Le Sénégal célèbre, les femmes sont tuées

Je suis Sénégalaise, et je fais partie de ces citoyennes qui ont la chair de poule chaque fois qu’elles voient leur drapeau flotter sur un podium. Nous y sommes. Pour la première fois, l’Afrique accueille un événement olympique, et c’est Dakar qui le célèbre. Je souhaite à ces Jeux une très belle réussite.
Je m’en réjouis d’autant plus que les femmes y prennent une place qui mérite d’être saluée. Pour la première fois, la parité est totale entre les athlètes. Pour la première fois aussi, une femme, Kirsty Coventry, une Africaine de surcroît, préside le Comité international olympique. Et au sein du comité d’organisation, une autre femme, Khady Niang, dirige les cérémonies.
Cela s’est vu samedi soir. La cérémonie d’ouverture racontait notre histoire autour d’une jeune fille, «la jeune fille à la flamme», celle qui va secouer le monde. Enfant, elle a reçu des mains d’un personnage incarnant Cheikh Anta Diop, l’héritage de son savoir. Puis elle a grandi. Elle est devenue une reine qu’une délégation de femmes est venue trouver pour lui remettre la flamme.
«Je m’appelle Sitoé.»
Il n’en fallait pas plus pour reconnaître la dame de Kabrousse, Aline Sitoé Diatta, celle qui avait tenu tête au colonisateur. La flamme, nous disait-elle, appartient à tous les peuples. Elle doit illuminer le monde. «Nous devons veiller sur elle.»
La flamme. Même elle est au féminin. Portée par des femmes, confiée à une femme, gardée par une femme.
Cela peut paraître normal au commun des mortels. C’était pourtant très loin d’être acquis. Et ce n’est en rien contradictoire avec ce que j’écrivais en septembre sur la Marche des Linguères : on ne demandait plus à des femmes d’être debout pour accueillir, on leur rendait leur place dans l’histoire qu’on racontait au monde.
Cette fête arrive pourtant à un moment où nous traversons plusieurs crises. Mais on nous a éduqués à toujours garder le sourire devant les invités. Dans nos maisons, dans nos communautés, on sait nettoyer, repeindre, tout remettre en ordre quand des étrangers doivent arriver. La teranga nous oblige, jusque dans nos espaces les plus intimes, à garder la face, à taire nos souffrances, à céder nos lits et nos chambres, à remuer ciel et terre pour que l’invité se sente bien. Nous avons appris à nous oublier pour que l’autre soit à l’aise.
A l’échelle nationale, c’est aussi ce qu’on nous demande aujourd’hui, sous les yeux du monde entier. Le Président lui-même, dans son discours de fin d’année, présentait ces Jeux comme l’occasion de montrer au monde l’hospitalité de notre Peuple.
Alors parlons-en, de notre hospitalité. Elle ne se mesure pas seulement à la propreté des rues et à la beauté des stades. Elle se mesure aussi à la manière dont nous allons traiter ces jeunes athlètes. Les remarques sur leur corps, les sifflets, les commentaires sexistes dans la rue, dans les tribunes ou sur les réseaux ne deviennent pas acceptables parce que nous avons pris l’habitude de les laisser passer. Ce que nous appelons parfois plaisanterie est du harcèlement. Et parmi ces athlètes, il y a des enfants.
Ces filles doivent pouvoir concourir, circuler et profiter de leur séjour en sécurité. Elles doivent repartir en se souvenant de leurs épreuves, de leurs rencontres, de leurs médailles, pas de ce qu’elles ont subi. Et cette sécurité, nous la devons tout autant aux filles qui vivent ici. A celles qui, après les Jeux, continueront de prendre les mêmes rues, de traverser les mêmes quartiers, de subir les mêmes commentaires. Elles aussi ont droit à un pays où elles peuvent vivre sans avoir peur.
Evidemment, je souhaite que nos invités passent de beaux moments. Mais de toutes les difficultés que je peux taire pour leur faire bonne figure, les féminicides n’en font pas partie.
Le 31 décembre dernier, pour la première fois, le président de la République a prononcé le mot dans son discours à la Nation. Tout à la fin, juste avant de conclure, il a dit qu’aucune violence n’était tolérable dans la République, «en particulier celles faites aux femmes, les féminicides». Il a promis que l’Etat poursuivrait sans relâche la prévention, la protection des victimes et la sanction implacable des auteurs.
Nous avons cru à une victoire. Nous avons pensé que 2026 serait l’année où ces engagements prendraient enfin corps.
Depuis, dix mois ont passé. Et au moins treize femmes ont été tuées, selon les cas médiatisés et les décomptes des organisations féministes. Les deux dernières, Mame Diarra Sow et Aminata Sy, ont été tuées les 24 et 25 octobre, une semaine à peine avant la cérémonie d’ouverture.
Qui parle encore d’elles ? Quelle place reste-t-il à leurs noms dans l’effervescence des Jeux ? Nous savons déjà comment cela se passe : une femme est tuée, l’indignation dure quelques jours, puis une autre actualité arrive. Jusqu’à la prochaine.
La jeune fille à la flamme, disait la cérémonie, celle qui va secouer le monde. En juillet, une adolescente de quatorze ans et une fillette de deux ans ont été tuées à quelques heures d’intervalle. Elles avaient, elles aussi, toute une vie devant elles. On ne leur a même pas laissé le temps de grandir.
Ces violences se banalisent. On tue des femmes, et le pays continue de tourner.
Où sont la prévention, la protection, la sanction promises ? Où est la loi qui reconnaîtrait enfin le féminicide comme un crime à part entière ? Où sont les chiffres officiels, quand ce sont encore des militantes qui comptent les mortes une à une ?
Nos gouvernants nous ont montré, à plusieurs reprises, qu’ils savent faire avancer ce qu’ils jugent prioritaire, malgré les crises. Il y a quelques mois, les chantiers des Joj étaient loin d’être prêts : regardez-les aujourd’hui. On a mobilisé des moyens, suivi les travaux, tenu des délais. Des lois aussi peuvent être écrites et votées rapidement quand la volonté est là.
Nous attendons cette même détermination pour la vie des femmes. Les alertes doivent être prises au sérieux. Les familles doivent obtenir justice. Et nous devons pouvoir mesurer ce qui est fait, au-delà des engagements prononcés dans un discours.
On nous traitera peut-être encore de rabat-joie. Nous connaissons la chanson. Il faudrait attendre un meilleur moment, laisser le pays célébrer, ne pas donner une mauvaise image de nous devant les invités.
Mais quel serait le bon moment pour parler des femmes qu’on tue ?
Samedi soir, on a fait de nous des reines devant le monde entier. J’ai aimé voir cela. Je veux que nos filles grandissent en connaissant Sitoé, en sachant ce que des femmes ont porté, transmis, défendu. Mais je veux aussi qu’elles puissent grandir tout court.
Une reine sur une scène ne protège aucune femme dans sa maison.
Sitoé nous a rappelé qu’il fallait veiller sur la flamme. Mais qui veille sur les femmes ?
Par Fatou Warkha SAMBE



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