La crise structurelle de l’école publique au Sénégal ne peut plus être analysée sous le prisme d’un simple conflit social passager. Nous faisons face à l’effondrement programmé d’un pilier républicain. Pourtant, pour sauver ce sanctuaire à l’heure où tout le pays appelle à sa refondation, il est impératif de changer de paradigme. La responsabilité de ce désastre n’est pas unique : elle est profondément partagée. Elle incombe à un Etat défaillant, à un syndicalisme dénaturé et à une Société civile passive, complices malgré eux du délaissement de l’institution qui a pourtant fabriqué toutes les élites de notre Nation. Pour ma part, ce combat n’est pas abstrait. Mon père était enseignant, sorti de la prestigieuse Ecole normale William Ponty. Il aimait l’école et la servait avec une passion absolue. Pour lui, comme pour toute sa génération de pionniers -Moustapha Sow Baïdy, Macodou Ndiaye, Emile Badiane, Amady Hagne, et j’en passe-, l’école était un sanctuaire, un lieu sacré où l’on forgeait des âmes à développer. C’est cet héritage de rigueur, de dévouement et de foi en l’humain qui m’anime aujourd’hui, et c’est à la lumière de ce sacerdoce oublié qu’il nous faut mesurer le gouffre qui nous sépare du présent.
Un Etat en panne de fermeté et d’engagements
Situer les responsabilités exige de commencer par le garant en chef du service public : l’Etat. Trop souvent, la puissance publique s’est illustrée par son incapacité à honorer à temps ses propres engagements signés, créant elle-même le terreau de la frustration. A ce manque de respect de la parole donnée, s’ajoute un manque flagrant de fermeté. En laissant s’installer la culture des jours de grève chômés mais intégralement payés, l’Etat a involontairement financé la paralysie du système éducatif, banalisant le non-respect du quantum horaire sans jamais en matérialiser les conséquences.
La dérive du syndicalisme : de l’école de vertu au chantage financier
Face à cet Etat, le syndicalisme enseignant a radicalement changé de ligne éditoriale. Autrefois, dans la lignée de ces maîtres formés à Ponty, le syndicalisme était une école de vertu. Je revois encore feu Babacar Sané qui nous demandait avec insistance si nous étions à jour avec nos obligations professionnelles. Mamadou Ndoye, alors Inspecteur départemental de Dakar Ville et Secrétaire général du Sudes, en était l’incarnation vivante : toujours le premier à son poste, il sillonnait toutes les unités syndicales au volant de sa 504, répétant inlassablement ces mots : «Soyez des modèles dans votre vie professionnelle et des militants disciplinés dans la lutte syndicale.» Pour porter la contestation, il fallait d’abord être un modèle de probité et d’excellence pédagogique. Les revendications historiques tournaient principalement autour de la bonne gouvernance, de l’éthique républicaine et du sens aigu des responsabilités. Aujourd’hui, l’activisme agressif a remplacé le modèle. J’ai été particulièrement choqué par l’attitude de certains syndicalistes qui, dès le premier jour de la rentrée, brandissent des menaces de grève. Je trouve ce comportement dégradant pour notre corporation, ainsi qu’envers les parents et élèves. Les revendications, pour l’essentiel, sont désormais financières et corporatistes alors que, dans le contexte socio-économique actuel, les enseignants font pourtant partie des fonctionnaires les mieux payés du pays. Il est temps d’opérer une rupture psychologique radicale avec ce misérabilisme ambiant qui sert d’alibi à la désertion professionnelle. Plus grave encore, le mouvement s’est installé dans une forme de contradiction éthique majeure : on observe le paradoxe de certains enseignants du public qui désertent leurs propres classes pour dispenser des cours dans le secteur privé, au détriment des élèves du service public. Le recours à la rétention des notes exerce un chantage inacceptable sur l’élève. On ouvre les classes aujourd’hui sous la menace permanente d’un nouveau débrayage, plongeant le système dans une instabilité chronique.
La trahison des bénéficiaires de l’ascenseur social
Le drame suprême de ce délitement réside dans le comportement de la société. Aujourd’hui, l’école publique n’est pas seulement désertée par les nantis, elle est délaissée par toutes les classes sociales qui s’endettent pour fuir vers le privé. La Société civile, quant à elle, joue à la neutralité et s’enferme dans un silence coupable. Le paradoxe est cruel : toutes les autorités politiques, publiques et privées sont exclusivement issues de l’école publique. Ce sont les purs produits de ce creuset républicain. Pourtant, ceux qui ont le plus bénéficié de cet ascenseur social sont souvent les premiers à dénigrer l’école publique, oubliant avec amnésie qu’ils ne seraient jamais là où ils sont aujourd’hui sans elle.
Le plaidoyer pour la refondation : sauver le moteur de la justice sociale
A l’heure où le Sénégal engage le chantier de la refondation de son système éducatif, une question fondamentale s’impose : si nous ne sauvons pas l’école publique, pourquoi donc la refonder ? A quoi bon repenser des structures si nous laissons mourir l’esprit républicain qui les anime ? Ce plaidoyer est un appel au sursaut national. L’école publique doit être sacralisée. L’Etat doit sanctuariser ses engagements budgétaires, mais aussi restaurer une autorité inflexible face au laxisme. Les enseignants doivent redécouvrir la noblesse de leur sacerdoce et abandonner les méthodes qui sacrifient l’avenir des enfants des milieux modestes. L’école publique n’est pas une simple variable d’ajustement financier ; elle est le cœur battant de l’émancipation des masses. La sauver n’est plus une option politique, c’est un impératif de survie pour la République.
Amadou Moustapha SENE
Inspecteur de l’éducation à la retraite
Auteur de l’ouvrage «L’Ecole : mon choix, ma passion»
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