Accusations de Madiambal contre Sonko : le silence ne peut tenir lieu de réponse

En France, la mise en cause publique d’un responsable politique peut entraîner des explications médiatiques, des investigations, voire une procédure judiciaire, selon la nature des faits et les éléments disponibles. Les affaires François Fillon, Jérôme Cahuzac, Nicolas Sarkozy, Hervé Gaymard, Valéry Giscard d’Estaing et Jacques Chirac montrent que des révélations de presse peuvent obliger les personnes concernées à répondre et, dans certains cas, conduire la Justice à se saisir. Cette comparaison ne constitue pas un modèle absolu, mais elle souligne l’importance d’une réponse institutionnelle lisible lorsque les accusations touchent à l’argent public.
Pendant ce temps, au Sénégal, de graves accusations publiques demeurent sans réponse documentée. Depuis la France où il s’est réfugié en septembre 2025, Madiambal Diagne met régulièrement en cause Ousmane Sonko, désormais président de l’Assemblée nationale, sur les plateaux comme sur X. Les accusations sont graves et répétées ; en face, aucun démenti détaillé, aucune pièce contradictoire ni communication publique du Parquet. Ce silence peut relever d’une stratégie de communication, mais lorsqu’il concerne l’argent public et la sécurité de l’Etat, il nourrit inévitablement le doute.
Dressons l’inventaire, sans l’embellir ni le caricaturer. Sur la sécurité, Madiambal soutient que M. Sonko aurait voulu la tête du Général Kandé sous la pression du Mfdc, qu’il avait un dispositif d’écoute dans son champ de Sébikhotane avec l’aide d’un ancien militaire français, un certain Sylla. Sur les institutions, il voit dans la course au Perchoir, un «putsch institutionnel» contre le Président Diomaye Faye. Et pour faire bonne mesure, il se décrit en gibier d’une traque dont M. Sonko serait l’instigateur.
Sur l’argent, M. Diagne affirme que le patrimoine déclaré serait passé de zéro en 2024 à 4, 3 millions après deux années à la Primature, ce qu’il présente comme une fausse déclaration. Il évoque également, sans produire à ce stade de pièces publiques permettant d’établir ses propos, la vente présumée d’actions du Port autonome de Dakar liées à DP World ; l’attribution qu’il juge irrégulière d’un périmètre de zircon à Diogo à des ressortissants indiens, en contrepartie supposée d’un appartement à Moncton et de versements en espèces qui auraient été encaissés par Me Ciré Clédor Ly ; le paiement allégué de six milliards de francs Cfa par Indorama à l’occasion du renouvellement de la convention des Industries chimiques du Sénégal ; de possibles rétrocommissions dans des emprunts conclus avec JP Morgan en 2024 ainsi que dans des opérations de Total return swap à Abu Dhabi ; enfin, une demande présumée adressée au président de Manchester City afin d’obtenir un contrat de footballeur pour son fils, Souahibou Sonko. En l’absence d’éléments vérifiables rendus publics, ces affirmations doivent être rapportées comme des allégations et non comme des faits établis. Elles portent néanmoins sur des accusations de corruption, d’atteinte à la sécurité nationale et de déstabilisation de l’Exécutif : nous ne sommes donc pas dans un simple désaccord politique. Si elles reposent sur des éléments sérieux, elles appellent des vérifications par les autorités compétentes. Si elles sont infondées, leurs auteurs doivent en répondre dans le cadre prévu par la loi. La question centrale n’est pas de choisir un camp, mais de déterminer quelles pièces existent et quelle institution est compétente pour les examiner. Soyons justes, puisque l’époque manque de justice : Madiambal Diagne n’est pas un spectateur neutre tombé du ciel. C’est un acteur public visé par un mandat d’arrêt international délivré le 21 octobre 2025 par un juge du Pôle judiciaire financier de Dakar, pour association de malfaiteurs, escroquerie portant sur des deniers publics et blanchiment en bande organisée. Interpellé en France et placé sous contrôle judiciaire, il a vu la Cour d’appel de Versailles rendre, le 3 mars 2026, un avis partiellement favorable à son extradition. Il crie à la persécution politique, et il a droit, comme tout le monde, à la présomption d’innocence.

Sonko, ou l’éloquence du mutisme
Mais le fait que l’accusateur soit personnellement intéressé ne suffit pas à établir que ses accusations sont fausses. Inversement, leur répétition ne les rend pas vraies. Des médias sénégalais relèvent d’ailleurs qu’elles demeurent dépourvues de preuves publiques vérifiables. Seules des pièces soumises à un examen contradictoire permettraient de trancher ; or, ces pièces ne sont pas accessibles à ce stade. Réduire les accusations au seul statut judiciaire de leur auteur reviendrait donc à confondre la crédibilité de la source avec la vérification des faits allégués. On sait que les accusations sont publiques, répétées et nominatives, et que M. Diagne interpelle expressément l’Ofnac et le Pôle judiciaire financier. En revanche, l’absence de réaction publique ne permet pas de conclure qu’aucune vérification n’est menée. Un point demeure objectivement contrôlable : l’existence et la date d’une déclaration de patrimoine, ainsi que son contenu dans les limites prévues par les règles qui en encadrent la publicité. On ne sait pas si les six milliards, la maison du Canada ou le dossier Kandé reposent sur quoi que ce soit. Aucune pièce n’a été rendue publique. Et je n’ai trouvé dans la presse aucune trace d’une enquête ouverte, ce qui ne prouve pas qu’il n’y en ait pas, mais n’invite pas non plus à l’optimisme. Entre ce que l’on sait et ce que l’on nous demande de croire sur parole, il y a un fossé. Il est tentant d’y jeter ses convictions, qu’elles soient favorables ou hostiles à l’un ou à l’autre. Résistons, et rappelons que la présomption d’innocence vaut pour tous les protagonistes : un chroniqueur qui tranche sans pièces ne vaut pas mieux qu’un accusateur qui tonne sans preuves.
Toutes les sorties de M. Diagne ne se valent pas. Quand il juge que le pays a perdu quinze ans sur l’électricité, met en cause les choix de la Senelec ou la reprise de West African Energy, ou plaide pour le nucléaire civil, il fait de la critique politique. On peut la trouver outrancière, mais elle appartient au débat public, et c’est aux gouvernants d’y répondre par des résultats plutôt que par des bougies.
Les accusations de perception d’argent, de fausse déclaration ou d’atteinte à la sécurité nationale, elles, ne se discutent pas à coups d’opinions : elles se prouvent ou s’effondrent. Les noyer dans le même flot est une habile stratégie d’accusateur, qui fait passer le grave pour le prolongement du polémique. Raison de plus pour les traiter séparément, avec le sérieux que leur nature exige. Le silence n’est pas un aveu, et M. Sonko n’a pas à répondre à chaque publication d’un adversaire établi à l’étranger. Il avait toutefois choisi la voie judiciaire en 2024, alors qu’il était Premier ministre, en faisant déposer par son avocat des plaintes contre M. Diagne pour diffamation, diffusion de fausses nouvelles et injures publiques. Selon les éléments rapportés ici, cette démarche n’aurait pas dépassé l’audition du journaliste par la Sûreté urbaine, service du Commissariat central de Dakar. A l’issue de cette audition, M. Diagne avait publiquement affirmé que le procès-verbal ne ferait jamais l’objet d’une fuite dans la presse. Et jusqu’à ce jour, aucun élément de cette audition n’a fuité.

Exiger des réponses, sans rien préjuger
Ousmane Sonko connaît donc le chemin du prétoire. On s’étonne seulement qu’il l’ait oublié. Car l’homme qui a bâti sa fortune politique sur la rupture, la transparence et la reddition des comptes ne peut et ne doit pas traiter par le mépris des accusations qui touchent à l’argent public et à la sécurité de l’Etat. La déclaration de patrimoine ? Un démenti chiffré, pièces à l’appui, prendrait quelques minutes. Que dit-elle exactement, déposée quand et auprès de qui ? Le chef de l’Etat a du reste annoncé vouloir étendre l’obligation de déclaration aux principales autorités du pays : l’occasion rêvée de joindre l’acte à la parole. Celui qui réclame des comptes à tout le monde n’a qu’à les rendre en premier. Et le temps n’est pas neutre : chaque semaine sans démenti donne à l’accusation le poids de la répétition, et le débat public s’appauvrit, faute de pièces. Quand un journaliste, fût-il sous mandat d’arrêt, interpelle publiquement l’Ofnac et le Pôle judiciaire financier, l’Etat peut ouvrir une procédure, expliquer qu’aucun élément ne justifie d’y donner suite ou, lorsque le Droit et le secret des investigations le permettent, indiquer qu’une vérification est en cours. A défaut de réaction publique, le doute prospère. L’Ofnac, chargé notamment du contrôle des déclarations de patrimoine, n’avait, dans les dernières informations que j’ai pu consulter, pas répondu publiquement à l’interpellation sur les 4, 3 millions. Cette absence de réponse ne prouve ni l’inaction ni l’existence d’une enquête, mais elle laisse sans éclairage une question devenue publique.
Même perplexité pour le Pôle judiciaire financier, celui-là même dont un juge d’instruction a signé, en octobre 2025, le mandat d’arrêt visant M. Diagne. Quand il s’agit du journaliste, la machine tourne à plein régime : mandat, interpellation, demande d’extradition. Quand il s’agit de ses accusations, plus personne à l’appareil. Soit les allégations sont absurdes, et un communiqué de trois lignes ferait l’affaire. Soit l’on préfère ne pas savoir. Le citoyen est en droit de demander laquelle des deux, et de ne pas se contenter d’un haussement d’épaules institutionnel. Je n’accuse personne de protéger quiconque : je n’en ai pas la preuve, et l’exercice est celui que je laisse à M. Diagne. Mais le soupçon d’une justice à deux vitesses n’a pas besoin de preuves pour prospérer ; il lui suffit d’un silence et d’un contraste. Un pouvoir qui avait promis la rupture avec les pratiques de l’ancien régime les fournit ici gratuitement, l’un et l’autre. Une justice n’est pas indépendante parce qu’elle poursuit avec zèle ceux qui gênent, mais parce qu’elle consent à regarder ceux qui arrangent. Trois démarches permettraient de sortir du brouillard. Premièrement, M. Sonko pourrait répondre précisément aux accusations relatives aux six milliards et au dossier Kandé, en produisant les éléments qu’il estime communicables. Deuxièmement, le Parquet et le Pôle judiciaire financier pourraient indiquer, dans les limites du secret des procédures, si ces allégations ont fait l’objet d’un examen et quelle suite peut légalement être rendue publique. Enfin, si M. Sonko considère ces propos comme diffamatoires, une action portant sur ces faits précis contraindrait M. Diagne à défendre ses affirmations devant la juridiction compétente plutôt que sur un réseau social. A une condition : que la procédure serve à établir les faits, non à faire taire un contradicteur. Une plainte utilisée comme instrument d’intimidation ne ferait que renforcer les soupçons qu’elle prétend dissiper. Dans une publication sur X, Alioune Tine, fondateur d’Afrikajom Center, a invité M. Sonko à défendre son image, celle de son parti et celle du Sénégal en portant l’affaire devant la Justice. Il a également évoqué une dimension internationale et mentionné l’existence d’enquêtes autour de certaines affirmations, sans que la présente chronique en établisse la nature ni l’état d’avancement. «Tu ne peux plus te taire, tu dois te prononcer», a-t-il déclaré. On peut tenir Madiambal Diagne pour un accusateur peu fiable, voire pour un justiciable qui plaide sa propre cause. On peut tenir Ousmane Sonko pour la cible d’une campagne. Aucune de ces positions n’exonère de répondre. Il n’est pas nécessaire de croire les accusations pour exiger des réponses, il suffit de penser que les citoyens y ont droit. Ce droit ne dépend ni de la sympathie pour l’un ni de la défiance envers l’autre : il est le socle d’une démocratie où le pouvoir rend des comptes, même à ses détracteurs. Le Sénégal a connu trop de dossiers laissés sans suite lisible, au gré des rapports de proximité avec le pouvoir. Un régime élu sur une promesse de rupture sera jugé sur sa capacité à traiter aussi les accusations qui visent ses propres responsables. Le silence ne tranche aucun débat et ne dissipe aucune rumeur : il laisse le terrain aux interprétations partisanes. La réponse attendue n’est pas une condamnation préalable, mais une méthode vérifiable, c’est-à-dire des faits établis, des institutions qui expliquent leur rôle et des procédures appliquées avec la même exigence à tous.
Par Bachir FOFANA



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