L’auteur de Qui a tué mon père, Edouard Louis, a écrit dans Les Inrockuptibles : «La politique est une question de vie ou de mort. On l’oublie trop souvent. Et il n’y a sans doute rien de plus efficace pour saisir le fonctionnement du monde social que de regarder, tout simplement, qui meurt avant qui, et de tenir la comptabilité des Morts […]. Et lorsque celles et ceux qui font la politique ne font rien pour protéger ces corps précaires, ou pire, quand ils utilisent l’Etat pour encourager leur précarisation, ils portent la responsabilité de ces mises à Mort.» Question de vie ou de mort, sans doute. La politique et les choix qu’elle implique ont des incidences différentes sur le monde social : si les corps des gueux sont exposés à la blessure et à la mort prématurée du fait de plusieurs raisons telles que la dégradation des services publics, l’insoutenabilité des conditions matérielles d’existence, la haute, quant à elle, a la possibilité de trouver des stratagèmes pour se prémunir contre les effets létaux de ses choix politiques et économiques. Aussi le comportement électoral est-il une manière de faire de la subversion -subvertir radicalement les schèmes de la domination, subvertir les logiques des injustices du monde social- ou de l’automutilation (même si, est-il utile de le préciser, la sociologie électorale a montré que le choix électoral ne se fait pas uniquement sur la base de critères matériels et que l’on vote surtout en s’identifiant dans un discours et dans un certain rapport au monde social : les électeurs votent souvent pour celle ou celui qui leur ressemble et qui est capable, comme disaient les nationalistes camerounais de l’Upc, d’être leur Mpodol, à savoir «celui [Ruben Um Nyobè] qui parle pour» et auquel donc l’on «donne sa propre voix et le cou qui supporte celle-ci»).
Dans notre pays, hélas, nous avons assisté à une déshumanisation vertigineuse des crève-la-faim du fait de choix politiques impromptus et violents. Le travail de sape de notre économie, auquel Sonko s’est livré avec entrain pour des raisons politiciennes, a plongé notre pays dans une crise économique suffocante. Les déclarations graveleuses sur la «dette cachée» ont torpillé des années de travail de nos fonctionnaires ; elles ont aussi créé les conditions d’émersion et de prolifération du manque. De destruction de la vie. On ne peut qu’être courroucé en voyant des ouvriers, munis de leurs instruments de travail, qui s’agglutinent par grappes pour chercher un travail. Travail qu’ils ne trouveront pas puisque les gouvernants ont décidé d’appauvrir le secteur du Btp sur la base de suspicions et d’approximations (de fait, la guerre contre les riches est aussi une guerre contre les pauvres). Aussi des milliers de pères de famille se retrouvent-ils sans emploi et sans dignité. Voilà l’une des violences de la politique et ses conséquences somatiques.
La suspension brutale des bourses de sécurité famille a engendré un malaise dans le monde rural. Elle a permis à l’extrême pauvreté de prendre sa revanche sur les ruraux qui en grande partie l’avaient conjurée grâce à la «forte fibre sociale» du «fils de berger devenu président». Sans doute ces bourses sont-elles vitales. Car elles préservent un droit fondamental du citoyen que la pauvreté et l’offensive néolibérale bafouent : la dignité. Aussi faut-il magnifier la décision du gouvernement d’augmenter l’enveloppe et les bénéficiaires. Même s’il ne fallait pas attendre le Fmi pour protéger les hommes sans conséquence.
J’ai lu, en flânant sur la Toile, un texte d’un docteur ès philosophie dans lequel il dit que l’augmentation des bourses de sécurité familiale est motivée par des raisons électorales et politiciennes. Selon ce cabotin, et intellectuel de pacotille, le Président Bassirou Diomaye a pris cette mesure pour s’assurer le vote des ruraux. Son propos est stupide et violent. Cette manie de politiser les bourses de sécurité familiale et de considérer les femmes et hommes du populaire comme des brutes auxquelles on donne de l’argent pour posséder leur carte électeur, que l’on retrouve dans les textes et les billevesées des citadins infatués et sûrs de leur savoir sur un milieu tout à fait étranger pour eux, montre aisément toute la violence de classe et la dépossession économique et culturelle dont sont victimes les ruraux. Peut-être ces «intellectuels» ne peuvent-ils pas comprendre, à partir de leur table de travail, de leur immense savoir, de leurs livres savants, de leurs concepts abstraits, de leur entre-soi, ce que signifie, pour un rural, d’avoir 25 000 francs Cfa dans sa tirelire afin de manger décemment tous les jours.
Exiger le changement de la vie
Il y a toujours un malaise dans la démocratie quand les mobilisations citoyennes ne suivent pas la multiplication des injustices. Dénoncer ces dernières doit être un combat de tous les jours. Car l’atonie des citoyens donne aux pouvoirs publics l’occasion rêvée d’éluder les questions vitales pour lesquelles ils n’ont aucune solution et auxquelles donc ils ne veulent donner aucune importance en dépit de leur sophistiquerie. Quand des citoyens décident de transmuer leur colère en actes politiques, ils exigent que le pouvoir politique respecte leur droit à la vie ; ils extirpent leurs préoccupations de l’oubli ou de l’indifférence de celles et ceux qui ne veulent pas qu’un vent de chambardement souffle sur la société au nom de leurs intérêts. Exprimer pacifiquement son courroux est une entreprise subversive. Politique. Nécessaire.
Raison pour laquelle nous ne pouvons qu’apprécier «La marche des paniers vides» organisée le samedi dernier à Dakar. La capacité de mobilisation des masses des réseaux dits sociaux a permis d’arpenter quelques rues de la ville pour clamer le désarroi de nos concitoyens. Il suffit d’écouter les doléances des manifestants pour comprendre que les conditions dans lesquelles nous vivons sont intolérables : la vie est extrêmement chère, la vie est impossible ; déguster notre plat national, rappellent-ils, est un luxe auquel les gueux n’ont plus accès ; trouver un emploi est une mission impossible dans un pays où le secteur privé est moribond depuis quelques années. Injustices qui méritent à juste titre des mobilisations intenses et permanentes.
Les instigateurs de la marche ont annoncé leur volonté de poursuivre les rassemblements dans les autres régions du pays, afin de faire entendre la colère éminemment politique de celles et ceux dont les vies sont assujetties par l’indigence économique, par l’inaccessibilité aux ressources vitales, par l’impossibilité d’imaginer un avenir meilleur. Vivre décemment dans son propre pays : c’est cela la fin nécessaire à laquelle nous devons aspirer. Protéger les vies des citoyens les plus vulnérables est une manière de résister aux forces de négation de la vie. Et cette résistance passe, comme dirait Foucault, par une «insurrection des subjectivités assujetties». Par des mobilisations citoyennes comme celle à laquelle nous avons récemment assisté.
BABA DIENG
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