Lire et écrire dans un monde mauvais

L’Intelligence artificielle (Ia) est décidément au cœur de nos existences. C’est un outil auquel nous ne pouvons pas échapper : on le retrouve dans tous les domaines de la vie sociale ; toutes nos activités seront sans doute chambardées et menacées par cette nouvelle technologie. Les Etats dits puissants (encore faut-il définir la notion de puissance dans un monde où règne désormais ce que Bertrand Badie appelle l’«impuissance de la puissance») savent que cette dernière est le présent et l’avenir, que la maîtrise de ses prouesses sera un atout décisif pour croiser le fer avec leurs ennemis dans un monde déréglé ; aussi décident-ils d’investir massivement pour dominer le monde de l’Ia. Il n’y aura de souveraineté que construite par cette technologie. Pratiquer la politique de l’autruche est suicidaire : l’«Iapocalypse» est un possible.
L’Ia est donc partout. Même dans la littérature. Les livres écrits par des Ia, qui ne sont pas si médiocres, se glissent dans nos lectures sans que nous soyons à même de les reconnaître et de les conjurer. Les écrivains robotisés et les vrais écrivains se disputent le même lectorat : les textes de ceux-là ne sont pas si différents des textes de ceux-ci. Tout le monde peut écrire, et l’écriture n’est plus une «aristocratie de l’esprit». L’affaire Thélyson Orélien, un écrivain québécois d’origine haïtienne de 38 ans, est venue nous rappeler que la littérature, surtout le roman, est menacée par cette technologie dont les capacités nous échappent à ce jour, et à laquelle nous sommes incapables de donner des limites.
Je flânais sur le réseau dit social X quand ce compte anonyme derrière lequel se cachait un homme de droite et chroniqueur au Figaro, «Balance ton Claude», a ouvert les hostilités contre C’était ça ou mourir. Il est curieux de voir à quel point la publication est devenue virale en quelques heures : les «je le savais» pullulent et tous les critiques littéraires amateurs, qui sont en grande partie de mauvais lecteurs au sens de Dany Laferrière, dans «Eloge de la lecture», parce qu’ils parlent de livres qu’ils n’ont pas lus, s’affranchissent du poids de l’«illégitimité culturelle», et déversent leur bile sur l’écrivain : «C’est un faussaire qui a écrit son roman grâce à l’Intelligence artificielle.» La campagne de dénigrement est en branle. Les journaux avides de sensationnalisme -Le Monde, Le Parisien, Le Nouvel Obs, Le Point, que sais-je encore- se saisissent de l’affaire, multiplient les articles et se demandent : «Orélien a-t-il écrit son roman grâce à l’Ia ?»
Mais le supplice du jeune écrivain ne venait que de commencer : quelques jours après l’Ia, surgissent des accusations de plagiat dans d’autres textes. Les accusateurs, qui se présentent parfois comme des experts à l’érudition joyeuse et dont la mission consiste à «débusquer les impostures intellectuelles», exhument par-dessus tout ses chroniques parues dans plusieurs journaux, et dans lesquelles il pillerait d’autres textes (Alain Frachon du Monde, chroniqueur réputé dont les analyses sur l’actualité internationale sont précieuses, n’a-t-il pas écrit, dans l’avant-propos d’Un autre monde. L’ère des dictateurs, que le chroniqueur est un parasite qui pille articles des journalistes et livres savants ?). Ses productions littéraires antérieures aussi ont été passées au crible par les inquisiteurs de la Toile. Résultat : tous ses textes sont le fruit de plagiats et il ne sait pas écrire par lui-même ; le verdict est sans appel, et nous ne savons pas ce qu’ils appellent plagiat en littérature (le grand livre de Mohamed Mbougar Sarr, La Plus secrète mémoire des hommes, est aussi une réflexion puissante sur ce que signifie la notion de plagiat en littérature : et si toute l’histoire de la littérature n’était qu’une suite de plagiats ? L’écrivain Pascal Bruckner, membre de l’Académie Goncourt, a récemment écrit à juste titre dans un article paru au Point, «Affaire Thélyson Orélien : et si l’Ia était la vraie plagiaire ?» : «Ecrire, c’est lire : des dizaines, des centaines, des milliers de livres, s’imbiber de l’encre des autres au risque de l’exsuder à son tour et de ne plus savoir ce qui relève de soi ou des lectures. Aucun texte n’est pur ou sui generis. En matière de création, «Je» est toujours un autre, voire une multitude […]. Toute écriture est dialogue avec le passé et jaillit d’un humus antérieur.» Aussi devons-nous faire preuve de circonspection avant d’accuser un écrivain de plagiat).
Les accusateurs de Orélien ont fait preuve d’une grande violence. Pour comprendre cette affaire et toutes les questions qu’elle pose par-delà l’intrusion de l’Ia dans la littérature, nous ne pouvons pas évacuer la thèse du racisme. La suspicion devient facile et les accusations violentes, quand il s’agit d’un écrivain noir. Les accusateurs se posent toujours la même question : a-t-il réellement écrit son livre ? Ou est-il vraiment sincère ? Il ne s’agit pas de dire que tous les écrivains noirs ont été victimes de cette accusation, loin s’en faut, mais avec eux, la campagne de diabolisation fait toujours effet bœuf et toutes les passions se déchaînent (l’on se souvient de l’affaire Ouologuem sur laquelle se fonde toute l’histoire du remarquable Goncourt 2021, et à laquelle le journaliste Kalidou Sy a consacré un film magnifique, Yambo Ouologuem, la blessure). Surtout quand les attaques, qui visent un migrant et son histoire, viennent d’un homme de droite. Qui a décidé que C’était ça ou mourir, qui a fait tomber en pâmoison toute la critique, doit être soumis au verdict irrévocable de Pangram -un programme entraîné à distinguer statistiquement des textes humains d’avec les textes générés par des machines.
Par-delà la polémique, l’affaire Orélien pose des questions fondamentales sur l’avenir même de la littérature dans un monde où les Ia, qui sont nourries d’innombrables textes, peuvent tout faire. Des questions décisives, sans doute : est-il possible, en 2026, de se figurer un destin d’écrivain ? L’Intelligence artificielle sonnera-t-elle le glas de la lecture et de l’écriture ? La prose des Ia pourra-t-elle dépasser celle des hommes ? Si les Ia peuvent écrire comme nous ou, pis encore, mieux que nous, aurons-nous le besoin de lire et d’écrire des livres ? Serons-nous capables de préserver notre faculté de lire et de juger un livre sans utiliser des machines ? Des questions décisives auxquelles nous devons réfléchir.
L’Académie Goncourt a décidé de supprimer C’était ça ou mourir de sa première liste. Selon le communiqué des académiciens, les accusations de plagiat sont fondées et celles d’utilisation de l’Ia confirmées par des journalistes et des experts. Je pense que la mesure est injuste. Mais elle pose deux questions fondamentales : celles et ceux qui doivent décerner le prestigieux prix sont-ils capables de distinguer par eux-mêmes un texte humain d’avec un texte généré par des machines ? L’Académie juge-t-elle un livre ou l’archéologie de celui-ci ?
La littérature, qui est une manière de tisser des liens car la lecture est cette activité merveilleuse par laquelle on prend langue avec l’Autre, peut relever le défi de l’Ia. C’est un possible à féconder. Je préfère l’optimisme à l’apocalypse. Mais lire et écrire deviendront sans doute une passion précaire dans un monde mauvais. Je noie mon chagrin dans l’inoubliable Madame Bovary de Flaubert en attendant d’avoir une idée précise sur l’avenir de la littérature. En attendant aussi de recevoir le certificat d’humanité des autres romans en lice pour le Goncourt de cette année.
Par Baba DIENG



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