Dire «nous, le peuple» : réunir les corps

Ma chronique de la semaine dernière, «Pour une insurrection des vies assujetties», a été consacrée à «La marche des paniers vides» que des citoyens ont organisée pour dénoncer la vie impossible. J’essayais de la commenter, de la soutenir, de montrer sa nécessité et sa force subversive dans un pays où les ambitions politiques des protagonistes de la guerre picrocholine éludent les urgences auxquelles les gueux font face. Dans un pays où, comme l’a dit à juste titre le Premier ministre lors de sa déclaration de paupérisation générale, les citoyens suffoquent à cause de l’effondrement vertigineux de l’économie ; effondrement dont les causes sont à chercher dans la parole destructrice de Sonko, un soir de 26 septembre 2024 ; effondrement dont les conséquences sont létales. Je dois tout de même revenir sur mon texte pour tenter de comprendre davantage l’entreprise et surtout de répondre à des tentatives de politisation.
Sur une chaîne de télévision, un journaliste a demandé au Dr Abdourahmane Diouf de lui donner son avis sur la «marche organisée par les militants du parti Pastef» (comment peut-il en être sûr à ce point ?). Avec un comportement assez badin et déshonnête, le ministre a d’abord souscrit à la thèse du journaliste avant de rappeler l’évidence selon laquelle le bilan de l’alternance n’est pas sécable : le parti Pastef et son camp sont comptables des mêmes folies. Le problème n’est pas dans l’indivisibilité du bilan, puisque les bêtises et les pulsions de négation de ces deux forces hégémoniques se sont intriquées au possible, mais dans la certitude du ministre selon laquelle ces «rassemblements de corps» sont motivés par des raisons politiciennes. En clair : le parti Pastef a instrumentalisé tous ces corps qui se sont agglutinés dans la rue et, par conséquent, il faut apporter une réponse non pas économique mais politique. Réponse politique, à savoir le mépris et l’indifférence. Voir de la politique dans la «réunion des corps» montre aisément que les revendications des manifestants ne sont pas prises au sérieux par les gouvernants, et que le changement de la vie, auquel aspire ce «groupe de corps visibles, audibles, tangibles, exposés, obstinés et interdépendants», n’est pas imaginable.

Exigences des corps
Nous ne pouvons pas accepter l’idée réductrice et dangereuse selon laquelle les manifestants se livraient à une activité politique en descendant dans la rue. Penser ainsi est une manière irresponsable d’évacuer la détresse et les conditions matérielles dans lesquelles vivent celles et ceux qui ont manifesté. Il faut voir plutôt dans leur geste ce que Judith Butler, grande philosophe américaine à qui l’on doit le monumental Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, appelle les «exigences des corps» dans «Nous, le peuple : réflexions sur la liberté de réunion», texte à la fois tripal et insurrectionnel que l’on trouve dans l’ouvrage collectif Qu’est-ce qu’un peuple ? Les corps (le sens que Butler donne au mot «corps» est assez large, cela va de soi, car il ne faut pas oublier la minorité sexuelle à laquelle elle appartient et à partir de laquelle donc elle écrit) qui descendent dans la rue disent «nous, le peuple», se considèrent comme le Peuple et parlent au nom de ce dernier et au nom d’un «nous» par opposition à un «eux», afin de faire entendre les «exigences des corps» : «Les corps demandent nourriture et abri, protection contre l’agression et la violence, liberté de mouvement et de travail, accès aux soins.» En ce sens, l’«apparition des corps [précaires] sur le pavé, dans la poussière» est un exercice de survie, de bravoure, au cours duquel on s’expose à la violence policière, et non de légitimation d’une voix politique.
Dire «nous, le peuple», qui est l’expression même de la souveraineté populaire dont l’exorbitance émane justement de son indépendance par rapport au pouvoir politique, est une manière de «travailler contre l’effacement», d’«affirmer l’égalité au milieu de l’inégalité», contrairement à ce que pense le ministre. Ce qu’elle appelle «effacement» en puisant dans l’énergie critique qui traverse tout son texte, ou dans cette grande tradition de l’«indocilité réfléchie» à laquelle elle adhère sans doute, on peut aussi l’appeler oubli ou indifférence des gouvernants. Dire «nous, le peuple» est cet acte subversif par lequel des corps rassemblés «fondent ou instituent une série de débats sur la nature du Peuple et sur ce qu’il veut» ; ils exigent que les pouvoirs publics leur permettent de vivre une vie digne de ce nom. Aussi la seule politique à voir dans cette entreprise est-elle celle qui change la vie des corps vulnérables. Qui doivent tenir ensemble «par une exigence, par un sens de l’injustice d’une vie invivable, par l’affirmation commune qu’un changement est possible et que ce changement doit avoir pour moteur la résistance aux inégalités, à la précarité qui s’accroît massivement ici et ailleurs».

Penser la politique en termes de corps
Dans ce texte, on pourrait dire que tout l’édifice théorique de Butler repose sur la notion de souveraineté populaire, de son autoconstitution, de sa légitimation du pouvoir politique, et celle de corps. Il s’agit pour elle de montrer à quel point certains corps sont vulnérables et ont besoin de tisser des relations pour survivre. Sans doute faut-il voir dans son geste théorique, là encore, ses propres préoccupations existentielles en tant que femme, fût-elle une universitaire blanche, appartenant à une minorité sexuelle insultée et insultable, assujettie par des pouvoirs et des normes et des «savoirs» comme la psychanalyse ; mais son analyse fait jaillir une idée puissante selon laquelle la politique n’est pas un jeu de plaisantins (ou une succession d’élections au terme desquelles des couillons prennent le pouvoir pour s’attaquer aux vies «dissidentes») parce qu’elle a des conséquences somatiques sur les vies des citoyens les plus vulnérables. La politique est de fait une activité de fabrique ou de négation de la vie. Raison pour laquelle on ne peut qu’être courroucé en constatant l’indigence intellectuelle et l’indécence de certains hommes politiques.
«Penser la politique, écrit-elle, c’est penser à la fois la difficile nécessité de demander du soutien pour les corps vulnérables, et la mobilisation des corps en commun dans les pratiques de résistance.» Demander du soutien pour les corps vulnérables est un acte difficile mais nécessaire.
Difficile, parce que les demandeurs vont subir forcément les injures des citoyens pour qui toute aide destinée aux plus démunis est une atteinte à la méritocratie, à leur méritocratie, une promotion de l’économie de l’indignité, une manœuvre politicienne ; nécessaire, parce que «nous [les femmes, les enfants, les gueux, les vieillards, les dissidents de l’ordre sexuel, etc.] sommes des corps qui ont besoin de soutien pour continuer à exister, pour vivre une vie digne de ce nom». Comme la liberté de réunion, soutenir les corps vulnérables est l’une des fins de la politique.
La réunion des corps a pour but de faire advenir le «principe permanent de révolution à l’intérieur de l’ordre démocratique» ou l’«énergie anarchiste». Le chambardement, faut-il le préciser, doit être imaginé à l’intérieur de la politique démocratique. Butler ne fait pas donc l’apologie de l’anarchie, de l’anéantissement des institutions, de la destruction de l’ordre politique. Au fond, dire «nous le peuple», à savoir réunir des corps dans la rue, n’est qu’une manière d’exprimer des revendications on ne peut plus légitimes. Et la tâche principale des hommes politiques est de comprendre ces demandes et de les transmuer en réponses économiques, en faisant l’effort difficile d’avoir une démarche radicale. A savoir celle qui va à la racine des maux et des «verdicts sociaux» pour débusquer leur essence et leurs avatars.
Par Baba DIENG



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