Depuis qu’il a cessé de présider aux destinées de notre pays, le Président Macky Sall continue de susciter toutes les passions. Partout ses détracteurs le tiennent sur le tapis. Ils lui témoignent une haine viscérale ; ils rêvent de le voir moisir dans une oubliette taillée sur mesure ; sa formation politique, qui manifeste une insolente vitalité, doit aussi être dissoute, pour honorer la mémoire des martyrs. Pendant ce temps, Macky Sall sillonne le monde pour devenir le Secrétaire général des Nations unies. Les nouvelles autorités ont décidé, contre toute raison et toute attente, de ne pas le soutenir dans ce projet. Quelques-uns de nos compatriotes de la diaspora, notamment ceux des Etats-Unis, tels des plaisantins, s’agitent pour torpiller cette candidature (quelle idée idiote et indécente !), pour montrer au monde le vrai visage de ce «tyran aux mains maculées de sang», qui est coupable sans aucun jugement (trouvons l’erreur !) de tous les crimes : des manifestants ont été tués lors de la grande chienlit et une bonne partie de la dette publique a été «cachée», engendrant ainsi une crise économique sans précédent.
Sans doute Macky Sall reste-t-il méconnu du fait d’une kyrielle de raisons. Avec le recul et le travail des journalistes, des historiens, des politistes, etc., sans doute, on apprendra à apprécier à sa juste valeur, une documentation foisonnante à l’appui, l’œuvre de cet homme que mon père a vénéré sa vie durant comme un dieu, parce que, disait-il, «il a plus fait pour nous». En ce sens, Macky Sall derrière le masque (Les Editions du Quotidien, octobre 2023, 356 pages) de Madiambal Diagne est un témoignage important. Cet accrolivre -l’écriture est fluide et captivante : le journaliste se veut pédagogue- nous propose un récit subversif et inattendu sur l’idiosyncrasie de Macky Sall : ses goûts et dégoûts, son humanité et sa prévenance insoupçonnées, ses passions, ses peurs, ses doutes, etc. En un mot, Madiambal offre de précieux outils pour démasquer cet homme qui avance masqué du fait des servitudes consubstantielles à l’exercice du pouvoir politique.
Quand on a la chance d’être dépositaire de celui-ci, on a aussi le malheur d’être victime de tous les qu’en-dira-t-on sans avoir la possibilité de répondre. C’est une injustice, surtout dans un pays comme le nôtre où l’«indiscrétion est une vertu», pour parler comme Kundera. Et Madiambal a voulu rendre justice à Macky Sall et à son épouse, en révélant des discussions personnelles, des anecdotes relevant du domaine strictement privé, voire intimes, non sans prendre la précaution d’informer le couple présidentiel de son projet.
Un authentique fils du Peuple à la gentillesse débonnaire
Je disais récemment à un ami qu’après la lecture de l’opus de Madiambal, l’on est obligé d’abandonner de vieilles certitudes selon lesquelles le Président Macky Sall est un homme impassible, tyrannique, austère, et prêt à tout pour assouvir ses desiderata. Le journaliste nous le présente sous un angle inédit et subversif : derrière le masque de président de la République qu’il essaie de réajuster au quotidien pour préserver l’autorité de la force publique, quitte à ne pas être compris par ses concitoyens, se cache un homme prévenant, foncièrement débonnaire (j’ai fait mon choix), qui est «fortement sensible à la détresse des autres», qui «abhorre d’être la source des malheurs des gens», et qui est incapable de sévir contre ses collaborateurs coupables de fautes on ne peut plus graves. Il n’hésite pas à faire preuve de sollicitude même envers ses pires ennemis : des patrons de presse qui revigorent mensuellement leurs finances grâce à ses libéralités jusqu’aux opposants les plus virulents (Madiambal nous révèle quand il décide, avec le guide des Tidianes, de puiser dans ses fonds politiques pour que Khalifa Sall soit tiré d’affaire, mais celui-ci a préféré être «naïf jusqu’en prison». Ou quand il demande au journaliste, interloqué à juste titre tant la question est absurde, «comment faire pour que personne n’aille en prison ?». Ou quand il donne une seconde chance à Mimi Touré, tout en sachant qu’elle déversera son fiel sur lui lorsqu’elle sera malheureuse.).
Cet «authentique fils du Peuple» est donc humain, trop humain. Ses choix politiques et son histoire sont indissociables : «fils de berger devenu président de la République», et ayant fait ce que Eribon appelle une «rupture de classe» par le truchement de l’école publique, sa vie est un roman, celui de la République, comme l’écrit le préfacier, le Dr Yoro Dia. Un tel parcours, qui relève du miracle car il a échappé au chemin auquel il était destiné, favorise de l’empathie pour les gueux. L’on comprendra dans ce sens la forte fibre sociale de ses politiques publiques (c’est une idée que développe aussi le journaliste Abdou Latif Coulibaly dans Le Sénégal sous Macky Sall. De la vision à l’ambition. Les réalisations à mi-mandat, L’Harmattan, 2015) et l’idée assez stoïque qu’il se fait sur le pouvoir politique et ses fastes. Avec lui le monde rural va littéralement se transformer : l’électricité et l’eau potable sont devenues une réalité après plus d’un demi-siècle, les infrastructures ont désenclavé des zones totalement ghettoïsées (des routes et des ponts à gogo), le travail des femmes a considérablement diminué grâce aux batteuses (le Pudc a réalisé des miracles que les bourgeois ne peuvent pas imaginer).
Un ogre qui protège les siens
«Le Président Macky Sall a aussi la particularité de systématiquement chercher à défendre, à protéger les siens», écrit-il. C’est une tare majeure du chef : ses sentiments altèrent par moments son jugement et son devoir de froideur. Cette faiblesse explique en grande partie tous les scandales qui se sont succédé sous son magistère. Ses collaborateurs les plus venimeux bénéficient de sa mansuétude et de son assentiment : ils peuvent tout faire avec les ressources publiques. Le Président Sall peut tout de même les éconduire du gouvernement pour aussitôt leur donner de nouveaux strapontins. Cette impunité a engendré ce que l’on peut voir comme du népotisme que le journaliste décrit sans fard (ceux qui ont vu dans ce livre un exercice de flagornerie se gourent : la «boulimie foncière» du régime de Wade, qui a dépassé toutes les limites tant le patriarche et ses soutiers se sont partagé nos terres sans scrupule, n’a pas disparu sous celui de Macky Sall, entre autres exemples de mal-gouvernance).
Cette impunité a éclaboussé un beau bilan dans tous les domaines. Des révélations de mauvaise gestion ont durement éprouvé la crédibilité morale de son régime sans qu’il manifeste une volonté pour que justice soit rendue. La gestion prédatrice des fonds mobilisés pour lutter contre la pandémie Covid-19 a courroucé nos compatriotes. Et le Président Sall, nous dit Madiambal, a voulu protéger les siens, quitte à trahir sa promesse de gestion sobre et vertueuse des affaires publiques.
En refermant Macky Sall derrière le masque, on comprend mieux que ce sont les petites histoires qui font l’Histoire. Ce sont les médiations, les petits arrangements, les calculs, les peurs, les trahisons, l’intégrité… des acteurs qui déterminent la trajectoire d’un peuple, aussi prosaïque et simplet que cela puisse paraître (en 2012, si Amadou Ba, alors Directeur général des impôts et des domaines, avait refusé de donner un quitus fiscal aux candidats de l’opposition, pour suivre les injonctions du régime du Président Abdoulaye Wade, l’élection présidentielle aurait pris une autre tournure avec on ne sait quelles conséquences). L’on peut lire ce livre comme le témoignage d’un témoin privilégié, qui nous tient par la main et nous promène dans les dédales du Palais avec ses intrigues et ses coups tordus. Un témoignage précieux pour comprendre nos mœurs politiques (c’est aussi un livre de sociologie politique), les servitudes de l’exercice du pouvoir, l’opportunisme et l’hypocrisie des acteurs politiques, etc.
Par Baba DIENG
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