindre l’Autre de ne pas tenter l’aventure ; mettre en place des grilles et d’autres dispositifs sécuritaires (checkpoints, clôtures, tours de guet, tranchées, etc.), qui n’ont pour «fonction que d’intensifier l’enclavement», puisqu’il s’agit de «défendre la sécurité nationale» ; jeter les migrants dans la Méditerranée grâce à des lois que les démocraties adoptent sans anicroche ; se lancer dans la recherche perpétuelle de l’ennemi, de l’étranger, à savoir le non-semblable ; ou dans la traque des «populations en excédent», «indésirables», auxquelles il ne faut donner aucune espérance d’intégrer la communauté des semblables.
La crise éphémère de Ceuta pose la question de ce que Achille Mbembe appelle les «Circulations» dans un texte magnifique. Cette question est décisive dans le monde qui est le nôtre. Un des candidats à la traversée a dit qu’on lui a refusé le visa pour l’Espagne à quatre reprises ; aussi son acte téméraire est-il une réponse à son incapacité de sillonner légalement le monde, ce monde qui pourtant lui appartient au même titre que les Américains, les Français, etc. Le courroux de ce migrant est celui d’innombrables passants de la Terre, membres de notre «communauté de passants», qui sont ghettoïsés dans des lieux appauvris par un monde dont les structures fondamentales favorisent les inégalités entre les Etats. Aussi faut-il Habiter le monde différemment. Felwine Sarr écrit : «Les ressources de cette planète, ainsi que le patrimoine cognitif et culturel des sociétés, relèvent du bien commun ; ce dernier est le fruit de toute l’expérience humaine. Le simple fait d’appartenir à l’humanité devrait donner le droit d’y accéder. Les réflexions autour de l’idée de revenu minimum universel se fondent sur ce principe. Toute personne doit avoir accès à des ressources assurant sa dignité, du simple fait de son humanité. On pourrait ainsi songer à une gouvernance mondiale pour les questions liées aux conditions de base nécessaires à la vie : sécurité, santé, nourriture, éducation. C’est techniquement possible.» Comment mieux dire ? Voilà les utopies qui libèrent et auxquelles nous devons aspirer.
Par Baba DIENG
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