Quand l’intellect s’agenouille devant le pouvoir
En Afrique, les ressources ne manquent pas. Les cerveaux non plus. Ce qui manque, c’est la conscience de ceux qui ont reçu les deux -et qui ont choisi d’en faire commerce. Il faut ce mal qui ronge le continent de l’intérieur : le painintellectualisme africain. Un concept nouveau pour une réalité très ancienne.
I. L’Afrique pillée deux fois
Il existe une vérité que nos chancelleries n’aiment pas entendre : l’Afrique est pillée deux fois. Une première fois par ceux qui viennent de l’extérieur avec des contrats léonins, des bases militaires et des monnaies sous tutelle. Une deuxième fois, et c’est celle-là qui nous intéresse ici, par ceux qui viennent de l’intérieur avec un diplôme sous le bras et une ambition dépourvue de boussole morale.
La politique, la guerre et la prostitution intellectuelle sont les trois armes les plus efficaces pour confisquer les richesses d’un continent. Les deux premières sont visibles, bruyantes, médiatisées. La troisième est silencieuse, élégante, et infiniment plus dévastatrice parce qu’elle opère au nom du savoir, de la compétence, et parfois même de la Patrie, car le vrai danger ne vient pas toujours de l’ennemi déclaré. Il vient de l’allié ambigu. De l’expert en costume qui livre les plans de la maison avant même que les maîtres le décident. Du conseiller qui sait tout de la misère du Peuple et qui choisit, chaque matin, de mettre cette science au service du prince plutôt qu’au service du possible.
L’Afrique ne manque pas de fleuves. Elle manque de flambeaux.
II. Nommer le mal : le painintellectualisme
J’assume ce mot. Je le crée. Je le signe. Le poète ne manque pas de mots : il les forge quand il ne trouve pas mieux pour nommer sa pensée.
Le painintellectualisme africain, c’est cette pathologie collective qui consiste à mettre son intelligence, son savoir, sa formation et sa plume non au service de la vérité ou du Peuple, mais de ses intérêts les plus immédiats : pouvoir, argent, reconnaissance, survie, etc. C’est la confiscation de la lucidité par le confort.
Le painintellectuel n’est pas né corrompu. Il était brillant. Souvent le premier de sa famille à l’université, le premier du village à décrocher une bourse, le premier de sa promotion à obtenir un poste. Puis le système l’a capturé pas brutalement, pas par la force, mais par la douceur redoutable des avantages acquis. Une voiture de fonction. Un perdiem. Un titre. Une tribune dans un journal d’Etat. Et progressivement, sans qu’il s’en rende compte lui-même, il a cessé de penser pour son Peuple. Il a commencé à penser pour son agenda.
Le pain est noble. C’est de la confusion entre le pain et la mission que naît le painintellectuel. Quand l’intellectuel range sa conscience dans le même tiroir que ses factures, il devient prestataire de services cognitifs. Et l’Afrique n’’a pas besoin de prestataires. Elle a besoin de bâtisseurs.
L’intellectuel sert une cause. Le painintellectuel sert une carrière.
III. Les visages du painintellectualisme
Le painintellectualisme africain se présente sous plusieurs visages, et c’est précisément ce qui le rend si difficile à combattre.
Il y a d’abord le silencieux stratège, celui qui sait exactement ce qui ne va pas, qui l’a analysé dans une thèse, qui en parle en privé avec ses amis, mais qui choisit de se taire publiquement parce que parler coûterait trop cher à sa carrière. Son silence n’est pas de l’ignorance. C’est un calcul froid. Une comptabilité morale où la vérité a toujours un prix trop élevé.
Il y a ensuite le rhéteur de service, celui qui parle fort et parle bien, qui maîtrise le vocabulaire de la résistance et de la souveraineté, mais qui module son discours selon l’auditoire et selon le bailleur. Devant les jeunes, il cite Sankara. Devant les bailleurs, il parle de bonne gouvernance. Devant le prince, il se tait et hoche la tête. C’est un virtuose du caméléonisme intellectuel.
Il y a enfin le plus dangereux : le sophiste du pouvoir, celui qui ne se tait pas, mais qui parle pour couvrir. Il mobilise son intelligence pour défendre l’indéfendable, rendre la complicité présentable, habiller la lâcheté en pragmatisme. Sa prouesse véritable : transformer la honte en argument. Rendre la capitulation acceptable. C’est lui qui signe les rapports qui légitiment les spoliations. C’est lui qui prête sa voix aux diktats étrangers avec l’accent de la conviction africaine.
IV. La ressource la plus pillée : la conscience
On parle beaucoup du pillage des minerais, du pillage des terres, du pillage des cerveaux par l’émigration forcée. On parle peu du pillage de la conscience. Et pourtant, c’est le pillage fondateur, celui qui rend tous les autres possibles.
En vérité, que vaut un continent plein de richesses naturelles si ceux qui ont la capacité de les penser, de les défendre et de les valoriser ont choisi de vendre cette capacité à ceux-là mêmes qui les convoitent ? Le vrai hold-up africain, à mon sens, n’est pas commis dans les mines de cobalt ou les champs de cacao. Il est commis dans les bureaux climatisés, dans les salles de conférence feutrées, dans les colonnes d’opinion d’experts qui ont remplacé leur boussole par une carte de visite étrangère.
La ressource la plus pillée d’Afrique, c’est la lucidité de son élite lettrée. Et ce pillage-là, contrairement aux autres, ne nécessite ni hélicoptère ni milice. Il suffit d’une bourse bien placée, d’un titre ronflant, et du silence bienveillant d’un système qui préfère les experts dociles aux penseurs debout.
Ce n’est pas l’eau qui manque à l’Afrique, mais l’oxygène d’une pensée libre.
V. A la jeunesse africaine, à vous de choisir votre camp
Je m’adresse maintenant à vous la jeunesse africaine -vous qui étudiez, qui pensez, qui voulez agir. Je m’adresse à vous directement, sans détour, comme on le fait avec ceux qu’on respecte assez pour ne pas leur mentir.
Le système vous adore. Tant que vous restez dans le moule. Il vous offrira des bourses, des stages, des tribunes, des illusions d’influence. Il vous fera croire que vous changez les choses de l’intérieur. Et pendant ce temps, de l’intérieur, il vous changera, vous. C’est son art, sa patience : son investissement le plus rentable.
Sankara était gênant. Cabral était gênant. Fanon était gênant. Ces hommes-là n’ont pas eu des carrières confortables. Ils ont eu des convictions habitées. Souvent pauvres, souvent seuls, souvent trahis parfois par des painintellectuels qui applaudissaient en coulisse leur élimination. Aujourd’hui, on grave leurs noms sur des avenues. Les painintellectuels qui les ont trahis, eux, n’ont laissé aucune trace, sinon dans la mémoire honteuse de leur lignée.
L’intellectuel vrai peut mourir pauvre et avoir raison. Le painintellectuel peut mourir riche et avoir tort. L’histoire tranche toujours, pas dans l’immédiat, mais dans la mémoire longue des peuples. Et la mémoire des peuples est impitoyable avec les traîtres en complets bien coupés.
VI. Prendre la pelle et creuser
Je terminerai par une image qui ne me quitte pas.
Un fleuve en Afrique, large, puissant, millénaire. Et sur ses rives, des hommes qui meurent de soif. Pas parce que l’eau manque. Parce que personne n’a voulu creuser le canal. Les painintellectuels regardent le fleuve. Ils publient des articles sur sa profondeur. Ils sont payés pour expliquer pourquoi creuser est compliqué. Et pendant ce temps, la rive se couvre de savants qui n’ont jamais eu les mains sales.
L’intellectuel vrai prend une pelle.
Le painintellectualisme africain n’est pas une fatalité. Il est un choix conscient ou progressif, mais un choix. Et tout choix peut être défait par un autre choix. La question posée à chaque diplômé africain d’aujourd’hui n’est pas : «Que vaux-tu ?» Elle est : «Pour qui travailles-tu vraiment ?»
Je prie Dieu de ne jamais me voir retourner ce mot contre moi-même. Que je ne sois pas, moi aussi, rattrapé un jour par la chaleur d’un pouvoir qui sait choisir son moment. Cette prière est là pour ça : pour nommer ce qu’on craint en soi autant que chez les autres.
Je ne suis qu’un homme avec une plume. Mais cette plume, je la plante dans la terre comme une pelle.
Et je creuse.
Mamadou Bamba TALL (BAMBATALL)
Ecrivain, poète et penseur humaniste
Fondateur des Editions Afroquébec
Montréal (Québec), Canada bambatall@yahoo.fr
Voix engagée pour une Afrique debout
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