L’Iran islamique, l’Occident judéo-chrétien et Nous

«Le 21e siècle sera religieux  ou ne sera pas», jamais cette déclaration prémonitoire de Malraux n’a eu autant de sens, de la fin du 20e siècle à nos jours, qu’en Iran. En effet, en 1979, le monde vit avec stupeur vaciller en quelques mois un trône qui s’était prétendu plurimil­lénaire, et tomber un monarque ha­bi­tuellement présenté comme «le Shahanshah Arya­mehr, roi des rois, soleil des Aryens». A la tête de la Révo­lution, une autorité musulmane -Pierre Loti aurait dit un vieux turban-, un patriarche en qui l’Occident et ses caricaturistes de tous bords ne perçurent que le paragon de la réaction et de l’ignorance, de l’obscurantisme et du fanatisme. Oubliant ou feignant de ne pas comprendre que la révolution iranienne n’était rien d’autre qu’une spiritualité politique. Aussi  les événements de 1979, leurs acteurs, leur contexte et leurs sens restent encore une énigme, quand ils ne sont pas noircis ou occultés à dessein. Pour les Iraniens, la rationa­lisa­tion du sacré à partir d’expres­sions religieuses suf­fisamment élaborées ne peut pas et ne doit pas s’ap­préhender comme un ar­chaïsme, voire une réaction frileuse à un processus de modernisation irréversible. Certes il y avait, à l’origine, la crise de l’Etat monarchique, qui avait failli à sa fonction aussi bien d’allocation de ressources que de régulation d’intérêts concurrents.
Cependant, le mouvement iranien se voulait avant tout une révolution spirituelle, et c’est là son mystère troublant, inquié­tant après tant d’années de matérialisme triomphant du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Les Iraniens, eux, en se soulevant, voulaient sans doute changer de régime, mais ils voulaient tout changer dans le pays : l’organisation politique, le système économique, la poli­tique étrangère. Mais surtout, il leur fallait se changer eux-mêmes pour participer à la transformation de leur en­vironnement. Il fallait que leur manière d’être, leur rapport à Dieu, aux autres, aux choses, à l’éternité, fussent complète­ment changés, et il n’y aura de révolution réelle qu’à la condition de ce changement radical dans leur expérience.
C’est là que l’islam chi’ite a joué un rôle central, comme promesse et garantie de trouver de quoi changer radicale­ment  leur subjectivité. Ce qui est tout à fait compatible avec le fait que la pratique islamique traditionnelle était déjà là et leur assurait leur identité. Mais dans cette façon qu’ils ont eue de vivre comme force révo­lutionnaire la religion isla­mique, il y avait autre chose que la volonté d’obéir plus fidèlement à la loi ; il y avait la volonté de renouveler leur existence tout entière en re­nouant avec une expérience spirituelle qui est au cœur même de l’islam chi’ite : in­carner par un effort exté­nuant, la transcendance dans l’his­toire, seule attitude reli­gieuse capable de maintenir dans le cœur des hommes l’exigence première de la Révé­lation.
La République islamique mise en place à la suite de la révolution se veut donc lieu de production d’une nouvelle morale politique et sociale. Ainsi, le préambule de la Constitution du 3 décembre 1979 proclame : «la Consti­tution de la République islamique d’Iran est l’expression des institutions culturelles, sociales, politiques et économi­ques de la société iranienne basées sur les principes et les préceptes islamiques», et d’ajouter : «Dans la création des organes et des institutions politiques, fondement de l’organisation sociale, des personnes qualifiées seront chargées de gouverner et d’administrer le pays, sur la base de lois votées dans l’axe du Coran et de la tradition coranique.»
La dynastie Pahlavi s’était faite l’agent d’une occidenta­lisation brutale et de la laïcité. Rez’a Khan, le cosaque iranien analphabète qui prit le pouvoir en 1921, était fasciné par l’Occident, farouchement na­tio­naliste, opposé au clergé comme représentant d’un Iran décadent et arriéré. Grâce à lui et son fils Reza Pahlavi, l’Iran se mo­dernisait et se fortifiait, mais perdait en même temps son âme. Seul un prophète pouvait en­diguer cette corrup­tion on­tolo­gique : l’Imam Khomeiny, fonda­teur de la République islamique.
On constate alors que le mouvement révolutionnaire iranien s’est fait dans la langue de Mohammad (Psl) qui, en janvier 610, proclama ce qui parut la plus déraisonnable des exigences : «Point de pouvoir en dehors de Dieu/La souve­raineté appartient exclusive­ment à Dieu.» Contrairement à ceux qui, par peur ou par com­plaisance, reconnurent une part du pouvoir au Pharaon ou à César. En conséquence, la Constitution iranienne, en son article 2, dispose que l’Etat est basé sur la foi en : «un Dieu Unique, l’exclusivité de sa souveraineté, son pouvoir exclusif de légiférer et la nécessité de se soumettre à ses commandements ; la Révé­lation divine et son rôle  fondamental dans l’énon­ciation  des lois ; la Résur­rection et son rôle constructif dans la marche évolutive de l’être humain vers Dieu ; la Justice de Dieu dans la création et dans ses com­mandements, l’Imamat, sa direction permanente et son rôle positif, essentiel dans la consolidation et le renforce­ment de la Révolution de l’islam». Ce qui n’empêche pas nos «fanatiques moyena­geurs» de poser à l’article 6, le principe que c’est «Dieu qui a rendu le Peuple maître de son destin qu’il exerce par la voie électorale ou référendaire».
Conformément du reste aux versets : «Dieu ne change point un peuple tant que ce peuple ne se change lui-même» et «ils se consultent à propos des af­faires, consulte-les donc dans leurs affaires». Ainsi, la République islamique d’Iran a élu en 40 ans huit (8) différents présidents, autant que la Ve Répu­bli­que  française en soixante-dix ans.
Par ailleurs, contrairement à ce qui est véhiculé en Occident, la Constitution de ce «régime intolérant» reconnaît et garantit à l’individu les libertés philosophiques et religieuses. A cet égard, l’article 12 proclame que «les musulmans des quatre écoles sunnites (malikite, ha­néfite, chafite, hanbalite) et les musulmans zeydites sont libres d’accomplir leurs rites conformément à leur Figh ou Droit». Et de préciser que «dans chaque région où les adeptes de chacune de ces confessions seraient majori­taires, les règlements locaux seront conformes à cette confession». De même, les minorités religieuses recon­nues, les zoroastriens, les juifs et les chrétiens sont libres d’accomplir leurs rites religieux et, quant au statut personnel et à l’éducation religieuse, agis­sent selon leur liturgie, dispose l’article 13. Mieux, chacune de ces minorités religieuses élit ses propres représentants, ses propres députés relativement à son poids démographique, selon l’article 64. Et à leur entrée officielle au Parlement islamique, ils ne prêtent pas serment sur le Coran, mais sur leur livre propre : l’Avesta pour le zoroastrien, la Torah pour le juif, la Bible pour le chrétien. L’étendue de cette liberté religieuse, philosophique et de conscience est clairement révélée par l’article 14, qui veut que sur la base du verset «Dieu ne nous défend pas d’être bons et équitables envers ceux qui ne vous ont pas chassés de vos demeures, car Dieu aime les justes et les équitables», le gouvernement et les musul­mans ont le devoir d’agir envers les non-musulmans avec équité, justice, et respecter leurs droits en tant qu’êtres humains. La preuve est que de 1979 à nos jours, malgré les clichés négatifs ça et là répandus, personne -j’insiste bien-, personne n’a osé parler de persécutions de chrétiens ou de juifs en Iran. Et l’article 14 de bien remarquer que «ce principe est valable à l’égard de ceux qui ne complotent pas contre l’islam et la République islamique d’Iran».
Paradoxalement, c’est cette «dictature théocratique» ani­mée par des Mollahs voulant aller à dos de chameaux» qui a profondément changé le pays. Ainsi, l’urbanisation s’est accélérée, et la grande majorité des Iraniens vivent à présent dans les villes ; de moins de 50% en 1979, la proportion des citadins est passée à plus de 70% aujourd’hui. Mais ce bouleversement ne résulte pas de l’exode rural ; il a été plutôt favorisé par le développement du réseau routier qui, avec l’arrivée de l’électricité et de l’eau dans les campagnes, a contribué à rapprocher les modes de vie. Des domaines jusque-là réservés aux urbains, comme l’accès à la santé et à l’éducation, y compris supé­rieure, se sont ouverts aux populations rurales. Ce pro­cessus a contribué à l’élévation du niveau sanitaire, à la baisse de l’analphabétisme, à l’au­gmen­tation du taux des diplômés du supérieur. A l’aube de la Révolution de 1979, plus de la moitié des Iraniens étaient analphabètes ; ils sont à présent moins de 15%. Simul­tanément, la proportion des femmes sachant lire et écrire a plus que doublé, de 36% en 1979 à plus de 80%. Le nombre d’étudiants a été multiplié pour huit, alors que la part des filles passait de 38% à 65%. Parallèlement, le pays a connu une révolution démographique : alors qu’il comptait 36 mil­lions en 1979, il en dénombre 90 millions aujourd’hui ; dont plus de la moitié est âgée de moins de 25 ans -la majorité des Iraniens étant nés après la Révolution. La transition démographique est achevée : alors qu’une femme avait en moyenne six enfants en 1979, elle n’en a plus que deux. Femme infantilisée, dominée ou libérée ? En Iran, l’éducation est plus qu’un droit, c’est un devoir fondé sur la sourate «Iqra», c’est-à-dire Apprends, et sur la tradition mohammadienne : «C’est une obligation de tout musulman de chercher le savoir du berceau au tombeau.» Aussi l’article 30 enjoint la République islamique d’Iran à «fournir les moyens pour l’éducation gra­tuite de tous les citoyens jusqu’à la fin du cycle se­condaire, et développer gratuitement les moyens pour l’enseignement supérieur, afin de permettre l’autosuffisance du pays».
L’islam de Mohammad (Psl), stratégie de vie, ayant pour base «foi, raison responsa­bilité», et non  «fatalité, destin, provi­dence», se révèle au monde. Avec un Iran, malgré les sanctions et complots protéi­formes, puissance spa­tiale, puissance balistique, puis­sance nucléaire, en somme puissance intellectuelle, scien­tifique et technologique sou­veraine, endogène et auto­nome, l’Iran islamique nous administre que l’univer­salisme n’est pas une identité qui se suffit à elle seule, c’est un dépassement qui suppose au préalable un ancrage dans sa propre culture. Il paraît en effet assez vain de vouloir s’ouvrir à l’universel, lorsqu’on ne maîtrise pas sa propre culture, qui est en réalité ce sur quoi l’on s’appuie pour découvrir les autres façons de penser, de voir, de sentir. Sinon, on s’égare !
Le crime de l’Iran et des Iraniens est là, suffisamment constitué : se développer en pensant et en parlant la langue de Mohammad, la leur.
Vous en doutez ? La réponse du journaliste Jean-Dominique Merchet à la question de son confrère de Lci, Darius Roche­bin, est sans ambiguïté.
Voulez-vous que la Répu­blique islamique d’Iran ait la bombe atomique ?
Que l’Iran ait la bombe, oui !
Que la République islamique ait la bombe, non !
Le messianisme démocra­tique et laïc s’ébouriffe et, pour en finir, active ses deux plus sinistres et plus stupides missionnaires, le cow-boy et le sioniste, fantômes à l’inspi­ration capricieuse. L’un comme un adolescent sous amphé­tamine, ivre de sa pathétique et niaise croyance que tout humain est un potentiel occidental, l’autre enfermé dans sa bulle du grand Israël, promis par le Coran, pardon l’Ancien Testament ! Et l’alliance des diables trompés de se lancer à l’assaut pour détruire «le régime maléfique» qui, dit-on, a massacré en deux jours plus de trente mille manifestants ; ce que Israël, ajoute-t-on, a fait en deux ans à Gaza. La volonté  d’absoudre Israël du génocide palestinien devient manifeste. Changer le régime, l’objectif se révèle au grand jour, et le prétexte du nucléaire s’évanouit. Pour faire quoi après ? Pour instaurer la démocratie, la laïcité, et défendre la civilisation face à la barbarie. Une civilisation qui a vu toutes les digues morales s’effondrer, capable alors d’enfanter des démons et des monstres sexuels que nous révèlent, d’une part, «l’affaire du Périscolaire» à Paris où des enfants de trois ans ont subi des agressions sexuelles et, d’autre part, le «scandale Epstein» qui éclabousse tous nos grands donneurs de leçons de bonne conduite, Donald Trump qui vient de limoger sa ministre de la Justice (?), le Prince Andrew, Bill Clinton, Bill Gates, Jack Lang, Ehud Barak, ancien Premier ministre d’Israël … Sans oublier ce qui se passe chez nous !
Malheureusement, pour tous ceux qui ne pleureront pas la chute du régime et qui subordonnaient toute victoire stratégique à une suprématie militaire conventionnelle, de déchanter face à la résilience, à la résistance inouïe du Peuple iranien. Au point que le présumé «homme le plus puissant du monde» de s’interroger : «Pourquoi ces gens ne capi­tulent pas face à notre massive et puissante armada ?» Son inculture ne lui permet pas de savoir que le mot «capitulation» n’existe pas dans le champ lexical de «ces gens» comme il les appelle, parce que «ces gens-là» sont les fidèles héritiers spirituels du Héros de Badr et de khaïbar. Donc de Mohammad (Psl) et non de Auguste Comte et de Jules Ferry !
Jean Louis CAMARA
Enseignant
Maîtrise en Droit Public
Master 2 en Sciences Politiques
L’essentiel de cet article est tiré de mon mémoire de Master 2 : Le régime politique iranien : une théocratie constitutionnelle et républicaine – sous la direction du Professeur ismaïla Madior FALL – Ucad – 2008/2009



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