Monologue du zélote désenchanté

Ecoutons le monologue du zélote désenchanté du fait des agissements des révolutionnaires souverainistes :
«Cela fait deux longues années (c’est peu dire) que le parti Pastef est arrivé au pouvoir. Au bout d’une procédure électorale dont seul le Sénégal a le secret en Afrique, et même dans le monde, le Peuple sénégalais a voulu sonner le glas d’une génération politique, celle que Sonko et ses lieutenants ont toujours présentée comme le Système. A savoir le goulot d’étranglement du pays. Je pense qu’il appartient aux acteurs politiques, journalistes, historiens, politistes… de raconter les coulisses de l’alternance, les petits arrangements des protagonistes, les offres (folies) du Président Macky Sall et les réponses du guide de la révolution. La manière dont le candidat Diomaye a été désigné à la sauvette. Les circonstances dans lesquelles la «Coalition Diomaye-Président» a été concoctée. Et le rôle décisif de Mimi. En toute affaire, notre démocratie a réussi à s’extirper du labyrinthe où elle s’était fourvoyée. Pour ma part, je suis incapable de décrire les sentiments qui m’ont traversé ce jour-là, ce 24 mars 2024, tant l’émotion était incommensurable, historique : Diomaye et son ex-chef ont quitté la prison pour, hic et nunc, prendre les rênes de notre pays, avec les espérances de leurs électeurs en bandoulière. Du jamais-vu.

Comme beaucoup de mes compatriotes, ma joie était immense, mon espoir insondable. C’était une sorte de respiration démocratique. Une manière de découvrir ce que les jeunes vont proposer après les anciens, ces valets. L’avènement d’une nouvelle classe politique, en un mot. Depuis 1960, déclament les «jeunes» à qui mieux mieux, un Système tentaculaire s’est mis en place, avec l’aide des marabouts, journalistes, hommes d’affaires, etc., pour nous voler notre avenir, notre vie : on retrouve des bassines remplies d’argent dans leurs maisons, ils ont déjà vendu notre pétrole avant même sa découverte et son exploitation, leurs enfants étudient dans les meilleures universités du monde. Ce sont, entre autres, les raisons pour lesquelles notre pays stagne dans la pauvreté et l’endettement démesuré. Sur la base de ce nouveau discours, on leur a donné le pouvoir politique, pour qu’ils changent la vie, comme dirait Mitterrand. Mais depuis le début de la révolution (entendons-nous bien sur les mots pour éviter la guerre ou les arnaques), les agissements auxquels nous assistons au quotidien ne sont guère rassurants. C’est même effarouchant. Ça sent la cata. La désillusion.

Cela dit, je ne veux pas faire déjà le bilan de l’alternance. C’est trop tôt. Même si, je l’avoue, ce n’est pas facile, tant la tentation, comme le désenchantement, est grande. Mais une chose est sûre : il n’y a jamais eu de «Projet» ou de Solutions. C’était de l’arnaque. Un mensonge que l’on a ingurgité à cause de notre crédulité, de notre espoir (mais qui peut nous reprocher d’avoir cru à un récit d’espérance ?). J’en suis convaincu. Il a fallu attendre quelques mois pour qu’une ébauche de leur programme sorte de terre, sous la forme d’un baobab, symbole de la stagnation (les symboles donnent à penser). S’ensuit le Plan de redressement économique et social, qui appelle les Sénégalais à se ceindre davantage les reins, alors que les nouveaux privilégiés ont pris de l’embonpoint. Ces politiques à tâtons, qui sont extrêmement ruineuses pour notre pays, ont au moins le mérite de renforcer ma certitude selon laquelle les révolutionnaires souverainistes sont arrivés au pouvoir les mains vides. Ils ont commencé à réfléchir sur la façon de gérer le pays le jour où on leur a confié les clés du Palais. Résultat : dès les premières heures de leur magistère, ils ont décrété que tous les nantis sont des corrompus, des voleurs, des rebuts du Système. Et de ce fait, il fallait enterrer provisoirement le secteur du Btp, annuler de façon unilatérale tous les contrats d’une certaine presse, licencier des milliers de travailleurs, mettre le holà à toute activité économique, pour réinventer notre univers.

La réinvention du nouveau Sénégal, celui que théorise surtout le Premier ministre Ousmane Sonko, passe surtout par l’effort d’en finir une bonne fois pour toutes avec tout ce qui représente, dans notre imaginaire, le néocolonialisme ou l’impérialisme. On commence par conjurer le Fonds monétaire international et ses fâcheuses conditionnalités, lesquelles sont incompatibles avec notre nouvelle idée de la souveraineté. On pousse plus loin le programme de négation du pays : le Président Macky Sall a dissimulé une dette colossale, sous la férule de l’institution de Bretton Woods et de notre Administration. Sur Facebook, ça s’attaque à la France, cette vieille Nation coloniale qui ne veut pas enlever son genou de notre cou depuis les indépendances. Ça s’attaque aussi à l’Amérique. Le discours est volontiers ambigu : venez investir chez nous car on a besoin de votre argent, mais l’Etat du Sénégal n’hésitera pas à renégocier en grande pompe, devant les médias du monde entier, les contrats. Et les multinationales, qui ont toujours été dans la délinquance fiscale à cause du goût de notre Administration pour les chiffres falsifiés, n’ont qu’à se le tenir pour dit.

Depuis deux interminables années, qu’est-ce qui a changé dans ma vie ? Dans vos vies ? Rien. Pire : nos maigres acquis sont en train d’être subtilisés par la pression fiscale. Ou par les diverses méthodes employées par l’Etat pour remplir ses caisses. Au grand dam des citoyens de la plèbe. L’économie est à l’article de la mort. C’est une tautologie. Les nantis d’hier sont les mendiants d’aujourd’hui. Les étudiants, les enseignants, les paysans, etc. ont déjà vu l’Etat piétiner leurs acquis. Partout les politiques initiées par les nouveaux privilégiés se sont révélées inconséquentes. Partout la révolution n’a pas tenu ses innombrables promesses. Ce souverainisme ambiant et les déclarations cataclysmiques du Premier ministre Ousmane Sonko ayant un prix, nos partenaires techniques et financiers ont décidé de se retirer d’un pays où l’Administration passe son temps à maquiller des chiffres. Comme un Etat paria, ou un Etat fraîchement libéré des traumatismes de la guerre, il ne nous reste que le marché de l’Uemoa. Lequel nous permet d’assouvir nos besoins les plus élémentaires et urgents. L’investissement peut attendre, le paiement des salaires et le fonctionnement de l’Etat d’abord. S’endetter pour amortir la dette : telle est la méthode pour bâtir un Sénégal juste, souverain et prospère. On vit ainsi depuis trop longtemps. Et on suffoque.

Pourrait-on s’attendre à de tels ravages en si peu de temps ? Pourrait-on s’attendre à ce que le tandem s’explique sur le pré pour la Présidentielle de 2029, en seulement deux ans aux commandes de notre rafiot ?
Personnellement, je ne m’attendais pas à un scénario si catastrophique, qui témoigne d’un mépris flagrant pour les électeurs. La honte irradie mon corps, et l’acrimonie mon esprit. Dois-je, de ce fait, décréter déjà l’échec de l’alternance ? Non. Peut-on limiter les dégâts ? Oui. Le Président Faye peut encore rectifier le tir, si tant est qu’il se donne les moyens : éconduire son «ami» ou l’apprivoiser. Pour extirper notre pays du labyrinthe où il s’est fourvoyé. Pour laisser un bon souvenir dans l’imaginaire de ses compatriotes.»
Par Baba DIENG



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