Lô n’a pas coulé à Soweto hier, parce qu’il était dans un environnement familier. Le second Premier ministre de Diomaye n’était pas allé à l’Assemblée nationale pour promettre la lune, ni même un quelconque changement. M. Lô a juste cherché à noyer le poisson, en jouant sur sa connaissance des partenaires qu’il avait en face de lui, parmi lesquels certains de ses pas si anciens collaborateurs. Le Premier ministre a ainsi assuré que le «cap» pris par Sonko, son prédécesseur, sera maintenu par le gouvernement, avec juste des nuances portant sur la méthode.
Il a d’ailleurs commencé par-là : «Je ne viens pas vous annoncer une autre vision pour le Sénégal. La constante est le Référentiel national de transformation systémique Sénégal 2050 ! Les politiques publiques portées par le Président Bassirou Diomaye Diakhar Faye, conduites et coordonnées par l’ancien Premier ministre, Ousmane Sonko, aujourd’hui par moi-même, demeurent le seul cap pour un Sénégal souverain, juste et prospère, ancré dans des valeurs fortes à l’horizon 2050.» Sans manquer d’ajouter, à l’intention de son prédécesseur, devenu président de l’Assemblée nationale : «cette méthode, je l’avais mise à votre service» en tant que Secrétaire général du gouvernement !
Un pays déjà en ajustement structurel !
En pratique, le Premier ministre Alhaminou Mohamed Lô a voulu faire comprendre aux Sénégalais et aux députés que le temps des rêves était terminé. Il n’était pas là pour bercer qui que ce soit d’illusions, tout en leur faisant avaler la pilule d’une austérité déjà appliquée. Le haut fonctionnaire, blanchi sous le harnais de la banque centrale sous-régionale, a voulu mettre les pieds dans le plat en clamant haut et fort que le pays était déjà en ajustement structurel. Il ne s’agit plus de se voiler la face. Et il a montré que les rodomontades du parti majoritaire et de ses élus ne sont que pure hypocrisie, car les effets de cet ajustement structurel se font déjà sentir depuis longtemps. Le chef du gouvernement a eu beau jeu de rappeler que le Plan de redressement économique et social (Pres) s’est préparé avec la recette du Programme d’ajustement structurel (Pas) négocié avec le Fonds monétaire international. Et ce Pres portait la signature de Sonko. Ainsi, son prédécesseur ne cherchait juste qu’à noyer le poisson, en faisant croire qu’il s’opposerait à toute politique d’austérité, alors que lui-même la mettait déjà en œuvre sans même avoir à passer par les institutions de Bretton Woods.
Si l’on pouvait féliciter le Premier ministre pour la lucidité de son analyse de la situation économique et sociale du pays, notamment en rappelant à Ousmane Sonko que ce dernier disait avoir trouvé le pays au quatrième sous-sol, alors que celui-ci est maintenant descendu un cran en dessous, au 5ème sous-sol, on pourrait aussi déplorer et s’inquiéter de voir qu’il n’a rien de nouveau à présenter comme solution pour mettre fin à la situation difficile du pays, ou au moins soulager les ménages.
Le 5ème sous-sol, comment en sortir ?
Une fois que l’on comptabilise 8 millions de Sénégalais comme étant en situation de vulnérabilité, comment fait-on pour améliorer leur situation et les sortir de leur galère ? Question d’autant plus cruciale que M. Lô reconnaît que sur ces 8 millions de personnes en situation difficile, seuls 300 mille ménages, donc environ un million, bénéficient d’une bourse trimestrielle de sécurité familiale. Ladite bourse qui n’a pas été payée depuis la fin du régime de Macky Sall, il y a plus de deux ans ! Le gouvernement promet de corriger cette lacune, et de voir comment augmenter graduellement la couverture sociale de tous ceux qui sont en droit d’y recourir. Une belle ambition, et une belle promesse. Mais un pays qui se vante de disposer d’assez de ressources minières et de bras valides ne devrait-il pas plutôt indiquer à ses citoyens les moyens par lesquels il devrait augmenter la richesse et mettre fin à la politique de la main tendue qui a été son lot pendant plus d’un demi-siècle ?
Il est vrai que quand on est à la tête d’un Etat surendetté, on ne peut songer à investir dans quelque domaine que ce soit, les caisses étant vides. Il est aussi hasardeux de chercher à accumuler de la trésorerie avant de se mettre à s’acquitter de ses obligations. Le chef du gouvernement, un expert en économétrie, nous déclare que son Plan de traitement de la dette résoudra son problème, en lui permettant d’éponger, de manière prioritaire, la dette due au secteur privé national. Faisant pour une fois preuve de transparence, il a indiqué un chiffre, 1956 milliards, pour 5425 dossiers. Ces chiffres datent, selon celui qui les a prononcés, respectivement de fin mars 2025 et fin décembre 2024. Souhaitons juste que la prochaine mise à jour ne les fasse pas encore gonfler outre mesure.
Un fond creux et une reprise des anciens
Il n’empêche que la publication de ces chiffres, et l’expression de la volonté de l’Etat de s’atteler à la résolution de cette question, est un bon chemin. Ce ne sera pas le début de la solution de tous les problèmes du pays, mais au moins cela sera le signe que tous les entrepreneurs, chevronnés comme nouveaux, ont besoin pour faire encore plus confiance à leur pays et à son environnement des affaires.
Alhaminou Mohamed Lô s’est donné comme autre mission prioritaire de combattre la cherté du coût de la vie, notamment en encourageant les Sénégalais à «produire ce qu’ils consomment et à consommer ce qu’ils produisent» ! Un autre joli slogan, mais qui sonne de plus en plus éculé. Dès leur arrivée au pouvoir, les dirigeants du nouveau régime avaient prôné une politique d’import-substitution, destinée à encourager la production locale. Deux ans après, même ceux qui reprochaient à Macky Sall d’avoir laissé s’envoler les prix des produits alimentaires, se demandent comment le pays en est arrivé au point où dans un pays où les produits horticoles pourrissent dans certaines zones, où la mévente du riz de la vallée mène les producteurs au désespoir, où le poisson est devenu un produit de luxe, alors que la fin des accords de pêche avec les Européens était censé remplir nos eaux de produits halieutiques, même les ménages les plus petits éprouvent des difficultés à boucler les fins de mois.
On ne parle pas ici des effets d’entraînement de certaines hausses de prix, comme celui du carburant, qui rejaillit sur les prix du transport en commun, ni de celui du loyer, entre autres. La situation est si grave que même le chef de l’Etat Bassirou Diomaye Faye s’est senti obligé d’en parler en Conseil des ministres.
La rationalisation des dépenses, qui passe par la réduction des subventions, notamment celles portant sur l’énergie dont on dit qu’elles profitent aux ménages les plus riches essentiellement, ne produit pas d’effets, alors que l’on en parle depuis près de 20 ans bientôt. La même politique produisant les mêmes effets, la suppression de ces subventions, notamment sur les tarifs de l’électricité, ne pourra réellement pas améliorer les conditions de vie des plus pauvres, car elle ne tient pas compte des réalités socio-économiques des populations.
Le discours de Ahmadou Alhaminou Lô a été un moment une belle litanie de «Faut qu’on» et de «Il n’y a qu’à», au point que l’on pouvait se demander s’il était convaincu de pouvoir lui-même mettre en œuvre ce qu’il professait. Les habitués des Dpg ont pu, sur certains points, retrouver les élans de déclarations des premiers ministres Mamadou Lamine Loum, Idrissa Seck et, récemment, Ousmane Sonko. Si à la fin de sa mission rien de concret n’a été fait, les Sénégalais pourraient s’attendre à ce que son successeur leur fasse subir un nouveau calvaire d’un discours creux de plus de deux heures et demie, sans méthode de conviction.
Par Mohamed GUEYE
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