400 divorces à Dakar : l’«étude» trompeuse devenue virale

400 divorces par mois à Dakar. 80% demandés par des femmes. En quelques heures, ces chiffres ont fait le tour des réseaux, puis des médias, puis des conversations. Ils ont été repris, commentés, interprétés, comme une vérité. Mais le véritable choc n’est pas dans les chiffres : il est dans la manière dont nous les recevons.

Tout s’est passé très vite. Une infographie apparaît, circule, s’impose, et presque immédiatement les explications arrivent : crise du mariage, dérive sociale, femmes qui «demandent trop». Certaines voix pointent le féminisme, présenté comme une influence qui pousserait les femmes à rompre plus facilement. Au milieu de ce flot d’interprétations, une question élémentaire reste pourtant absente : d’où viennent ces chiffres ?

L’infographie mentionne l’Ird et l’Association des femmes juristes du Sénégal (Ajs), deux institutions reconnues dont les noms suffisent à produire de la crédibilité. Et pourtant, aucun rapport n’est cité, aucune date n’est indiquée, aucune méthodologie n’est présentée, aucun lien ne permet de vérifier. J’ai donc vérifié : aucune étude récente de l’Ird ne correspond à ces données ; du côté de l’Ajs, le dernier travail sur la question remonte à 2025 et ne correspond en rien aux chiffres diffusés, et l’association confirme qu’aucune étude conjointe Ird-Ajs n’a été menée en 2026. Autrement dit : la source affichée n’existe pas.

Ce qui circule, ce ne sont pas des résultats scientifiques établis, mais des chiffres sans protocole, sans échantillonnage, sans cadre d’analyse explicite. Une production dont on ignore les sources, la période d’observation et les critères de sélection, et qui a pourtant été reprise sans distance, sans vérification. Une infographie suffit à créer un débat ; une source ne suffit pas à le fonder.

Au-delà de cette question de sources, une autre réalité apparaît : plusieurs travaux visant à documenter les divorces dans la région de Dakar existent déjà. Je n’en citerai ici qu’un, ancien de plus de vingt ans mais toujours central. En 2003, Philippe Antoine et Fatou Binetou Dial publient le document de travail DT/2003/07, «Mariage, divorce et remariage à Dakar et Lomé». Ce n’est pas un visuel, ni une approximation, c’est une recherche fondée sur des enquêtes biographiques menées en 2001 auprès de 1290 personnes à Dakar, mobilisant des outils statistiques rigoureux pour analyser les trajectoires matrimoniales.
Ses résultats sont clairs : le divorce à Dakar n’est ni marginal ni récent ; il est fréquent, majoritairement initié par des femmes, et intervient de plus en plus tôt. D’une génération à l’autre, le temps avant rupture diminue : quatorze ans, puis onze ans, puis sept ans. Ce que l’on présente aujourd’hui comme une révélation existait déjà il y a plus de vingt ans. Surtout, l’étude ne se contente pas de constater, elle explique, en reliant le divorce à des conditions structurelles : accès au logement, répartition des charges, dépendance économique, organisation du pouvoir au sein du couple, et en précisant méthodes, échantillon et temporalité. Un chiffre parmi ceux que l’infographie ne contient pas, et qui est pourtant le plus puissant : l’incapacité du mari à assurer un logement autonome multiplie le risque de divorce par 4, 2 à Dakar. Ce n’est pas une question de psychologie conjugale. C’est une question de conditions matérielles d’existence.

Ce qui m’a troublée, à la suite de ces recherches motivées par cette infographie sans source, ce n’est pas seulement l’existence de ces travaux, c’est leur actualité. Les résultats de 2003 restent d’une pertinence frappante, au point de pouvoir être confondus avec la situation actuelle. Ce n’est pas une nouveauté, c’est une continuité : depuis plus de vingt-cinq ans, les mêmes dynamiques persistent, les mêmes déséquilibres, les mêmes tensions. Et pourtant, aucune analyse d’ensemble n’est venue les réinterroger en profondeur, aucune réforme structurelle n’a véritablement repensé l’institution du mariage pour la rendre plus équitable et durable.

Le modèle ne se transforme pas, il s’use ; il s’érode de l’intérieur, sans qu’il soit nécessaire d’invoquer une influence extérieure pour en expliquer les fragilités.
Dans les commentaires, un chiffre revient avec insistance : «80% des demandes de divorce sont initiés par des femmes.» Et la réaction est immédiate. Comme si la manière de formuler l’information désignait déjà une responsabilité.
Car un chiffre n’est jamais neutre. La façon de le libeller oriente la perception, parfois même avant toute réflexion. Présenter les femmes comme «demandeuses» peut rapidement les transformer en «coupables», en faisant porter sur elles la recrudescence des divorces, sans interroger ce qui rend ces demandes nécessaires. Ce glissement est d’autant plus puissant qu’il paraît anodin : il ne repose pas sur une accusation explicite, mais sur une manière de dire qui suggère déjà une interprétation.

Dans ce type de cadrage, l’attention se déplace presque mécaniquement. On ne cherche plus à comprendre pourquoi les mariages se brisent, mais pourquoi les femmes partent. On ne questionne plus les conditions de vie dans le couple, mais la décision de le quitter. Ce renversement est central : il transforme une réalité sociale complexe en comportement individuel à juger.

Et c’est précisément là que le problème se pose. Car en isolant le geste de demander le divorce de son contexte, on invisibilise tout ce qui le précède : les déséquilibres économiques, les charges assumées de manière inégale, les tensions accumulées, parfois les violences ou les formes de négligence. Le chiffre devient alors un écran plutôt qu’un outil de compréhension.

Autrement dit, ce n’est pas seulement ce que disent les chiffres qui compte. C’est ce qu’ils font dire. Et dans ce cas précis, ils contribuent à déplacer la responsabilité en la faisant glisser du système vers celles qui en sortent.
Refuser ce glissement, c’est poser la question là où elle doit être posée : dans quelles conditions ces demandes sont-elles formulées ?

Les travaux de 2003 apportent déjà une réponse : l’autonomie économique est déterminante. Les femmes salariées ont davantage la capacité de partir ; les femmes en situation de précarité restent davantage, faute d’alternatives. Ce n’est pas une question de volonté, mais de possibilité. Ce ne sont pas les femmes les plus satisfaites qui restent mariées, mais souvent celles qui ne peuvent pas partir. Les auteurs le formulaient sans détour : les plus vulnérables parmi les mariées ne divorceront pas. Dire que les femmes demandent le divorce ne signifie pas qu’elles détruisent le mariage ; cela signifie qu’elles peuvent, dans certains cas, en sortir.

Ce déplacement change tout. Le problème n’est pas que les femmes partent, mais ce qui les pousse à partir. La question n’est plus «pourquoi divorcent-elles ?», mais «qu’est-ce qui rend le divorce nécessaire ?», «qu’est-ce qui rend le maintien plus difficile que la rupture ?».

Au fond, cette séquence médiatique dit moins de choses sur le divorce que sur notre rapport à l’information : une infographie sans source devient virale, une recherche rigoureuse reste invisible, et entre les deux s’impose un récit qui transforme des réalités structurelles en responsabilités individuelles.

Fatou Binetou Dial, chercheuse sénégalaise à l’Ird, a enquêté sur le divorce à Dakar en 2001. Elle a collecté des biographies, construit des modèles statistiques, produit des résultats. Ces travaux auraient dû alimenter le débat public depuis vingt ans. Ils auraient dû être la référence à partir de laquelle on mesure l’évolution du phénomène. Au lieu de cela, une infographie sans date ni protocole a fait, en quarante-huit heures, ce que vingt ans de recherche rigoureuse n’ont pas réussi à faire : mettre le divorce des femmes dakaroises au centre du débat public. C’est une bonne nouvelle pour le débat. C’est une mauvaise nouvelle pour l’état de notre rapport à la connaissance.

Ce n’est plus l’institution du mariage qui est interrogée, ce sont les femmes qui refusent d’y rester. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir s’il y a 400 divorces par mois, mais ce que nous faisons de ces chiffres. Les chiffres ne parlent jamais seuls ; ils révèlent surtout ce que nous acceptons ou refusons de regarder.
Par Fatou Warkha SAMBE



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