Sur l’émersion de la xénophobie

Nous l’avons vu : les députés de Pastef, qui tiennent en otage le Parlement pour assouvir le désir de vengeance de leur guide, sont des gens déshonnêtes pour lesquels la République et ses valeurs n’ont aucun sens. L’Assemblée nationale fait partie hélas des champs de bataille de la guerre à laquelle le président de la République et son ancien ami se livrent à tout rompre ; elle fait preuve d’une énergie débordante et d’une opiniâtreté inébranlable pour torpiller l’action du gouvernement : les propositions de loi pullulent en dépit de la fermeté du Conseil constitutionnel ; lequel prend toujours le soin de rappeler à ces parlementaires les principes élémentaires de notre Constitution et de notre Etat de Droit. La frénésie législative du Parlement et l’activité de la juridiction constitutionnelle permettent d’avoir une idée sur ce qui se passe sous nos yeux : deux pouvoirs qui s’affrontent pour préparer la prochaine élection présidentielle dans un «pays en pause» et noyé dans les eaux.
Il faut faire preuve d’amnésie ou d’hypocrisie pour être choqué par le comportement ordurier des députés de Pastef : car ces zélotes ont
toujours vécu hors du temps sacré et légal de la République. Leur parti est un lieu de fabrique et de fermentation de la violence et de la
négation des valeurs républicaines telles que l’«accord sur les terrains de désaccord» et sur les «modes d’expression du désaccord». Comment peut-on oublier le jour où Guy Marius Sagna, alors député de la Coalition Yewwi askan wi, détruit tout sur son passage, tel un enragé, parce qu’il se battait contre l’illégalité et le néocolonialisme ? Les vidéos sont disponibles sur la Toile et nous ne sommes pas amnésiques.
C’est pour dire que la violence parlementaire de ces gens-là remonte aux temps ensanglantés de l’opposition. Depuis quelques années, ce sont les mêmes citoyens, opposants naguère et gouvernants aujourd’hui, qui s’attaquent aux institutions en toute impunité, sans que notre démocratie ait le courage, comme le pense à juste titre Chantal Mouffe à la fin de L’Illusion du consensus, de ne plus les reconnaître : une démocratie, dit-elle, ne discute pas et ne reconnaît pas celles et ceux qui torpillent ses institutions, quelles que soient les raisons de leurs actes.
Mais la question identitaire n’a jamais été au cœur de cette violence. Il faut dire que cette ligne rouge vient d’être franchie avec succès : lors de la séance du mercredi 30 septembre, consacrée à l’examen de la
proposition de loi sur la santé en milieu carcéral, la députée Ndack Thiam, qui est tout sauf honorable, a émis quelques doutes sur la
nationalité du ministre de la Santé et de l’hygiène publique, Dr Ibrahima Sy. Qui, selon elle, n’a pas vraiment la mine et la carnation d’un Sénégalais ; aussi pourrait-il appartenir à la communauté des non-semblables, à savoir les étrangers. Dans son discours, la partie qu’elle consacre à ses saillies identitaires et xénophobes est infinitésimale. Mais ce n’est pas une superfétation : ses propos sont extrêmement graves et doivent être dénoncés, analysés.
On remarquera que le Groupe parlementaire du parti Pastef n’a pas jugé nécessaire de condamner les propos de la députée dans son communiqué en date du 30 septembre (communiqué dans lequel il est question par-dessus tout d’accuser l’honorable député Abdou Mbow d’injures et d’agression physique contre un de ses collègues. On imagine mal comment les députés de Takku Wallu Senegaal, qui constituent une minorité devant l’armée de députés de Pastef, peuvent semer la
terreur dans cette Assemblée !). Sans doute ce silence coupable signifie-t-il que le parti approuve les accusations identitaires de la femme. Le guide du parti n’a-t-il pas été l’ami du père de la xénophobie dans notre pays ? Il faut préciser que leur rupture a été motivée par des raisons électorales et non idéologiques.

Retrouver l’esprit du législateur de 1971
Comme il est dans l’esprit du temps, la figure de l’étranger est un enjeu politique dans plusieurs démocraties. Elle est ce lieu de fantasme et de construction d’un discours de haine. On lui impute la perte des emplois, la paupérisation ; l’augmentation de la délinquance parce qu’elle avance masquée, sans visage, sans nom, et l’ubiquité est sa
principale caractéristique ; la destruction des services publics alors que nous savons que la «démolition de l’idée de service public», pour reprendre l’expression de Bourdieu, est l’une des conséquences des politiques néolibérales. L’étranger est celui dont la présence est
dangereuse parce qu’il ne porte pas en lui une forme d’humanité et que, en toute affaire, il ne peut pas adopter la culture d’accueil puisque la rencontre des cultures, selon l’imaginaire de la détestation en vogue dans notre monde, est par essence conflictuelle et létale. Notre pays participe lentement mais sûrement à cette grande traque de l’étranger. Et nous devons ce revirement à Tahirou Sarr (je me garderai bien de lister toutes ses accusations contre les étrangers, notamment les Guinéens, puisque c’est un homme dont les propos ne doivent pas être commentés, et avec lequel il ne faut pas discuter. Son destin doit être identique à celui de Renaud Camus en France : exclusion totale du débat public, à savoir interdiction d’accès aux médias et au monde des livres pour une durée indéterminée).
Dans ce contexte marqué par les saillies xénophobes, et où la question identitaire empoisonne progressivement les réseaux dits sociaux et le débat public dans une certaine mesure, nous devons urgemment
retrouver l’esprit du législateur de 1971 : l’hospitalité dans la légalité. En effet, la loi n° 71-10 du 25 janvier 1971 pose clairement les conditions d’admission, de séjour et d’établissement des étrangers. Sans doute son objectif est-il d’ouvrir notre pays sur le monde tout en imposant un souci de la légalité à celles et ceux qui veulent vivre avec nous, et qui font partie de nous. A lire les quinze articles de cette loi dont la clarté est remarquable, on comprend que le législateur de l’époque veut concilier deux impératifs : l’hospitalité à laquelle les étrangers ont droit dans notre pays et leur obligation de se conformer à la loi au risque d’encourir des peines (l’article 11 de ladite loi, qui sera modifié par la loi n° 1978/12 du 29 janvier 1978 car les peines qu’il prévoit ne sont pas «suffisamment dissuasives», liste les infractions pour lesquelles un étranger est passible d’’’un emprisonnement de 2 mois à 2 ans et d’une amende de 20 000 à 100 000 francs Cfa : entrer ou revenir sur le territoire malgré l’interdiction dûment notifiée ; séjourner ou s’établir sans avoir reçu l’autorisation appropriée ou après l’expiration du délai fixé par l’autorisation ; obtenir l’autorisation de séjour ou d’établissement grâce à des garanties de rapatriement illusoires ou à la dissimulation des faits essentiels, sans préjudice des peines prévues par les articles 137 et 138 du Code pénal).
Le rapport fait au nom de la Commission de la législation, de la
justice, de l’administration générale et du règlement intérieur par Me Assane Dia insiste sur la nécessité d’organiser la situation juridique et administrative des étrangers se trouvant au Sénégal : «D’abord parce qu’il faut règlementer les activités des étrangers, ensuite parce que l’expérience montre que le maintien de l’ordre exige un contrôle à l’entrée, à l’intérieur, comme à la sortie du territoire des étrangers.» Mais le législateur prend le soin de rappeler que «le Sénégal a une
réputation mondialement connue de terre d’hospitalité et de dialogue. C’est pourquoi le texte facilite autant que possible l’accès du Sénégal aux personnes désirant y séjourner ou y fixer leur résidence sans esprit de lucre. Ce souci est complété nécessairement par un contrôle destiné simplement à rendre plus efficiente cette politique». Autrement dit : la loi ne vise qu’à mieux accueillir les étrangers. On voit clairement que notre réputation de terre d’hospitalité n’a jamais souffert de la réglementation. Aussi les xénophobes de pacotille sont-ils dans une logique de négation de notre pays.
Une récente tribune de Présence Chrétienne, «Sénégal : il nous faut expulser la xénophobie, pas l’étranger», le dit à juste titre : il faut s’opposer avec toutes nos forces à l’émersion du discours xénophobe. Lequel risque de prendre racine dans notre société si nous faisons l’erreur de le normaliser.
Accueillir l’Autre, conjurer les xénophobes de l’espace public : telle est la méthode pour participer au tissage des liens féconds dans un monde fragmenté.
Par Baba DIENG



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