Le débat public sur l’emploi est souvent dominé par les mêmes mots, les mêmes chiffres et les mêmes inquiétudes : chômage, précarité, informalité, exclusion. Les données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographique nous renseignent sur les indicateurs du marché du travail qui ne sont jamais au vert : taux de chômage de plus de 20%, taux de Neet de plus de 30%, taux d’occupation au plus bas. Le rapport diagnostic sur le marché du travail et de l’emploi, produit récemment dans le cadre de l’élaboration de la Politique nationale de l’emploi, confirme les dynamiques objectivées par les données. Cette réalité préoccupante existe et doit être prise au sérieux. Mais à force de ne parler de l’emploi qu’à travers ses difficultés, nous avons fini par installer un récit qui décourage plus qu’il ne mobilise, qui enferme plus qu’il n’ouvre de perspectives.
Et si la question n’était pas seulement celle de l’emploi lui-même, mais aussi et peut-être surtout celle de la manière dont nous en parlons ?
Dans la construction sociale de la réalité, Berger et Luckmann nous rappellent une chose essentielle : la réalité sociale n’est jamais donnée une fois pour toutes. Elle est construite, partagée, stabilisée par les discours, les catégories et les institutions. Autrement dit, la manière dont une société parle de l’emploi façonne profondément la manière dont elle le pense et agit.
A force de discours centrés presque exclusivement sur le chômage, nous avons progressivement construit une représentation de l’emploi comme un champ de crise permanente. Cette représentation s’est institutionnalisée, répétée dans les médias, les politiques publiques et parfois même dans les familles, jusqu’à devenir une évidence sociale. Or, parler de chômeurs ne désigne pas seulement une situation administrative, cela produit une identité sociale. Parler de jeunes sans emploi fait souvent oublier qu’il s’agit aussi de jeunes en formation, en transition, en reconversion, en recherche de trajectoires. Le langage ne se contente pas de décrire la réalité de l’emploi : il contribue à la produire, à la figer, parfois à la limiter et même à la «sédimenter» si nous empruntons le langage des auteurs de la construction sociale de la réalité.
Les travaux en linguistique nous permettent d’aller encore plus loin. Certains énoncés ne se contentent pas de décrire une réalité : ils produisent des effets concrets par le simple fait d’être prononcés. Dans l’action publique, dire, c’est souvent déjà faire. Lorsqu’une institution affirme qu’un secteur est «non porteur», elle ne se contente pas d’enregistrer une tendance : elle contribue à détourner les investissements, à décourager les vocations et à orienter les choix de formation. Lorsqu’un discours public répète que les jeunes ne sont pas employables, il n’énonce pas un constat neutre : il agit sur les représentations, sur la confiance, sur les comportements des employeurs comme des jeunes eux-mêmes.
Le discours sur l’emploi est donc performatif. Il produit des effets réels sur le marché du travail, sur les trajectoires individuelles et sur la crédibilité des institutions. C’est pourquoi il ne peut être pensé comme une simple rhétorique d’accompagnement. Il est une composante à part entière de l’action publique.
Parler de l’emploi autrement, c’est ainsi poser des actes symboliques forts : reconnaître des compétences, ouvrir des possibles, légitimer des trajectoires, restaurer la confiance. A l’inverse, un discours mal maîtrisé peut involontairement produire de l’exclusion, du découragement et de l’autocensure. Parler de l’emploi autrement commence donc par une prise de conscience : nos mots ont un pouvoir structurant. Ils peuvent enfermer ou libérer, décourager ou mobiliser, réduire au silence ou révéler des dynamiques pourtant bien réelles.
Changer le discours sur l’emploi ne signifie pas nier les difficultés. Cela signifie déplacer le centre de gravité du récit : du manque vers le potentiel, de la fatalité vers la transformation, de l’exclusion vers les trajectoires. La réalité de l’emploi n’est pas faite uniquement de pénuries. Elle est aussi faite de métiers qui évoluent, de compétences qui se recomposent, de secteurs en mutation, d’initiatives locales qui créent de la valeur et de l’insertion. Trop souvent, ces dynamiques restent invisibles parce qu’elles ne correspondent pas au récit dominant de la crise.
Parler de l’emploi autrement, c’est rendre visibles ces réalités, sans naïveté mais sans cynisme. C’est accepter que les parcours professionnels ne soient plus linéaires, et que l’emploi se construise désormais par étapes, par ajustements, par apprentissages successifs.
Dans le débat sur l’emploi au Sénégal, deux notions reviennent avec une force quasi incantatoire : l’employabilité et l’inadéquation formation-emploi. Elles sont devenues des explications évidentes, souvent mobilisées pour rendre compte du chômage des jeunes. Mais à force d’être répétées sans être interrogées, elles finissent par produire plus de simplification que de compréhension. L’employabilité est le plus souvent présentée comme une qualité individuelle : être ou ne pas être employable. Cette lecture suggère implicitement que l’accès à l’emploi dépendrait d’abord, voire exclusivement, des compétences, de l’attitude ou de l’adaptabilité des individus. Dans ce cadre, le chômage devient une défaillance personnelle, et la responsabilité se déplace silencieusement des structures économiques vers les individus.
Or, dans nos contextes africains, cette vision est profondément réductrice. L’employabilité n’est pas une propriété intrinsèque et stable. Elle est relationnelle, contextuelle, socialement construite. Elle dépend autant de la structure de l’économie, de la nature des emplois créés, des pratiques de recrutement, de l’accès à l’information, des réseaux et de la crédibilité des institutions, que des compétences individuelles. On n’est pas employable en soi, on le devient ou non dans un environnement donné.
La notion d’inadéquation formation-emploi repose sur une logique similaire. Elle suppose l’existence d’un marché du travail structuré, capable d’absorber les compétences disponibles, et laisse entendre que le principal problème résiderait dans une formation mal alignée sur les besoins économiques. Cette hypothèse est partiellement vraie, mais largement insuffisante. Dans de nombreux pays africains, particulièrement au Sénégal, le défi central n’est pas seulement l’inadéquation entre formation et emploi, mais la faiblesse structurelle de la demande de travail productif et décent. Former davantage ou former mieux ne peut suffire lorsque les économies créent peu d’emplois formels, lorsque l’essentiel des trajectoires professionnelles se déploie dans l’informalité, et lorsque les parcours sont discontinus, hybrides et souvent non linéaires.
Présenter l’inadéquation formation-emploi comme la cause principale du chômage revient alors à inverser le raisonnement : on ajuste la formation à des emplois qui n’existent pas encore, au lieu de penser conjointement la transformation productive, la création d’emplois et l’accompagnement des trajectoires professionnelles réelles.
Ces deux notions, employabilité et inadéquation, ne sont pas neutres. Elles ont un effet performatif. Comme l’a montré la linguistique, certains énoncés ne se contentent pas de décrire une réalité ; ils produisent des effets sociaux par le simple fait d’être prononcés. Dire qu’une génération est peu employable ou que la formation est inadaptée agit sur les représentations collectives, sur la confiance des jeunes, sur les choix des employeurs et sur les priorités de l’action publique.
Les débats sur l’emploi oscillent souvent entre deux lectures opposées. D’un côté, une approche centrée sur l’individu, qui insiste sur l’employabilité, l’effort personnel et l’adaptation. De l’autre, une lecture structurelle, qui met en avant les contraintes économiques, le manque d’opportunités et les défaillances institutionnelles. Cette opposition, largement présente dans le discours public, est pourtant trompeuse.
Les trajectoires professionnelles ne sont jamais purement individuelles, pas plus qu’elles ne sont totalement déterminées par les structures. Elles se construisent dans des relations d’interdépendance, au croisement des choix personnels, des normes sociales, des institutions et des dynamiques économiques. L’individu et la société ne s’opposent pas : ils se co-produisent.
Appliquée à l’emploi, cette lecture permet de dépasser le faux dilemme entre responsabilité individuelle et responsabilité collective. Un jeune n’évolue jamais seul sur le marché du travail. Ses choix, ses aspirations et ses possibilités sont façonnés par son environnement familial, éducatif, territorial et institutionnel. Inversement, les institutions ne sont pas des abstractions : elles agissent à travers des pratiques, des règles et des discours portés par des individus.
Parler de l’emploi autrement, c’est donc reconnaître cette réalité relationnelle. Ce n’est ni exonérer les individus de toute responsabilité, ni faire porter aux structures une fatalité immobile. C’est comprendre que l’insertion professionnelle est un processus social, inscrit dans des configurations d’interdépendance où les marges de manœuvre individuelles dépendent étroitement de la qualité des cadres collectifs.
Cette approche invite à une responsabilité partagée. Elle oblige l’action publique à créer des environnements plus favorables, plus lisibles et plus justes, tout en reconnaissant la capacité d’agir des individus. Elle permet surtout de sortir des discours simplificateurs qui opposent effort et système, mérite et structure, volonté et contrainte.
Déconstruire ces mythes ne signifie pas nier les insuffisances des systèmes de formation ni l’importance des compétences. Cela signifie refuser les raccourcis discursifs qui individualisent des problèmes structurels. Cela implique de déplacer le regard : de l’employabilité individuelle vers la capacité collective d’insertion, de l’adéquation mécanique formation-emploi vers la cohérence entre formation, structure économique et trajectoires professionnelles.
Parler de l’emploi autrement au Sénégal suppose également de situer le débat dans le cadre plus large de la transformation nationale en cours. L’Agenda national de transformation, Vision Sénégal 2050, ne considère plus l’emploi comme une simple variable sociale à corriger, mais comme l’aboutissement d’une mutation productive, territoriale et institutionnelle. En plaçant au cœur de son ambition la construction d’une économie compétitive, le développement d’un capital humain de qualité et l’émergence de pôles économiques territorialisés, cette vision invite à déplacer le regard : l’emploi n’est plus seulement une réponse au chômage, il devient un indicateur de souveraineté économique et de cohésion sociale. Dans cette perspective, changer le discours sur l’emploi revient aussi à aligner les représentations collectives avec une ambition nationale de transformation structurelle.
Cette évolution stratégique rejoint les réflexions critiques sur l’employabilité et l’inadéquation formation-emploi. Les réformes récentes visant à renforcer l’articulation entre emploi et formation professionnelle traduisent un basculement progressif vers une lecture systémique de l’insertion. L’enjeu n’est plus seulement d’adapter les individus à des opportunités rares, mais de construire un écosystème intégré où gouvernance publique, acteurs économiques, dispositifs territoriaux et institutions de formation co-produisent les trajectoires professionnelles. En ce sens, l’emploi cesse d’être un horizon individuel incertain pour devenir le résultat d’une architecture collective cohérente, capable de rendre visibles et crédibles les parcours d’insertion.
L’approche par les capabilités permet d’éclairer cette mutation. L’ambition portée par la Vision Sénégal 2050 -élargir les opportunités économiques, développer des filières stratégiques, renforcer les territoires et améliorer l’accès aux services essentiels- peut être comprise comme une politique d’expansion des libertés réelles. Il ne s’agit plus seulement de produire des emplois en quantité, mais de créer des environnements où les individus disposent de moyens effectifs de choisir, d’apprendre, de se déplacer et de valoriser leurs compétences. Dans ce cadre, la transformation économique devient indissociable d’une transformation du langage public : parler d’emplois décents, de parcours sécurisés et de potentiel collectif participe à construire les conditions symboliques de ces nouvelles capabilités.
Ainsi, parler de l’emploi autrement ne signifie pas adopter un discours optimiste déconnecté des réalités, mais reconnaître que le récit public constitue lui-même un levier d’action. En articulant la doctrine discursive avec les orientations stratégiques nationales, le débat sur l’emploi peut sortir d’une logique de crise permanente pour s’inscrire dans une dynamique de projection et de mobilisation. Le langage de l’action publique ne doit plus seulement décrire les déficits du marché du travail ; il doit accompagner une vision partagée du futur, capable de restaurer la confiance et de rendre lisibles les trajectoires possibles pour la jeunesse sénégalaise.
Pour dépasser les limites des notions d’employabilité et d’inadéquation formation-emploi, il est utile de changer de cadre d’analyse. La théorie des capabilités à Amartya SEN propose précisément ce déplacement. Elle invite à évaluer les situations non pas seulement à partir des ressources disponibles ou des résultats observables, mais à partir des libertés réelles dont disposent les individus pour choisir et construire leurs trajectoires.
Appliquée à l’emploi, cette approche conduit à une lecture profondément différente. Avoir suivi une formation, posséder un diplôme ou même occuper un emploi ne garantit pas, en soi, une véritable capacité d’agir. Ce qui importe, ce sont les possibilités effectives : accéder à l’information, pouvoir se déplacer, être reconnu par les employeurs, disposer de réseaux ouverts, bénéficier de règles transparentes, pouvoir se projeter dans l’avenir.
Dans ce cadre, l’emploi n’est pas seulement un résultat à atteindre, mais une composante d’un ensemble plus large de capabilités. Un jeune peut être qualifié mais privé d’opportunités réelles. A l’inverse, un environnement institutionnel favorable peut transformer des compétences ordinaires en véritables leviers d’insertion et de mobilité sociale. Cette approche permet également de déplacer la responsabilité. Lorsque les capabilités sont faibles, ce n’est pas uniquement le déficit individuel qui est en cause, mais l’environnement économique, social et institutionnel. Les politiques de l’emploi ne peuvent donc se limiter à renforcer les compétences ; elles doivent aussi lever les obstacles, réduire les inégalités d’accès, rendre les opportunités visibles et crédibles.
Dans un contexte sénégalais, cette lecture est particulièrement pertinente. Les trajectoires professionnelles y sont souvent discontinues, hybrides, ancrées dans des espaces où l’informalité domine. Mesurer l’emploi uniquement par le prisme du statut formel revient à ignorer une large part des libertés -ou des contraintes- qui structurent la vie active réelle.
Parler de l’emploi autrement, c’est ainsi passer d’une logique d’employabilité individuelle à une logique de capabilités collectives. C’est reconnaître que le véritable enjeu n’est pas seulement de former des individus adaptés, mais de construire une société capable d’élargir les choix réels, de sécuriser les parcours et de donner à chacun les moyens effectifs de valoriser ses compétences.
Parler de l’emploi autrement, c’est donc aussi refuser de faire porter aux jeunes la responsabilité exclusive d’un système qui peine à produire des opportunités à la hauteur de leur potentiel. C’est reconnaître que lorsque toute une génération est dite inemployable, le problème est rarement générationnel. Il est économique, institutionnel et politique.
Parler de l’emploi autrement, c’est aussi restaurer la confiance. Une confiance qui se reconstruit lorsque les parcours de réussite deviennent lisibles, accessibles et reproductibles, et lorsque l’effort individuel retrouve une valeur sociale reconnue. Le Sénégal se trouve à un moment décisif de son histoire démographique. Une population majoritairement jeune est trop souvent présentée comme une pression supplémentaire sur un marché de l’emploi déjà contraint. Là encore, le choix des mots n’est pas neutre.
Parler de pression démographique revient à construire la jeunesse comme un problème à gérer. Parler de dividende démographique, au contraire, invite à la considérer comme une ressource collective, à condition de créer les conditions de sa valorisation. Le dividende démographique n’est ni automatique ni garanti. Il n’est pas un cadeau, mais le résultat d’un choix politique, économique et institutionnel. Il suppose des investissements soutenus dans l’éducation, la formation, l’orientation, l’information et l’insertion professionnelle. Il suppose aussi que l’emploi soit pensé comme un investissement social, et non comme une variable d’ajustement.
Dans cette perspective, la jeunesse n’est pas une charge, ni une menace. Elle n’est pas aussi juste un mot comme le pensait le sociologue Pierre Bourdieu. Elle est un capital productif en construction, une capacité d’innovation et de transformation qui ne demande qu’à être organisée. Là où le discours de la pénurie enferme, le discours du dividende ouvre des perspectives.
Parler de l’emploi autrement n’est ni un exercice de communication, ni une simple rhétorique. C’est une nécessité stratégique. Les mots que nous utilisons façonnent les politiques que nous concevons, les comportements que nous encourageons et la confiance que nous inspirons.
Une nouvelle grammaire publique de l’emploi est possible. Une grammaire qui reconnaît les difficultés sans en faire des identités. Qui admet l’existence des réseaux sans les ériger en horizon indépassable. Qui assume que la méritocratie se construit par des institutions crédibles. Et qui fait du dividende démographique non pas une promesse abstraite, mais un projet collectif fondé sur la valorisation des compétences et la lisibilité des opportunités.
Cette doctrine repose sur une conviction simple : l’emploi n’est pas seulement un stock à distribuer, c’est un processus à organiser. Il se construit dans la durée, à l’intersection des politiques publiques, des dynamiques économiques et des trajectoires individuelles. En tant qu’institution, notre responsabilité est double : créer des opportunités réelles, et produire un récit public qui redonne confiance, sens et perspectives.
Changer la manière de parler de l’emploi, c’est déjà commencer à le transformer. Car une société qui croit en son potentiel humain est une société qui se donne les moyens de le réaliser.
Cheikh Ahmadou Abdul GUEYE
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