La rentrée des classes se profile pour des millions d’élèves du continent. Parmi eux, la scolarisation croissante des petits Africains est la bonne nouvelle de ces deux dernières décennies : environ 270 millions d’enfants sont aujourd’hui inscrits dans l’enseignement primaire ou secondaire. Le taux brut de scolarisation dans le primaire est passé de 79% en 2000 à 97% en 2024.
L’Afrique subsaharienne est désormais proche de l’accès universel au primaire, même si le taux brut ne signifie pas que tous les enfants terminent effectivement l’école.
Les 5 défis de l’Université africaine
Face aux efforts réalisés dans le primaire, l’enseignement supérieur africain a été le grand oublié des politiques publiques éducatives. Alors certes, les universités du Cap, du Caire, du Witwatersrand et, de plus en plus, Mohammed VI Polytechnique (Um6p), se distinguent mais, en dehors du continent, pas suffisamment pour espérer figurer dans les palmarès internationaux de Shanghai ou du Times Higher Education (The). Fouad Laraoui rappelait récemment que «Harvard dispose à elle seule d’un capital de près de 60 milliards de dollars, plus que le produit intérieur brut du Ghana ou de la Côte d’Ivoire…».
Le premier défi est évidemment démographique. Les universités africaines accueillent de plus en plus d’étudiants, mais les infrastructures, le nombre d’enseignants et les budgets ne suivent pas. Amphithéâtres surchargés et grèves étudiantes sont le lot des universités du continent, comme récemment avec la grève nationale des enseignants ghanéens en janvier 2022 ou encore les protestations à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar fin 2025-début 2026, notamment en raison du retard dans le paiement des bourses étudiantes.
Le financement et la dépendance aux ressources publiques sont donc le deuxième défi majeur que rencontre l’enseignement supérieur africain. C’est qu’au-delà des contraintes budgétaires habituelles des gouvernements, l’enseignement supérieur fait rarement partie des campagnes électorales.
L’alphabétisation plutôt que l’excellence
Les bailleurs, eux, ont historiquement beaucoup plus investi dans l’accès à l’éducation de base que dans la transformation des universités africaines, à l’image de l’Objectif de développement durable 4 qui vise une éducation inclusive et de qualité pour tous dans la perspective de 2030.
Alors que l’Unesco estime à 97 milliards de dollars par an le déficit de financement pour atteindre les objectifs de l’Odd 4 dans les pays à revenu faible et intermédiaire inférieur, cette estimation n’inclut même pas le coût de l’enseignement supérieur. La raison principale de ce biais -et c’est là le troisième défi qui se pose au supérieur africain- est la priorité accordée à l’alphabétisation plutôt qu’à l’employabilité des jeunes et la recherche, comme si l’excellence était un objectif que l’Afrique ne peut se permettre. Former des enseignants, des médecins, des ingénieurs, des chercheurs, créer des entreprises, produire des technologies, inventer : cet horizon semble éloigné des objectifs du développement. Pour paraphraser la «scandaleuse» Axelle Kabou, et si l’Afrique refusait l’excellence ?
En matière de coopération internationale, l’enseignement supérieur est souvent traité comme un sous-secteur de l’éducation, plutôt que comme une infrastructure stratégique de développement économique. C’est même le premier chainon manquant des stratégies de transformation industrielle. Résultat : l’aide internationale finance beaucoup plus la mobilité des étudiants africains vers l’étranger, que les infrastructures scientifiques et universitaires permettant à ces étudiants d’étudier et de faire de la recherche en Afrique. Voici le quatrième défi.
Des visionnaires pour une nouvelle élite africaine
Il faut donc souvent se tourner vers le secteur privé pour trouver des initiatives plus alignées avec les besoins économiques, comme l’université Strathmore au Kenya, l’université Ashesi au Ghana, l’African Leadership University (Alu) au Rwanda. Combinant apprentissage de la gouvernance, culture voire «fierté» africaine et entrepreneuriat, ces structures ont su former des millions de jeunes grâce à des levées de fonds dynamiques, le soutien de fondations impliquées et des partenariats innovants avec des banques.
Ces universités ne cherchent pas à reproduire le modèle des universités publiques. Elles expérimentent un nouveau modèle. Au Sénégal, l’Institut supérieur de management (Ism), créé en 1992, a fêté, en juin dernier, ses 2500 nouveaux diplômés grâce à l’approche visionnaire de son fondateur, Amadou Diaw.
De Fred Swaniker à Cyrille Nkontchou, en passant par Patrick Awuah, la plupart de ces fondateurs, pourtant profondément attachés à une approche africaniste de l’éducation, ne voient pas en l’Etat un partenaire fiable et désespèrent souvent de ne pouvoir appliquer les recettes de leur succès dans l’enseignement public, sans lequel pourtant le système éducatif africain n’atteindra pas le niveau de massification requis par la transformation industrielle du «siècle africain».
3% de la recherche mondiale
Son moteur -la recherche- est d’ailleurs quasiment à l’arrêt. C’est le cinquième et probablement le principal déficit stratégique de l’Université africaine.
L’Afrique produit davantage de recherche qu’il y a dix ou vingt ans (et ses chercheurs arborent souvent d’autres nationalités que celles du continent !), mais reste très en retrait dans la production scientifique mondiale. Selon Afreximbank, entre 2020 et 2022, l’Afrique comptait en moyenne 414 chercheurs en équivalent temps plein par million d’habitants, soit cinq fois moins que l’Asie (2131) et dix fois moins que l’Europe (4176). Ses dépenses de R&D restent, par conséquent, inférieures à 0, 5% du Pib, contre environ 2, 2% dans le monde. L’Afrique produit également moins de 3% de la recherche mondiale, alors qu’elle doit faire face à une part disproportionnée des défis mondiaux. L’enjeu est donc non seulement de développer la recherche africaine, mais de le faire dans les secteurs qui soutiendront la transformation industrielle du continent comme l’Intelligence artificielle, les biotechnologies, la génomique, l’énergie, l’agriculture, le climat, les minerais stratégiques et, bien sûr, la santé.
A défaut de ne pouvoir faire revenir à court terme les chercheurs africains partis sous des cieux plus favorables, il reste encore, face à l’urgence de bénéficier de leurs compétences, la possibilité de recourir à la diaspora grâce à des programmes conjoints et des doubles diplômes. Il faut écouter Adji Bousso Dieng, la prodige sénégalaise de l’Intelligence artificielle venue de Kaolack et désormais professeure à l’université de Princeton, qui, tout en exposant ses rêves de grandeur pour le Sénégal, attend toujours d’être sollicitée par son pays.
Par Rama YADE – Directrice Afrique Atlantic Council
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