C’était Ia ou plagiat ?

L’humain court vers le succès avec cette drôle de certitude qu’une fois au sommet, il pourra enfin souffler.
On travaille, on échoue, on recommence. Parfois on rêve du jour où les portes s’ouvriront, où notre travail parlera de lui-même pour nous éviter de devoir encore expliquer pourquoi nous méritons d’être là. On imagine le sommet reposant, glorieux, mais il ne l’est pas toujours. Parfois, c’est précisément au sommet qu’une autre bataille commence.
Cela fait quelques jours que je suis l’affaire Thélyson Orélien et j’ai une question qui m’obsède : si C’était ça ou mourir avait été un roman comme des centaines d’autres sortis à la rentrée, un livre qu’on lit, qu’on oublie, est-ce que quelqu’un serait allé vérifier quel pourcentage d’Ia un
logiciel lui donnait ? Est-ce qu’on aurait fouillé ses vieux textes, retourné tout son parcours ? Peut-être. Je n’en sais rien. Mais je pose la question parce qu’avant d’être un scandale, ce livre était un succès.
Premier roman. Prix du roman Fnac. Les listes des plus grands prix. Des droits vendus à l’étranger. En quelques semaines, un auteur que peu de gens connaissaient est devenu un phénomène. Et presque au même moment que la consécration, le soupçon est arrivé.
D’abord l’Ia. Puis le plagiat.
Les deux histoires sont aujourd’hui tellement liées qu’il est difficile de se rappeler qu’elles ne reposent pas sur les mêmes fondements.
Le plagiat, je vais le dire clairement : ça ne se défend pas. Des phrases reprises sans guillemets, sans nom, ont été retrouvées dans d’anciens textes de l’auteur. Prendre les mots de quelqu’un et les signer de son nom, c’est une faute. Je ne vais pas chercher d’excuse là où il n’y en a pas.
Je ne suis donc pas là pour plaider son innocence. Mais une faute ne prouve pas toutes les autres.
Et puis je me demande : si cet auteur avait été un homme blanc, déjà bien installé dans le milieu littéraire
français, est-ce qu’on aurait ressenti le même besoin de vérifier si son succès était «naturel» ?
Cette histoire m’en rappelle une autre, celle de Yambo Ouologuem.
En 1968, l’écrivain malien reçoit le Renaudot pour Le Devoir de violence. On le célèbre. Puis arrivent les accusations de plagiat, la polémique, la chute. Il finit par disparaître de la scène littéraire. Attention, ce n’est pas la même histoire. Plus de cinquante ans les séparent, et on ne leur reproche pas les mêmes choses. Mais quand même. Il y a quelque chose dans le schéma que je reconnais. Que se passe-t-il quand quelqu’un arrive à une place qu’on ne lui avait jamais réservée ?
Le patriarcat a toujours dit aux femmes où était leur place, le racisme et la colonisation ont fait de même avec les personnes noires et celles venues des Sud. Quand l’une d’entre nous passe la ligne, sa réussite n’est plus une réussite. C’est une chose à expliquer.
Les femmes connaissent ce regard. Les personnes noires le connaissent. Et les femmes noires savent très bien ce que ça donne quand les deux se rencontrent.
C’est le regard qui te demande tes preuves avant même de lire ton
travail. Il y a forcément quelqu’un derrière. Il y a un homme qui t’a
poussée. Un réseau. Et maintenant, une machine.
Toute critique n’est pas raciste. Toute remarque n’est pas sexiste.
On le sait. Mais le racisme, ce n’est pas seulement l’insulte qu’on crie dans la rue. C’est aussi à qui on
accorde le bénéfice du doute. Et à qui on ne l’accorde pas.
Est-ce qu’on a visé Thélyson Orélien parce qu’il est noir ? Je n’en sais rien. Mais je ne vais pas non plus faire semblant de vivre dans un monde tout neuf, sans histoire.
J’ai le droit de me demander si le succès fulgurant d’un homme noir, haïtien, migrant, qui entre d’un coup dans les salons les plus prestigieux de la littérature française, est regardé comme les autres. Et j’ai le droit de rappeler qu’une accusation ne pèse pas pareil quand on appartient à un groupe à qui on demande sans arrêt de justifier sa présence.
C’est aussi pour ça que ce plagiat me met en colère. Pas seulement parce que c’est une faute. Parce que je sais déjà ce que certains vont en faire : «Vous voyez ? On vous l’avait dit.» L’erreur d’un seul, et c’est tout un groupe qu’on renvoie à sa place.
C’est injuste. Aucune femme, aucune personne noire ne devrait avoir à être parfaite pour ne pas nourrir les
préjugés des autres.
Orélien n’a pas besoin d’être irréprochable parce qu’il est noir. Il doit
rendre des comptes pour ce qu’il fait. Point. S’il y a plagiat, qu’il en réponde. Mais le plagiat établi ne prouve pas, à lui seul, qu’il a fait écrire son roman par une Ia.
Parce que les détecteurs d’Ia posent un vrai problème. Ils sortent des pourcentages qui donnent au soupçon un air de science. A impressionner, mais un pourcentage ne suffit pas, à lui seul, à établir comment un texte a été écrit.
Ces machines, c’est nous qui leur avons appris à écrire. Elles ont lu nos livres, nos articles, nos poèmes, nos façons de raconter. Et maintenant qu’elles y arrivent, c’est nous qu’on soupçonne.
Qui imite qui ?
C’est lui aujourd’hui. Demain, ce sera peut-être une romancière, une étudiante qui dépose son mémoire, une journaliste…
Qu’est-ce qu’on nous demandera, alors ? Nos brouillons ? Nos fichiers datés ? Faudra-t-il que nous gardions la trace de chacun de nos moments d’hésitation, de chacune de nos
ratures, pour prouver un jour que nos phrases sont bien les nôtres ?
On entre peut-être dans une époque où écrire ne suffira plus. Il faudra aussi prouver qu’on a écrit.
Et je crains déjà de savoir à qui l’on demandera le plus souvent cette
preuve.
Par Fatou Warkha SAMBE



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