La guerre au Moyen-Orient et la stratégie du chaos

La guerre au Moyen-Orient et ses conséquences cataclysmiques conti-
nuent de susciter toutes les inquiétudes. Depuis le 28 février, avec l’opération «Fureur épique», les Etats-Unis d’Amérique et leur allié historique, l’Etat hébreu, ont choisi, sans aucune urgence, et sans aucune base légale, d’en finir avec le régime islamiste des mollahs. Le début de la guerre a été marqué par des succès éclatants de l’entente américano-israélienne : le Guide suprême, Ali Khamenei, et plusieurs responsables du commandement militaire ont été retrouvés morts sous les bombardements. Les Renseignements américain et israélien ont montré, encore une fois, leur efficacité redoutable et sans exemple, puisque les responsables iraniens ont été débusqués et liquidés, avec précision, méthode et imprévisibilité.

On s’attendait, logiquement, à ce que la guerre soit bâclée en quelques
jours, comme une guerre éclair -ou Blitzkrieg, selon les Allemands. C’était le projet de l’Amérique, sûre de ses forces et convaincue de son invincibilité. Mais la résilience extraordinaire des Iraniens est une réalité que les assaillants n’avaient pas prise en compte.

Fourvoiement
En dépit des avertissements des experts (dans la doctrine Maga, ce mot
est une insulte car il faut se méfier de la science), Donald Trump a voulu
croire que le coup réalisé au Venezuela était faisable en Iran. Comme
Maduro qui a été appréhendé et livré à la Justice américaine, il fallait étêter le Guide suprême iranien, Ali Khamenei, pour que le glas de la République islamique soit sonné, pour que l’Iran, avec un valet à sa tête, se retrouve sous la botte des Etats-Unis. Comme le dit Alain Frachon dans une de ses chroniques, Trump considère que la réalité des relations internationales -ou de la scène internationale- est identique à celle qui se joue dans sa tête : il prend ses fantasmes pour la vérité. Au grand dam de l’Amérique et, partant, de notre monde.

A l’exception de ceux qui ont une connaissance intime de l’Iran -on n’en trouve pas beaucoup, hélas, chez les Occidentaux-, la résilience de la République islamique est une grande surprise. Après la guerre des Douze Jours en juin 2025, les manifestations de janvier, les bombardements américano-israéliens, on pouvait penser avec certitude que le régime, affaibli comme jamais, allait s’effondrer hic et nunc, et que la démocratie serait une utopie que les Iraniens pouvaient enfin imaginer.
Il n’en est rien : nommé à la sauvette par l’Assemblée des experts, en remplacement de son père au poste de Guide suprême, Mojtaba Khamenei, 56 ans, a pris les rênes de cet immense pays de 92 millions d’habitants. En bons termes avec les quelques 200 000 Pasdaran et les 600 000 Bassidji, ces miliciens tabasseurs à la sinistre réputation, il représente, à vrai dire, l’aile dure du régime. Et l’on peut supposer, sans risque de se tromper, qu’il continuera d’assumer l’hostilité traditionnelle de l’Iran envers l’Occident, notamment les Etats-Unis d’Amérique ; il poursuivra, sans doute, le développement ambigu du programme nucléaire iranien.

Donald Trump a déjà crié victoire, comme on pouvait s’y attendre, en arguant que le Guide suprême et quelques-uns de ses factotums ont été liquidés en seulement quelques heures. Mais, au fond, on assiste à une déconfiture. Car se débarrasser d’un extrémiste pour voir émerger un autre est loin d’être une victoire. C’est le serpent qui se mord la queue. De fait, les Américains et les Israéliens se sont fourvoyés.

Qu’est-ce qui peut expliquer ce fourvoiement ? L’on peut invoquer plusieurs raisons telles que l’impréparation de la guerre, la divergence des ambitions poursuivies par l’Amérique et l’Etat hébreu et, surtout, la méconnaissance de l’Iran. Dans un entretien accordé au Monde, jeudi 19 mars, le politiste Bertrand Badie- dont le père, chirurgien, quitta l’Iran, en 1928, pour s’installer en France avec sa famille- dit que le problème fondamental des Occidentaux, notamment les Américains, c’est qu’ils ignorent au possible la culture persane (il préfère le terme «persan» à celui de «iranien»). Peut-être est-ce cela qui explique l’ambition titanesque et insensée de l’entente américano-israélienne de maîtriser un immense pays aux multiples communautés, et dont la civilisation, millénaire et riche, a suscité chez ses habitants un sentiment extrêmement nationaliste et altier. Trump aurait même l’idée on ne peut loufoque de transposer en Iran le modèle vénézuélien.

Conséquences inestimables
L’une des spécificités de la guerre, c’est son imprévisibilité. L’on peut décider unilatéralement de commencer une guerre, comme l’ont fait les Américains et les Israéliens, mais l’on ne peut pas prévoir et maîtriser toutes les conséquences qui en découlent. Ce qui se passe au Moyen-Orient nous en donne une idée assez claire : en décidant de fermer le détroit d’Ormuz, la République islamique cherche à se venger de l’attaque dont elle a été victime, et à saboter l’économie mondiale. Il semble que sa stratégie de «guerre d’usure», que ses assaillants n’avaient pas prise en compte, soit porteuse de résultats positifs.

Longtemps brandie comme une menace par l’Iran -ce que le monde n’avait pas pris au sérieux car, pensait-on, les Iraniens n’ont aucun intérêt à passer à l’acte parce que leurs exportations aussi transitent par cette voie maritime-, la paralysie du détroit d’Ormuz a été officialisée par les gardiens de la Révolution en larguant des missiles et des drones sur les navires. Reliant les monarchies pétrolières et gazières du Golfe à l’océan Indien, et donc à leurs principaux marchés en Asie, le détroit est un goulet maritime (54 kilomètres de large) par lequel transitent chaque jour quelque 20 millions de barils -de brut (15 millions) ou de produits raffinés (5 millions). Soit un cinquième de la production mondiale d’or noir et des volumes tout aussi considérables pour le Gaz naturel liquéfié (Gnl). Le Qatar, qui assure 20% de la production mondiale de celui-ci, a annoncé la suspension jusqu’à nouvel ordre de ses exportations. Après que les drones Shahed («martyr», en persan) ont été largués par l’Iran sur le site de Ras Laffan (la plus grande usine de liquéfaction de gaz au monde), dès le 1er mars. De ce fait, les pétromonarchies, qui ne peuvent plus exporter leurs produits pétroliers et gaziers, ou qui le font difficilement en passant par des pipelines, sont obligées de réduire leurs productions, ce qui est tragique pour l’économie mondiale.

Dans un monde qui consomme un peu plus de 100 millions de barils par jour, la fermeture du détroit d’Ormuz est la «plus grande menace pour la sécurité énergétique mondiale de toute l’Histoire», alerte Fatih Birol, Directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie (Aie), dans un entretien au Monde, vendredi 20 mars. L’Asie, qui dépend à hauteur de 84% des importations transitant par cette étroite voie navigable, est sans doute la région du monde la plus touchée ; la Chine et le Japon sont considérablement vulnérables, en dépit des réserves stratégiques dont ils disposent. Les 32 membres de l’Aie ont annoncé, mercredi 11 mars, le déblocage de 400 millions de barils, soit 20% des stocks, pour prémunir les pays riches contre le dérèglement du marché et la rupture des approvisionnements. Le prix du baril ayant dépassé la barre des 100 dollars, les équilibres énergétiques du monde sont plus que jamais menacés. Et aucune région, bien sûr, n’est à l’abri d’une crise économique. A ce jour, la réouverture du détroit d’Ormuz semble peu probable, les Iraniens s’agrippant à cette arme redoutable comme un naufragé à sa bouée de sauvetage. Donald Trump, qui s’est montré frustré contre toute attente, a appelé ses alliés, notamment les Vingt-Sept, la Corée du Sud et le Japon, à «aller chercher leur propre pétrole», le 1er avril.

Avec la guerre au Moyen-Orient qui échappe au contrôle de ses instigateurs, nos économies, déjà fragiles et dépendantes, risquent de tomber dans une crise économique létale. De ce fait, c’est le temps de la prospective et de la recherche d’alternatives, pour limiter les dégâts et amortir le choc. Sans doute cette guerre est-elle aussi une occasion pour notre pays, qui est devenu un producteur de pétrole et de gaz, d’aspirer davantage à la souveraineté énergétique. C’est une utopie qui ne se décrète pas, elle se construit avec méthode et patience. Dans le silence et la solitude. Au fond, dans le monde qui est le nôtre, l’idée de souveraineté est consubstantielle à la capacité de bien se tenir dans les interstices peu ou prou chaotiques de la mondialisation. Ou de la globalisation. Etre souverain, ce me semble, ce n’est pas s’attaquer à tout le monde, c’est être intelligent et prospectif dans un monde déréglé, dangereux. Et les guerres et leur lot de conséquences inestimables, qui sont le «sacrement de notre époque», comme l’écrit à juste titre Achille Mbembe, sont là pour nous rappeler cette réalité, hélas !, désagréable.
Par Baba DIENG



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