Mon ami Dr Babacar Cissé de l’Université de Montréal m’a fait l’amitié de m’envoyer son nouvel article dès sa parution, «Le riz comme outil de communication compassionnelle en temps de crise : ambivalences symboliques et ritualisation de l’action publique». La lecture joyeuse de son texte (dont la clarté tranche avec la manie des universitaires de «manier une dialectique qui ne fonctionnait si facilement que parce qu’elle ignorait et éludait les complexités culturelles qu’elle n’était pas préparée à prendre en compte», pour reprendre la critique que Hoggart adresse à certains intellectuels anglais issus d’Oxford) permet de fait d’avoir une grille d’analyse assez pertinente pour comprendre les questions humanitaires et les enjeux de pouvoir que posent les inondations et l’attitude du gouvernement. A lire le reportage du journal Le Quotidien en date du 6 octobre, «Dakar sous les eaux», on imagine l’immensité des dégâts causés par les eaux : la capitale est prise d’assaut, des écoles et des maisons deviennent infréquentables, des commerçants ont vu les eaux emporter leurs marchandises, etc. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, cela va de soi, nous ne sommes pas encore capables de relever ce défi une bonne fois pour toutes. Pis encore : nous avons l’impression que ce problème est insoluble et que, en toute affaire, les eaux vont continuer d’agresser les plus vulnérables l’année prochaine, en dépit des politiques à tâtons et des vœux pieux de nos gouvernants.
S’appuyant sur un matériau médiatique foisonnant et sur des entretiens semi-directifs, l’auteur propose une réflexion critique sur la manière dont les pouvoirs publics apportent régulièrement des aides alimentaires aux sinistrés en temps de crise. Les temps d’incertitude, comme ceux auxquels nous assistons à cause des inondations, sont des moments de solidarité, où l’Etat fabrique une certaine rhétorique consistant à réaffirmer sa solidarité auprès des sinistrés, mais aussi des moments où se jouent des enjeux de pouvoir. Il s’agit de voir par-delà l’assistance matérielle apportée aux sinistrés pour débusquer les mécanismes de légitimation. L’énergie critique qui traverse tout son texte consiste par-dessus tout à se méfier de la «rhétorique de l’officiel» dont la mission est de produire la «vérité officielle», à savoir celle que relaient et légitiment l’Aps, la Rts et Le Soleil à longueur de journée, afin de passer au crible le discours que l’Etat tient sur lui-même et sur ce qu’il fait pour les sinistrés en temps de crise. Son geste théorique a un effluve bourdieusien : éviter de penser l’Etat -cet «objet impensable» parce que présent dans nos têtes depuis le bas âge, et donc naturel et évident- à partir des pensées et catégories d’Etat (c’est d’ailleurs le sujet sur lequel s’ouvrent ses cours Sur l’Etat au Collège de France, au début des années 1990).
Il existe dans notre pays une grande vulnérabilité de certains citoyens face aux multiples crises. L’exposition à la blessure a des conséquences réelles sur les corps. D’où l’urgence de penser la politique en termes de corps : qui sont les plus vulnérables face aux crises dans notre société ? Ou qui meurt avant qui ? La réponse va de soi : ce sont les «gens du peuple» ! La pandémie du Covid-19 et les différentes crises qui se sont succédé ont eu des impacts presque létaux sur la vie de ces gens-là. Selon une pratique routinière dont les motivations sont évidentes pour certains destinataires -les réponses des enquêtés le montrent très clairement-, les aides de l’Etat accompagnent toujours les crises. Notamment le riz dont les travaux empiriques de Babacar nous montrent toute sa dimension symbolique : celles et ceux qui en bénéficient ont le sentiment d’être valorisés par l’Etat (ce sentiment est assez important si l’on sait que, dans nos démocraties, les choix électoraux les plus dangereux viennent de gens qui ont le sentiment d’être méprisés par les élites). L’Etat se veut protecteur et distribue des motopompes à l’effigie du Président Bassirou Diomaye Faye pour montrer sa bonne foi. Pour faire oublier aussi les mesures qu’il n’a pas prises afin d’éviter ou d’atténuer les crises.
Mais la «médiatisation de ces distributions contribue ainsi à transformer un dispositif d’assistance alimentaire en un message politique visant à démontrer la capacité des autorités à intervenir rapidement en période d’incertitude». Sans doute les aides humanitaires oscillent-elles entre la nécessité de l’aide matérielle apportée aux nécessiteux et l’ambition souterraine de l’Etat de maintenir la visibilité de son action par le truchement de ses médias. Cette «théâtralisation de l’officiel», que quelques bénéficiaires réussissent à percevoir en se demandant à juste titre si «l’officiel» les voit réellement ou s’il est là pour une mise en scène, s’attaque de fait à «la vertu politique de tous les mandataires» : le désintéressement.
Les récentes inondations corroborent la thèse de Babacar : les aides alimentaires d’urgence peuvent certes aider les sinistrés quelques jours, aide dont l’importance est vitale encore une fois, mais les problèmes demeurent puisqu’il n’y a pas une approche structurelle pour prévenir les crises et réduire l’exposition de certains corps à la blessure. Quelques discours tirés de la communication compassionnelle et des motopompes ne régleront sans doute pas la question des inondations de manière durable. L’assistance ponctuelle est une approche réductrice et irresponsable ; aussi «l’enjeu ne [réside-t-il] pas seulement dans l’assistance apportée aux populations sinistrées, mais bien dans la capacité de la gouvernance publique à articuler des réponses d’urgence et des transformations structurelles». Nous devons avoir une démarche radicale (du bas latin radicalis : «qui se rattache à la racine») : telle est la méthode.
Par Baba DIENG
from Lequotidien – Journal d'information Générale https://ift.tt/eZdfEjW
Commentaires
Enregistrer un commentaire