GUEST-ÉDITO – Cherif Salif Sy : Ce qui sépare les Pas des années 1980 de celui de 2026

Entre un programme d’ajustement structurel et l’accord conclu le 1ᵉʳ septembre 2026 entre le Sénégal et le Fonds monétaire international, trois différences sont réelles, une quatrième n’est qu’une affaire de vocabulaire, et une contrainte identique traverse les deux époques. Prises ensemble, ces cinq observations permettent de répondre sans slogan à la question qui occupe le débat sénégalais depuis l’été.

Ce qu’était un programme d’ajustement structurel
Le mot recouvrait deux séries d’instruments, ceux de la Banque mondiale et ceux du Fmi, appliqués au Sénégal à partir de 1979. Le contenu du premier d’entre eux est documenté par la Banque africaine de développement. Un programme de stabilisation de court terme en 1979, puis un programme de redressement économique et financier pour la période 1980-1985, fixaient quatre objectifs : ramener le déficit courant de 15 à 7% du Pib, porter l’épargne publique de 15 à 35%, élever le taux d’investissement de 16% du Pib en 1981 à 18% en 1985, et limiter le rôle de l’Etat dans l’économie en dégraissant le secteur public.
Le dernier objectif définit l’ajustement structurel mieux que tous les commentaires ultérieurs. Il ne s’agissait pas d’équilibrer un budget. Il s’agissait de réduire le périmètre de l’Etat, par les privatisations, par la compression des effectifs et par le démantèlement des dispositifs publics d’encadrement de l’économie.

La différence de vocabulaire, qui ne prouve rien
Le Fmi a créé une facilité d’ajustement structurel en 1986, puis une facilité d’ajustement structurel renforcée. Le Sénégal en a signé trois, en 1988, 1994 et 1998. A la fin de 1999, cette facilité a été transformée en facilité pour la réduction de la pauvreté et pour la croissance, devenue en 2009 la facilité élargie de crédit, celle qui porte l’accord de 2026.
Au sens strict, le programme en discussion n’est donc pas un programme d’ajustement structurel, puisque l’instrument porteur de ce nom n’existe plus depuis vingt-sept ans. Cette réponse est exacte et elle n’apprend rien. Un changement de dénomination ne dit pas si le contenu a changé.

Première différence réelle : la monnaie a cessé d’être une variable
La décennie d’ajustement s’est achevée par une modification de la parité. Le 11 janvier 1994 à Dakar, les chefs d’Etat de la zone franc ont annoncé que le franc Cfa passait de 50 à 100 unités pour un franc français, avec effet le 12 janvier à zéro heure. La monnaie perdait la moitié de sa valeur extérieure après quarante-six ans de parité fixe.
Aujourd’hui, la parité avec l’euro n’est sur la table d’aucune négociation, ni du côté du gouvernement, ni du côté du Fonds, ni du côté de la Bceao. La conséquence est arithmétique. Quand le taux de change ne bouge pas, l’ensemble de l’effort passe par le budget, c’est-à-dire par les recettes et par les dépenses. Sur ce point précis, le programme de 2026 est plus contraignant que ceux des années 1980, et non plus doux.

Deuxième différence réelle : les créanciers ne sont plus les mêmes
Dans les années 1980, l’essentiel de la dette sénégalaise était détenu par des Etats et par des institutions publiques. Le rééchelonnement se négociait au Club de Paris, entre gouvernements, selon des règles connues.
La structure a changé. Le marché financier régional a couvert environ 73% des besoins de financement de l’Etat entre 2022 et 2024, et les titres souverains représentent près de 38% des actifs des banques de l’Union monétaire ouest-africaine. A cela, s’ajoutent les euro-obligations émises sur les marchés internationaux, détenues par des investisseurs privés que ni le Club de Paris ni le Fonds ne représentent.
Ce déplacement change la nature de la contrainte. Un rééchelonnement bilatéral se décidait entre créanciers publics. Une restructuration aujourd’hui atteint des porteurs privés, et d’abord les banques de la zone, celles qui financent les entreprises et les ménages sénégalais. La discipline ne vient plus seulement du Fonds. Elle vient aussi des agences de notation et des détenteurs de titres, qui n’ont ni programme ni revue, mais qui fixent le prix auquel l’Etat emprunte.

Troisième différence réelle : l’objectif budgétaire s’est inversé
Le programme de 1980 visait à réduire le périmètre de l’Etat. Les programmes récents visent à augmenter ses ressources. L’accord approuvé le 10 janvier 2020 prévoyait une stratégie de recettes portant le ratio des impôts au Pib à 20% d’ici 2023. Celui du 1er septembre 2026 annonce le rétablissement de la stabilité macroéconomique et de la viabilité de la dette, la réduction des vulnérabilités budgétaires et extérieures, une hausse des dépenses sociales et une nouvelle stratégie de recettes à moyen terme en 2027, accompagnée de transferts monétaires ciblés.
Un lecteur peut juger ces objectifs insuffisants ou mal calibrés. Il ne peut pas les confondre avec ceux de 1980, qui visaient explicitement l’inverse pour le périmètre public. Le ciblage des subventions, souvent cité comme la preuve du retour de l’ajustement, figure d’ailleurs dans le programme des autorités sénégalaises et non dans une exigence du Fonds.

Ce qui ne change pas d’une époque à l’autre
Deux éléments traversent les quarante-sept années écoulées depuis le premier accord de 1979.
Le premier est la fonction de validation. Entre novembre 2007 et janvier 2020, le Sénégal a vécu sous quatre programmes successifs sans recevoir un franc du Fmi. Ces instruments, l’Ispe puis l’Icpe, sont définis par le Fonds comme destinés aux pays à faible revenu qui n’ont pas besoin de son aide financière, mais qui souhaitent bénéficier de ses conseils ainsi que du suivi et de la validation de leurs politiques. Pendant douze ans, le pays a accepté des objectifs chiffrés et des revues régulières pour obtenir une signature. Ce que le Fonds vend n’est pas d’abord de l’argent.
Le second est la cible de déficit. L’accord de janvier 2020 visait 3% du Pib sur toute sa durée, au motif que ce niveau correspond au critère de convergence de l’Uemoa. Le seuil ne vient pas de Washington. Il vient de l’acte additionnel adopté en 2015 par la Conférence des chefs d’Etat de l’Union, applicable depuis le 1er janvier 2020, qui fixe le déficit à 3% du Pib et l’encours de dette publique à 70%.
Le programme en discussion n’est donc pas un programme d’ajustement structurel. Il n’est aucunement concerné par son instrument, son objectif de périmètre public ou la structure de la dette qu’il traite. Trois différences sérieuses le séparent des dispositifs des années 1980 dont l’une, l’impossibilité de toucher à la parité, le rend plus exigeant pour les finances publiques que ne l’étaient ses prédécesseurs.
Le débat qui oppose l’étiquette «ajustement» à l’étiquette «stabilisation» porte donc sur le mauvais objet. Ce qui contraint durablement les choix budgétaires sénégalais ne dépend pas du nom du programme, ni de sa durée, ni même de son existence.
L’accord du 1ᵉʳ septembre porte sur trente-six mois et il reste soumis à l’approbation du Conseil d’administration du Fmi. Le seuil de 3% du Pib, lui, ne comporte aucune date d’expiration, et sa révision se décide à huit Etats.

Sources
Banque africaine de développement, évaluation des programmes d’ajustement structurel au Sénégal (programme de stabilisation de 1979 et programme de redressement économique et financier 1980-1985) ; Bureau indépendant d’évaluation du Fmi, Evaluation of Prolonged Use of Imf Resources, chapitre 11 consacré au Sénégal, 2002 ; déclaration des chefs d’Etat de la zone Umoa et Beac du 11 janvier 1994 sur la parité du franc Cfa ; communiqué de presse du Fmi n°20/06 du 10 janvier 2020 ; communiqué de presse du Fmi n°26/282 du 1er septembre 2026 ; communiqués n°11/219, n°14/300 et n°15/297 sur les instruments de soutien à la politique économique ; acte additionnel n°01/2015/Cceg portant pacte de convergence, de stabilité, de croissance et de solidarité entre les Etats membres de l’Uemoa ; données de la Bceao sur le financement du Trésor sur le marché régional et sur la part des titres souverains dans les actifs bancaires de l’Union.
Chérif Salif SY



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