Il y a de cela vingt-quatre ans, dans la nuit du 26 au 27 septembre, au large de Sanyang, village gambien dont les plages font rêver les touristes, se déroule la pire tragédie que l’Atlantique aura jamais vécue : le naufrage d’une navette de cinq cents places ayant à son bord près de deux mille passagers.
A l’époque, Tract dont je suis l’éditeur, s’interroge à sa «Une», «Pourquoi ?» une navette de cinq cents places coule avec près de deux mille passagers, de quatorze nationalités différentes, dont mille huit cent soixante-quatre victimes et soixante-quatre rescapés. Mon éditorial d’alors dénonce : «Le Joola, un car-rapide de cinq cents places.»
Il y a dans ce drame, tous les inamovibles symboles du vrai Sénégal, dans ce qui l’illustre, en pire : le désordre national, l’irresponsabilité congénitale, l’incompétence notoire, l’indécente cupidité à tous les étages et de tous les instants…
Je prédis, déjà, en 2002, qu’il n’y aurait jamais de coupable, mais juste des lampistes exhibés aux yeux de l’opinion, le temps que l’actualité prenne le soin d’accaparer l’attention de ces frivoles Sénégalais.
Ben, ça n’a pas loupé : à ce jour, personne n’est coupable de rien. Il y a tout juste des responsables d’on ne sait trop quoi.
Bien entendu, une homélie en bordure de mer sera déclamée par un ministre de la Culture lyrique, avec cette mise en scène pitoyable d’enfants portant des couronnes de fleurs finalement jetées à la mer en signe de rédemption nationale.
Les lampistes ? La Première ministre d’alors, Mame Madior Boye, et deux de ses ministres, un an après, victimes d’un remaniement qui règle surtout une urgence politicienne : le Pds piaffe d’impatience de voir son joker d’alors, Idrissa Seck, prendre les commandes de la pirogue Sénégal.
Ils ne sont pas tous du même bord… Il y a ceux qui sont pressés de voir l’insupportable tout puissant directeur de Cabinet du Président sortir du Palais, et puis il y a les naïfs qui pensent que leur «Idy», comme ils l’appellent, vient de gravir une marche supplémentaire vers le Graal.
Bien sûr, passées les combines de couloirs, en signe de compassion, les orphelins de cette tragédie seront décrétés Pupilles de la Nation, et ça chipotera sur l’indemnisation des familles des victimes : cinq millions de misérables francs Cfa, proposera chichement le Premier ministre, dix millions, surenchérira majestueusement le Président.
Un débat se pose depuis sur le sort de cette épave toujours au fond de la mer dont les familles exigent le renflouement ; bien sûr, il faut un mémorial : ça prendra plus d’une décennie pour en décider… Finalement, ça sera un musée sur les berges du fleuve Casamance, à Ziguinchor. Le concours d’architecture est remporté par un cabinet qui imagine un bâtiment aux allures de paquebot ; et c’est au Groupe Eiffage, encore lui, que revient le redoutable honneur d’immortaliser l’ignominie. Coût de tous ces chichis : cinq milliards de nos misérables francs Cfa dont même l’Aes ne veut plus.
Petite précision : le navire aura coûté quatre milliards à l’Etat sénégalais, qui l’a acheté en Allemagne dans les années quatre-vingt-dix…
Et donc, le 20 décembre 2019, les travaux débutent officiellement et l’inauguration aura lieu le 16 janvier 2024. Cinq mille huit cent trente-huit mètres carrés de bâtiments s’érigeront sur les bords de la Casamance, qui abritent même les deux hélices coupables d’homicides.
Comble de malheur, Macky Sall, qui orchestre tout ce cirque, n’est pas candidat à un deuxième quinquennat qui aurait l’allure de troisième mandat. Ce sera au régime «Diomaye môy Sonko» d’avoir l’insigne honneur de l’ouvrir au public en septembre 2024. Allez, ne faisons pas les orphelins prudes, il y a toujours des sous à gagner : pour visiter cette énième merveille du régime de Macky Sall (après le Brt, le Ter, le pont Emile Badiane, etc.) les résidents ne paient que cinq cents francs (un macky persiflé-je dans une autre vie), tandis que les étrangers résidents versent une dîme de mille francs et les touristes deux mille.
Il n’y a pas de petits profits…
Bien sûr, en dehors des orphelins, les veufs et les veuves devraient percevoir leurs parts des royalties, n’est-ce pas ? Ben, tous les ans, une subvention de dix millions de francs Cfa est versée à l’Association des familles de victimes pour commémorer la tragédie.
Pour faire quoi ? Je n’ose pas imaginer ça…
Vingt-quatre ans après, les Sénégalais voyagent toujours en surcharge par la route, personne, dans cette affaire, n’a encore été jugé pour près de deux mille homicides involontaires, et vogue la galère !
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