Le pouvoir à deux têtes, ou l’art de gouverner en stéréo

En 2019, dans Les ingénieurs du chaos, Giuliano da Empoli décrivait un monde politique où l’amateurisme se vend comme authenticité, l’incompétence comme rupture, et la polémique comme programme. Un programme provisoire, mais étrangement toujours renouvelable, comme un abonnement qu’on oublie de résilier. Transposée au Sénégal, cette grille éclaire l’ascension de Pastef et de Ousmane Sonko autant que les embarras de l’après-victoire. Car il est toujours plus simple de transformer la colère en bulletin de vote que le bulletin de vote en administration cohérente et en résultats palpables. La comparaison a ses limites, on s’empressera de le préciser pour ne pas se faire accuser d’importer des concepts comme on importe du riz : les recettes de communication circulent, mais les sociétés, les colères et les institutions ne sont pas interchangeables.
En effet, Da Empoli raconte comment une modeste entreprise de webmarketing milanaise a façonné le premier parti d’Italie. Pastef, longtemps raillé comme le «parti des réseaux sociaux» (insulte prononcée alors avec le même mépris qu’on réserve aux adolescents scotchés à leur écran), a suivi une trajectoire comparable dans ses outils, sinon dans son histoire. Privé d’un accès jugé équitable aux médias traditionnels, ce parti a fait de la contrainte une vertu : parler au Peuple directement, sans intermédiaire, plutôt que négocier avec des filtres réputés hostiles. L’anomalie d’hier est devenue le manuel pratique d’aujourd’hui. Le rapprochement porte moins sur les idéologies que sur la tuyauterie. Pastef a bâti une armée numérique décentralisée où chaque parole du leader devient événement, puis extrait, puis certitude partagée. Et le tout avant que le contradicteur ait fini de chercher son micro, généralement débranché. Une nuance s’impose : cette puissance n’a pas été simplement achetée à des officines comme on loue une salle des fêtes. Elle s’est développée dans le mouvement, portée par une base militante très jeune, qui ne se contente pas de recevoir le récit politique ; elle le fabrique, le diffuse et, à l’occasion, le durcit avec un enthousiasme qui ferait pâlir n’importe quel community manager salarié.

Le désordre comme directeur de campagne
Chez Da Empoli, le désordre apparent n’est pas une panne, c’est le moteur de l’action. Le Sénégal en a testé le rendement à plein régime. Les sorties frontales de Sonko et les procédures judiciaires engagées contre lui ont nourri un récit permanent de confrontation avec le système ; un système décidément bien commode, toujours disponible pour jouer les méchants de l’histoire. La Présidentielle de 2024 en offre la scène la plus spectaculaire : emprisonné et inéligible, Sonko transfère son capital politique à Bassirou Diomaye Faye sous la formule «Diomaye mooy Sonko», un slogan si efficace qu’on en oublierait presque qu’il faudrait un jour l’expliquer autrement qu’en scandant.
Mais l’arrivée au pouvoir change les règles du spectacle. Ce qui fortifiait l’opposant (polarisation, centralité du leader et dénonciation permanente) fragilise désormais le gouvernant, condamné à cette discipline peu virale qu’on appelle l’arbitrage. Il faut coordonner l’action publique et présenter des résultats qui tiennent autrement qu’en direct vidéo : exercice pour lequel aucun tutoriel YouTube ne prépare vraiment. Et sur ce point, les recettes ne font pas résultats.
Le miroir européen ne doit pas être posé sur Dakar comme un calque paresseux. Les personnages étudiés par Da Empoli (Gianroberto Casaleggio, Arthur J. Finkelstein et Steve Bannon) appartiennent à une industrie du conseil politique où l’on vend de la stratégie comme d’autres vendent des logiciels, factures et service après-vente inclus. La puissance numérique de Pastef relève moins de ce mercenariat que d’une adhésion identitaire : pour une partie de la jeunesse urbaine, soutenir Sonko a été une manière de contester un ordre social jugé immobile, rétrograde, voire archaïque. Une façon de se rebeller contre le Système. La communication militante a amplifié une colère réelle ; elle ne l’a pas inventée dans une salle de réunion climatisée.
Dans son ouvrage, Da Empoli montre comment les mouvements populistes prospèrent en présentant les médias traditionnels comme une composante du
système à combattre, tout en s’appuyant sur leurs propres canaux. Stratégie qui a l’élégance de mordre la main qui pourrait nourrir, tout en tendant l’autre pour la caméra. Pastef a suivi une logique comparable, dénonçant une partie de la presse sénégalaise comme hostile, parfois jusqu’à appeler au boycott. Cette défiance a favorisé l’essor d’un espace éditorial parallèle de chaînes YouTube militantes et de
plateaux en direct, où la seule ligne éditoriale est
l’absence de ligne éditoriale. Le bénéfice tactique est évident : parler sans filtre à un public presque pas outillé et à même de prendre pour argent comptant tout ce qu’on lui présente. Le coût démocratique l’est tout autant : fausses informations, attaques
personnelles, radicalisation du débat, appel en direct à l’insurrection. En mars 2025, Pastef a fini par
s’alerter de cette dégradation ; un peu comme on
s’étonnerait que l’eau mouille après l’avoir versée soi-même sur le tapis.

Gouverner après le carnaval
Dans ce contexte, les tribunes dominicales de Mary Teuw Niane ne sont pas de simples humeurs : elles sont devenues le journal de bord institutionnel de la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, avec le timing d’un homme qui sait que les meilleures charges se publient le dimanche, quand l’actualité est creuse. C’est une véritable trilogie en trois actes, et aucun ne nomme directement Sonko ni Pastef. Une pudeur toute relative, puisque la fonction de l’auteur, ministre-directeur de Cabinet du Président Diomaye Faye, et la chronologie suffisent à indiquer la direction du tir.
Le 9 août 2026, il se fend d’une tribune pour dénoncer L’imposteur. Niane y décrit un dirigeant qui emprunte les codes de la vertu pour conquérir le pouvoir et transforme l’adhésion en culte de la personnalité. C’est la contestation de la personne.
Le 13 septembre 2026, le second acte disserte sur Le gourou et la secte. Il déplace l’attention du chef vers ses fidèles. L’emprise reposerait sur l’abandon du jugement individuel et la mise au ban des voix dissidentes. C’est la contestation de l’organisation.
Et le 20 septembre 2026, comme troisième acte de sa trilogie, le mathématicien appelle à Arracher une jeunesse à l’emprise de Lucifer. C’est la pièce maîtresse. Elle fait le lien entre la méthode Pastef et la théorie de Da Empoli. Niane y alerte sur les dérives des réseaux sociaux : «Le numérique peut être une lumière pour l’esprit. Il peut aussi devenir une arme contre les consciences. C’est lorsque le numérique devient l’instrument du mensonge, de la calomnie, de la haine et de l’humiliation que commencent les tentations de Lucifer.» Il décrit ce que Pastef a lui-même fini par dénoncer : la transformation d’individus fragiles en «meutes numériques, où on confond l’insolence avec le courage, la rumeur avec l’information, et l’invective avec le débat». Et il conclut par l’antidote : maîtriser la technologie sans se maîtriser soi-même, c’est donner une puissance immense à une conscience fragile. Il appelle à reprendre le numérique aux «marchands de haine» et à revenir aux valeurs de jom (effort), wër
(dignité), fitt (bravoure), yaru (retenue) et sutura (discrétion).
On passe ainsi de l’imposture politique à la secte militante, puis à la diabolisation de l’outil qui a rendu les deux premiers possibles. C’est brillant sur le plan rhétorique : Niane ne s’en prend plus à l’homme Sonko, il s’attaque à l’écosystème, à la superstructure qui l’a porté. Le même qui, selon Da Empoli, a transformé la contrainte médiatique en vertu. L’enjeu dépasse alors largement la rivalité entre deux hommes : il porte sur la localisation effective de l’autorité.
Le président de la République tire sa légitimité de l’élection. Il vient d’ailleurs de le rappeler dans l’interview accordée à Rfi et France 24, le 24 septembre 2026, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. Sonko, par contre, s’appuie sur son rôle dans la victoire de 2024 et sur une majorité parlementaire disposée à peser sur l’action gouvernementale. Qualifier implicitement un acteur d’«imposteur» ou de «gourou», puis décrire ses troupes comme une jeunesse sous l’emprise de Lucifer, c’est contester non seulement sa personne, mais la capacité de son organisation à incarner une autorité démocratique autonome. La formule «Diomaye mooy Sonko», qui avait fusionné les légitimités pour conquérir le pouvoir, se retourne désormais contre l’architecture de l’Etat : ce qui garantissait l’unité électorale brouille la chaîne de commandement. Ironie que même le meilleur scénariste n’aurait pas osé écrire aussi symétrique.
La crise a changé de nature depuis que le Président Faye a mis fin, en mai 2026, aux fonctions du Premier ministre Sonko, remplacé par Ahmadou Alhaminou Lô. Devenu président de l’Assemblée nationale, Sonko conserve un levier décisif via la majorité parlementaire de Pastef ; une reconversion habile pour qui aurait pu se retrouver simple spectateur. Le conflit se déplace de l’intérieur de l’Exécutif vers les rapports entre Présidence, gouvernement et Parlement, autour de la dette, du Fmi, des fonds politiques et du coût social des réformes.

De la rupture politique à l’épreuve institutionnelle
La Déclaration de politique générale de Ahmadou Alhaminou Lô a placé la réduction de la dette et la vie chère au cœur de l’action gouvernementale. Pastef, majoritaire sous la présidence de Sonko, a choisi de ne pas provoquer immédiatement un vote de défiance, tout en réclamant un «dialogue loyal» avec le chef de l’Etat. Une formule bien diplomatique qui, dans la bouche d’une majorité parlementaire, sonne moins comme une main tendue que comme un ultimatum en gants de velours.
Parallèlement, une vaste série de changements à la tête d’organismes publics, dont les 87 nominations récentes, a renforcé l’image d’une recomposition politique durable, menée avec la discrétion habituelle des grands ménages de printemps.
L’ingénierie du chaos n’est ni une exclusivité occidentale ni une simple importation. Au Sénégal, elle s’est nourrie de colères locales autant que de techniques globales de viralité. Le véritable test n’est plus de savoir si Pastef peut transformer une culture de contestation en méthode de gouvernement. C’est déjà, à l’évidence, plus compliqué que prévu. Il s’agit désormais de déterminer si les institutions issues de la victoire de 2024 pourront convertir leur conflit de légitimité en débat démocratique maîtrisé, sans bloquer les réformes ni aggraver la défiance. Après la rupture entre Faye et Sonko, la question centrale devient celle de la capacité de l’Exécutif et de la majorité parlementaire à produire de la continuité, sans trop regarder, on l’espère pour eux, dans le rétroviseur de leurs propres promesses de rupture.
Par Bachir FOFANA



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