En 1998, dans Le Racisme expliqué à ma fille, Tahar Ben Jelloun écrivait : «On est toujours l’étranger de quelqu’un. Apprendre à vivre ensemble, c’est cela lutter contre le racisme.» Cette phrase m’est revenue à l’esprit la semaine dernière, après avoir reçu sur WhatsApp, une vidéo qui m’a profondément choqué. On y voit une femme présentée comme une maire, sur la Corniche-ouest de Dakar, lors d’une opération de déguerpissement. Face à la caméra, elle affirme, sans détour : «Nous avons déguerpi les Sénégalais, pourquoi donnerait-on ce privilège à des Guinéens ?» La référence aux Guinéens est insistante.
Ce qui m’a frappé dans cette séquence n’est pas seulement la brutalité des mots. C’est l’assurance avec laquelle ils sont prononcés publiquement, comme si désigner des personnes en fonction de leur nationalité était devenu une manière ordinaire de parler de l’action publique. C’est précisément là que se trouve le danger.
La xénophobie et le racisme qui s’enracinent dans le corps social sénégalais doivent nous alerter. Pour être honnête, cette dérive ne me surprend pourtant pas totalement. Depuis plusieurs années, nous avons laissé des marchands de haine occuper le terrain, banaliser l’intolérance et transformer la peur de l’autre en ressource politique. A force de répétition, certains discours finissent par perdre leur caractère scandaleux. Ils deviennent familiers, puis discutables, puis acceptables. C’est ainsi que la haine s’installe.
Parmi ceux qui ont contribué à cette atmosphère, le député Tahirou Sarr occupe une place particulièrement préoccupante. Ses prises de position sur les étrangers ont contribué à installer dans le débat public, une représentation fondée sur la suspicion, le rejet et la stigmatisation. Lorsqu’un homme politique fait régulièrement de l’étranger une catégorie suspecte et transforme sa présence en problème politique, nous ne sommes plus seulement face à un désaccord sur la politique migratoire. Nous devons être capables de nommer ce qui est en train de se produire : la banalisation d’un discours xénophobe.
Les mots d’un élu ne restent jamais confinés à celui qui les prononce. Ils peuvent déplacer les frontières de l’acceptable, légitimer des préjugés et donner à certains le sentiment que leur hostilité envers l’étranger bénéficie désormais d’une caution politique. Lorsque la stigmatisation devient un instrument de conquête ou de consolidation du pouvoir, elle cesse d’être une simple affaire de rhétorique. Elle devient une question démocratique.
La mécanique est connue. On désigne un groupe. On lui attribue des comportements collectifs. On transforme sa présence en menace. Puis on explique que les difficultés de la société seraient liées à ce groupe. Le réel, pourtant complexe, devient soudain beaucoup plus simple : le chômage aurait un visage, la crise du logement aurait une nationalité, les difficultés économiques auraient un responsable identifiable.
Le bouc émissaire est politiquement commode. Il permet de transformer une frustration diffuse en colère dirigée contre une cible précise. Il dispense surtout de regarder les causes profondes des problèmes.
Le chômage des jeunes, la précarité, les inégalités, les tensions sur le logement, les insuffisances des services publics ou les difficultés économiques du pays sont le résultat de mécanismes multiples. Les expliquer par la présence de l’étranger est intellectuellement facile et politiquement rentable. Cela ne les rend pas plus vrais.
La haine ne surgit jamais de nulle part. Elle se nourrit de discours répétés, de silences, de complaisances et de renoncements. Elle se nourrit surtout de l’absence de contradiction.
Lorsqu’une parole xénophobe reste sans réponse, elle gagne progressivement en légitimité. Lorsqu’un propos raciste est présenté comme une simple «opinion», les limites de l’acceptable se déplacent. Ce qui semblait hier scandaleux devient aujourd’hui discutable, puis demain ordinaire. Il faut donc regarder aussi notre propre responsabilité collective.
Lorsqu’un homme politique construit sa popularité sur la désignation d’un bouc émissaire, le problème ne concerne plus seulement sa personne. Il concerne la société qui lui offre une audience, les médias qui peuvent lui donner une caisse de résonance et les responsables politiques qui choisissent de répondre, de condamner ou de se taire.
Les réseaux sociaux ont encore accéléré cette mécanique. Ils favorisent souvent les contenus qui provoquent la colère, la peur ou l’indignation. Plus un discours est brutal, plus il attire l’attention. Une partie du débat public se retrouve ainsi prisonnière d’une économie de l’émotion dans laquelle la nuance est moins visible que l’outrance et où la complexité rapporte moins que l’accusation.
Notre pays est traversé depuis des siècles par les circulations humaines, les échanges, les migrations et les métissages. Des familles ont des attaches de part et d’autre des frontières. Des Sénégalais vivent en Mauritanie, au Mali, en Gambie, en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Maroc, en France et ailleurs. Des ressortissants de ces mêmes pays vivent, travaillent, étudient et construisent leur vie au Sénégal.
Nos frontières administratives ne résument ni nos histoires familiales, ni nos circulations, ni nos mémoires, ni nos appartenances. L’histoire sénégalaise elle-même témoigne de cette capacité à accueillir, à échanger et à intégrer des trajectoires venues d’ailleurs. L’accueil de 160 étudiants haïtiens par le Sénégal après le séisme de 2010 appartient à cette histoire. La présence et la mémoire de figures venues d’autres horizons, comme Germaine Acogny ou Lucien Lemoine, rappellent également que l’histoire d’un pays ne se construit jamais dans l’isolement. Notre identité n’est pas une forteresse. Elle est une histoire.
Elle est faite de langues, de musiques, de croyances, de migrations, de rencontres, de filiations, de commerce, de littérature et de circulations. Elle s’est construite au contact des autres. Nous devons nous méfier de cette tentation de réduire l’appartenance nationale à une origine supposée pure.
Il n’existe pas de société humaine parfaitement immobile. Les peuples se rencontrent, se mélangent et se transforment. Les frontières politiques peuvent séparer des Etats. Elles ne suffisent jamais à séparer complètement les histoires humaines.
C’est pourquoi la question qui se pose aujourd’hui dépasse largement celle des Guinéens ou de telle ou telle autre communauté étrangère. Elle concerne la société que nous voulons devenir.
Car si nous acceptons que l’étranger soit constamment présenté comme une menace, rien ne garantit que la mécanique s’arrêtera à une nationalité. Aujourd’hui, ce sont les Guinéens. Demain, ce pourrait être les Libanais, les Maliens, les Mauritaniens, les Ivoiriens ou d’autres encore. La logique du bouc émissaire a cette particularité : elle a toujours besoin d’une nouvelle cible.
C’est pourquoi il faut combattre la logique elle-même. Le Sénégal n’a rien à gagner dans une compétition de haine. Il a besoin de lucidité. Il y a, au fond, une question qui devrait tous nous interpeller : quel Sénégal voulons-nous construire ?
Un Sénégal où l’on mesure la légitimité d’une personne à son origine ? Un Sénégal où l’étranger devient systématiquement responsable de nos frustrations collectives ? Un Sénégal où la nationalité devient un instrument d’exclusion ? Ou un Sénégal suffisamment sûr de lui-même pour regarder ses propres difficultés en face, sans avoir besoin d’humilier ceux qui viennent d’ailleurs ?
Face aux marchands de haine, notre réponse doit donc être ferme. Nous ne devons pas leur abandonner le Sénégal. Parce qu’au fond, comme nous le rappelle Tahar Ben Jelloun, nous sommes tous, un jour ou l’autre, l’étranger de quelqu’un. Et le pays de Samir Abourizk ne doit pas renoncer à son humanité.
Par Birane DIOP
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