Panique morale : quand le pays chasse ses fantômes

Il était une fois un pays où, en l’espace de quelques semaines, tout semblait s’embraser.
Je dis «il était une fois» comme on commence un conte. Mais ce qui suit n’a rien d’un conte. C’est un moment où, fragilisée, une société cherche moins à comprendre qu’à désigner.
Des arrestations faisaient la Une. Des noms circulaient. Des visages étaient montrés du doigt. Sur les plateaux télé, on parlait de morale avec gravité. Sur les réseaux sociaux, les jugements tombaient plus vite que les faits.
Au même moment, des étudiants manifestaient pour des bourses impayées et des conditions d’études dignes. A la suite de ces affrontements, l’un d’eux a perdu la vie. Une famille est restée dans l’attente et le deuil.
Plus loin, des jeunes embarquaient de nuit à bord de pirogues fragiles, rêvant d’Europe et d’un avenir meilleur. Certains n’arrivaient jamais. La mer avalait leurs noms pendant que les familles retenaient leur souffle.
Dans les quartiers, l’insécurité préoccupait. Les vols, les agressions, la peur quotidienne occupaient les conversations ordinaires. Mais ces inquiétudes concrètes semblaient secondaires face au tumulte moral.
Parallèlement, des personnes présumées homosexuelles étaient arrêtées. Leurs visages circulaient. Leurs noms étaient divulgués. Parfois même, leur statut sérologique était exposé publiquement, comme si la maladie devenait une preuve de culpabilité. L’intime devenait spectacle. La santé devenait stigmate.
Des femmes continuaient de subir des violences derrière des portes closes. Des enfants étaient victimes d’abus évoqués à voix basse. Des supporters partis encourager leur Equipe nationale se retrouvaient emprisonnés à l’étranger, pendant que le trophée poursuivait sa tournée triomphale.
Mais ces douleurs semblaient se perdre dans le bruit général.
Alors l’histoire prenait une tournure simple. Trop simple.
On expliquait que le mal avait un visage. Qu’il suffisait de le désigner. Qu’il suffisait de traquer les «déviants». On mélangeait les registres : orientation sexuelle, criminalité, maladie, menace pour la Nation. Tout devenait un seul récit. Un récit rassurant.
Pendant que l’attention collective se fixait sur ces figures désignées, elle se détournait des crises profondes que traversait le pays. La lumière des projecteurs ne se braquait plus sur les causes structurelles, mais sur des actualités plus spectaculaires, plus faciles à commenter que les réformes difficiles à engager.
On ne débattait plus. On accusait. On exposait. On condamnait.
Les médias amplifiaient. Les réseaux sociaux reprenaient les mêmes informations sans vérification ni rigueur, recyclant rumeurs et approximations à longueur de journée. Ce que les sociologues Goode et Ben-Yehuda décrivent comme une «volatilité» propre aux paniques morales : une montée rapide de l’indignation, alimentée par la répétition, la simplification et la dramatisation.
L’économie de l’indignation produisait du contenu continu : il fallait un sujet, une cible, un coupable. Les logiques d’audience remplaçaient les logiques d’enquête. La vie privée des personnes inculpées devenait matière première. Scruter l’intime pour oublier le structurel.
Les responsables politiques durcissaient le ton après plusieurs années au pouvoir sans que les promesses annoncées ne se traduisent véritablement en changements concrets. Leurs propres rangs se fissuraient sous le poids de querelles de positionnement. La population souveraine continuait d’attendre.
Malgré ces difficultés économiques, sociales, sécuritaires et institutionnelles, le débat public semblait se resserrer presque exclusivement autour de la morale et des valeurs. Celles et ceux qui s’autoproclament gardiens des valeurs n’hésitaient pas à colporter de fausses accusations. Des récits étaient fabriqués, des rumeurs habillées de quelques versets soigneusement choisis, d’une posture pieuse, d’une apparence d’autorité suffisante pour convaincre une opinion publique à laquelle la manipulation était destinée. Comme si la crise la plus urgente n’était plus celle des conditions de vie, mais celle des mœurs.
C’est ici que le récit cesse d’être une simple description
Ce que nous observons correspond à un concept bien identifié en sociologie.
En 1972, le sociologue Stanley Cohen lui a donné un nom : la panique morale. Autrement dit, c’est le moment où une société traverse de vraies difficultés mais choisit de concentrer sa colère sur un groupe présenté comme responsable de tous les maux.
Elle repose généralement sur cinq étapes :
Un fait réel, souvent grave.
Une médiatisation intense.
Une généralisation qui transforme un cas particulier en phénomène global.
La désignation d’un ennemi collectif, ce que Cohen appelle les «folk devils», les «diables sociaux».
Une réponse spectaculaire destinée à rassurer l’opinion.
A ce moment-là, l’émotion prend le dessus. On ne cherche plus à comprendre les causes profondes. On cherche un coupable visible.
Mais la panique morale n’est pas seulement émotionnelle. Elle a aussi une fonction politique.
Michel Foucault nous aide à comprendre cela. Le pouvoir moderne ne fonctionne pas uniquement par la répression. Il fonctionne aussi en définissant ce qui est «normal» et ce qui ne l’est pas. C’est la production des normes.
Quand on expose publiquement l’orientation sexuelle d’une personne, son statut sérologique, sa manière de s’habiller, ses convictions religieuses, son appartenance ethnique ou ses opinions politiques, on ne fait pas que commenter une information. On trace une frontière symbolique. On dit : voici ceux qui sont dans la norme et ceux qui en sont exclus. Foucault parle de «biopolitique» pour décrire cette gestion des corps, de la santé et de la sexualité.
La panique morale sert alors à réaffirmer ces frontières. Elle rassure une partie de la société en lui donnant le sentiment que l’ordre moral est défendu.
Cheikh Ibrahima Niang, anthropologue spécialiste des questions de Vih/Sida et des dynamiques sociales liées aux sexualités, montre que les débats sur l’homosexualité dépassent largement la sphère privée. Ils deviennent des enjeux identitaires, des symboles de souveraineté culturelle, parfois des réponses émotionnelles à des crises plus larges.
La sexualité devient un champ de bataille symbolique. On parle de morale, mais on règle en réalité des questions de pouvoir, d’identité et d’autorité.
La panique morale articule ainsi trois dimensions :
Médiatique : on amplifie.
Politique : on durcit le ton.
Morale : on définit le bien et le mal.
Pendant que l’on se concentre sur des minorités plus vulnérables, les problèmes structurels restent entiers.
La stigmatisation publique, la divulgation d’informations intimes, l’exposition des statuts sérologiques participent d’un mécanisme de contrôle social.
Le corps devient terrain politique. La morale devient instrument de gouvernement.
Qui gagne à cette panique ? Qui profite de la diversion ? Qui voit ses responsabilités diluées pendant que l’indignation change de cible ?
Pendant ce temps, les crises structurelles, pauvreté, chômage des jeunes, départs clandestins mortels, violences sexistes et sexuelles, insécurité, accès inégal aux soins, restent entières. Elles exigent des politiques publiques courageuses, des budgets, des réformes, un travail de fond.
La panique morale est confortable. Elle transforme l’angoisse en colère dirigée. Elle soude momentanément autour d’une indignation spectaculaire. Elle donne l’impression d’agir.
Mais elle fragilise la démocratie. Elle affaiblit les droits. Elle banalise la stigmatisation.
La morale devient le théâtre. La crise reste hors champ
Si, en lisant ce récit, vous y reconnaissez certaines ressemblances avec des événements récents, ce n’est peut-être qu’une étrange coïncidence.
Ou peut-être est-ce simplement le signe que la théorie de la panique morale continue de s’inviter là où les sociétés peinent à affronter leurs propres failles.
Par Fatou Warkha SAMBE



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